Politique
DIVERSITE_GENERIQUE_1256x844

Cet article est issu du dossier

Diversité, une hypocrisie française

Voir tout le sommaire
Société

Paroles de « repats » : ces Français d’origine africaine qui ont fait le choix du retour

« Diversité : une hypocrisie française » (7/7). Découragés par les discriminations, anxieux face à la montée de l’extrême droite, de nombreux Français d’origine africaine ont décidé de prendre un aller simple pour le continent. Et tous s’en félicitent. Témoignages.

Réservé aux abonnés
Par - à Dakar
Mis à jour le 10 mars 2022 à 09:10

© MONTAGE JA : Sylvain Cherkaoui pour JA

Il y a Ina, qui s’est vu refuser la location d’un appartement parce que son dossier était « trop beau pour être vrai », selon la propriétaire, qui a cru bon d’ajouter : « On connaît les arnaques des Africains. » Ou Aminata, qui garde un souvenir douloureux des nombreux contrôles de police auxquels elle assistait, enfant, quand elle se promenait dans les rues de Paris avec son père.

Chacune des personnes rencontrées a ce type d’anecdotes à raconter, ces « petites » remarques soi-disant bienveillantes, ces actes de racisme ordinaire qui finissent par peser. Nées dans l’Hexagone ou dans leur pays d’origine, ces Françaises noires ont fini par être lassées d’être toujours « l’autre » dans leur propre pays.

Animées par un désir d’entreprendre, de changer les choses, de renouer avec leur famille ou avec leurs racines, elles ont fait le choix de (re)venir s’installer sur le continent. Une décision parfois mal vécue ou mal comprise par leurs propres parents, qui avaient eux-mêmes tout quitté pour leur offrir une chance de réussir. Toutes confient aussi le choc culturel qui les a surprises dans leur nouveau pays, qu’elles ont parfois rejoint avec un peu de naïveté. Pourtant, elles n’envisagent pour rien au monde de retourner dans l’Hexagone. Rencontre avec ces ex-Afropéennes qui ont fait le choix du retour.

• Ina, 36 ans, à Bamako depuis 2015 : « Nos parents sont partis pour réussir, on revient pour les mêmes raisons »

« C’est à la naissance de mon premier enfant que j’ai eu envie de partir. Petite, les micro-agressions racistes m’ont beaucoup marquée, je ne voulais pas que mes enfants grandissent dans le même contexte. Je refuse qu’ils puissent se dire que les Noirs sont inférieurs aux Blancs. Quand on est jeune, on a juste envie d’être comme tout le monde. Le racisme et l’islamophobie ne cessent d’empirer en France. Mon mari est très pratiquant, et je sais qu’il serait passé pour islamiste si on n’était pas partis. Enseigner l’islam à ses enfants, c’est prendre le risque d’être accusé de sectarisme, de communautarisme. Pratiquer sa religion en France quand on est musulman, avoir une barbe, aller à la mosquée, c’est prendre le risque d’être fiché S. Ça fait peur.

Mes parents sont arrivés très jeunes en France. Ma mère n’a pas compris que l’on veuille rentrer. Elle m’a dit : “J’ai fait ma carrière ici, j’ai surmonté les discriminations, vous pouvez le faire aussi.” Mais nous n’avons plus la même mentalité. Aujourd’hui, nous voulons nous affirmer en tant que personnes, nous n’avons pas envie d’être sans cesse renvoyés à notre couleur de peau.

C’est ce qu’il y a de mieux pour mes enfants

Nos parents sont partis pour réussir, et nous revenons pour les mêmes raisons. Nous sommes beaucoup de jeunes très qualifiés qui veulent entreprendre, contribuer au développement du pays, et qui savent qu’ils y auront de meilleures conditions de vie. C’est triste par rapport au projet de nos parents. Est-ce une forme de fuite en avant ? Peut-être, mais je suis persuadée que c’est ce qu’il y a de mieux pour mes enfants.

J’ai monté une association de Franco-Maliens : on les aide à s’installer, on les encourage à s’investir dans les élections consulaires. C’est important de garder ce lien avec la France. Lorsque l’on vivait là-bas, on se croyait maliens, en arrivant ici, on réalise que l’on est bien français ! Il faut savoir trouver son équilibre entre les deux cultures. Si nous devions quitter le Mali, pour des raisons sécuritaires par exemple, nous irions ailleurs : nous ne retournerions pas en France.

• Awa, 44 ans, rentrée au Sénégal depuis six ans : « Au lendemain des attentats de novembre 2015, l’ambiance islamophobe m’a parue insupportable »

Awa Ly, directrice de la communication d'une multinationale. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Awa Ly, directrice de la communication d'une multinationale. © Sylvain Cherkaoui pour JA

« Née au Sénégal, j’ai quitté le pays avec mes parents à 2 ans. J’ai grandi entre le Val-de-Marne et le 11e arrondissement de Paris. J’ai fait de bonnes études, j’avais un travail qui me plaisait, un bel appartement à Bastille, je gagnais bien ma vie. Pourtant, au fond de moi, j’ai toujours su que je rejoindrais le pays de mes parents. Au lendemain des attentats de novembre 2015, l’ambiance islamophobe qui a saisi la France m’a paru insupportable. Et j’avais envie que mes enfants s’imprègnent de la “vraie Afrique”, pas celle qu’ils verraient à la télévision française. J’ai quitté mon boulot du jour au lendemain, j’ai vendu ma voiture et je suis partie.

À mon arrivée, j’ai créé “Le club des nouveaux blédards”, car je me suis rendu compte qu’il n’existait pas d’espace ici pour les gens comme moi. Le Sénégal de nos vacances et celui où on s’installe sont deux pays différents ! S’adapter aux us et coutumes, apprendre à décrypter les gens, ça prend du temps. Je retourne souvent en France : c’est là-bas que je me ressource à présent ! Et puis il y a des choses très bien en France, un certain cadre, la carte Vitale… Mais je ne pense pas m’y réinstaller. La campagne présidentielle me semble affligeante et délirante. Rien de cela ne va arranger les problèmes que le pays ne veut pas affronter en face.

Ce mouvement de retour prend énormément d’ampleur, on se sent un peu comme des pionniers à l’époque de la conquête de l’Ouest. On veut contribuer à construire l’Afrique de nos rêves. Malgré les problèmes, on est portés par une énergie qui n’existe pas en France. On sent que c’est ici que les choses se passent, et maintenant. »

• Aminata, 30 ans, à Dakar depuis juin 2019 : « Ici, je me sens comme à la maison »

« Ma première confrontation avec le racisme remonte à mon enfance, alors que mon père, un Sénégalo-Bissau-Guinéen, subissait les contrôles au faciès de la police. Il est arrivé en France très jeune, en tant que réfugié guinéen, et nous a toujours raconté les difficultés qu’il avait rencontrées. Il s’est tellement battu pour pouvoir émigrer et pour s’assimiler qu’au départ, il était choqué que je veuille quitter le pays. Aujourd’hui, il est content ; ça doit lui faire du bien que je sois fière de mes origines.

Finalement, je suis partie parce que je sentais que c’était le moment. Ma place n’était plus en France. Le sentiment de mixité et d’entraide que j’ai connu en banlieue parisienne, j’ai compris qu’il n’existait pas forcément ailleurs dans le pays. Je n’avais jamais mis les pieds au Sénégal, et pourtant, ici, je me sens comme à la maison. J’ai créé ma propre boîte de cosmétique, pour magnifier les cheveux texturés. Le cheveu est le reflet de nos identités, et il faut pouvoir prendre conscience de sa valeur.

Je dis à mes amis de faire comme moi. Pas parce que certains Français nous le demandent, mais parce qu’il faut savoir partir quand on n’est pas bien quelque part. »

• Anouk, 27 ans, installée au Sénégal depuis 2017 : « La France n’a plus grand-chose à m’offrir »

Anouk, gestionnaire des affaires gouvernementales chez Microsoft. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Anouk, gestionnaire des affaires gouvernementales chez Microsoft. © Sylvain Cherkaoui pour JA

« Je me suis ouverte à mon africanité progressivement. Née au Congo et adoptée par des Français, j’ai toujours éprouvé de la curiosité pour l’endroit d’où je venais. C’est à travers ma rencontre avec celle qui allait devenir ma meilleure amie, une Gabonaise, que j’ai commencé à militer au sein d’un collectif afroféministe. J’ai pu mettre des mots sur les micro-agressions dont j’étais victime, ce qui m’a permis de me sentir moins seule. Mes parents avaient tendance à minimiser ce qui m’arrivait. Or aujourd’hui, c’est de plus en plus flagrant : même les Blancs ne peuvent plus nier qu’il y a beaucoup de racisme en France.

Toutes ces années d’études pour qu’on jette mon CV à la poubelle, non merci !

Quand, étudiante, j’ai commencé à chercher du travail, sans succès, je me suis demandé s’il existait un marché pour moi. En 2017, j’ai donc pris un aller simple pour Dakar pour y retrouver ma meilleure amie. Je me disais alors : “Ça ne sert à rien d’essayer en France.” Toutes ces années d’études pour qu’on jette mon CV à la poubelle, non merci ! Ici, j’ai trouvé mon premier emploi en quelques semaines seulement. Une rapidité étonnante !

Et puis, au Sénégal, je ne suis plus “la seule” Noire. Cela rend mon quotidien moins violent. Ne plus avoir à se poser certaines questions est un véritable soulagement. Depuis la dernière présidentielle [de 2017], je me sens également moins concernée par ce qui se passe en France. Ce racisme décomplexé que l’on voit sur les plateaux télévisés est déprimant, et me met profondément mal à l’aise. Rentrer en France, pour quoi faire ? La France n’a plus grand-chose à m’offrir.


« Diversité, une hypocrisie française » :

• Lundi 28 février : « Nous n’avons pas choisi la France par masochisme », l’entretien croisé d’Élisabeth Moreno et Kofi Yamgnane

• Mardi 1er mars : [Décryptage] Égalité, fraternité, racisme : la France, République des paradoxes

• Mercredi 2 mars : Présidentielle française : où se cache l’Afrique dans les programmes des candidats ?

• Jeudi 3 mars : [Fact-checking] Racisme en France : « grand remplacement » et autres clichés sur l’immigration à l’épreuve des faits

• Vendredi 4 mars : Diversité des élites en France : l’indispensable réforme des grandes écoles

• Samedi 5 mars : Maboula Soumahoro : « Il ne suffit pas de se déclarer universaliste »

• Dimanche 6 mars : [Reportage] Retour aux sources avec les « repats » d’Afrique de l’Ouest