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Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

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Locales au Sénégal : les enjeux du scrutin

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Locales au Sénégal : pourquoi la majorité comme l’opposition revendiquent la victoire

Au lendemain des élections du 23 janvier, le camp présidentiel a plusieurs motifs de réjouissance. Mais ses adversaires aussi… Décryptage.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 4 février 2022 à 18:04

Lors des élections municipales et communales, le 23 janvier 2022, au lycée franco-arabe Cheikh Mouhamadou Fadilou Mbacke, à Dakar © SYLVAIN CHERKAOUI pour JA

Dans cet entrelacs de départements et de villes ou de communes, il est délicat de tirer une leçon univoque des élections locales qui viennent de se tenir au Sénégal. Qui peut prétendre avoir gagné ? Le nombre très important de collectivités territoriales remportées par la majorité présidentielle et les quelques bastions électoraux – ultrapeuplés – de certaines grandes villes gagnées par l’opposition s’équilibrent-ils ou donnent-ils l’avantage à l’un des deux camps en lice ?

Contrairement à une présidentielle où à des législatives (où les résultats apparaissent limpides dès le soir du vote), les élections locales sont bien plus complexes à analyser. Et chaque camp en joue, utilisant ses propres atouts pour tirer la couverture à lui. Du côté de la majorité présidentielle, une simple carte du pays diffusée aux médias quelques jours après le scrutin suffit à comprendre pourquoi l’on se félicite. À l’échelle nationale, la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY) semble en effet avoir tapissé le Sénégal en marron-beige (ses couleurs emblématiques).

Mais dans le camp d’en face, on invoque les projections découlant des grands bastions remportés par la coalition Yewwi Askan Wi (auxquels s’ajoutent ceux de la coalition Wallu Sénégal et d’autres listes citoyennes ou dissidentes) pour prédire une possible cohabitation lors des législatives du 31 juillet et, qui sait, une alternance lors de la présidentielle qui se tiendra au début de 2024.

• Qui a gagné ? Qui a perdu ?

C’est le propre des élections locales sénégalaises : chacun peut y voir midi à sa porte. Pour le camp présidentiel, le bilan revendiqué tient en trois chiffres : 38 départements remportés (sur 43, puisque Dakar, Guediawaye et Pikine ont un statut particulier), 1 ville (sur 5) et 438 communes (sur 553). En valeur absolue, la victoire de BBY est donc nette et sans bavure. À ceci près que les troupes de Macky Sall ont perdu dans des bastions électoraux très peuplés, comme la région de Dakar, Thiès, Diourbel, Kaolack ou encore Ziguinchor.

Selon Ndiaga Sylla, directeur général du cabinet d’expertise électorale Ceelect, « s’il est vrai que la coalition Benno Bokk Yakaar remporte une large majorité en termes de circonscriptions électorales, elle n’obtient pas pour autant la majorité absolue, au plan national, en termes de suffrages ».

• La région de Dakar vote YAW

C’était le principal suspense à l’issue de l’élection : la capitale et sa région continueraient-elles de faire dissidence face à la mouvance présidentielle ? Globalement, la principale coalition de l’opposition (Yewwi Askan Wi) a tiré son épingle du jeu dans cette région surpeuplée (3,8 millions d’habitants sur 16,7 millions de Sénégalais) qui peut décider du sort d’une élection présidentielle.

La principale coalition de l’opposition détrône le propre frère de Macky Sall, Aliou Sall

YAW semble sortir vainqueur du duel : la coalition remporte haut la main la mairie de la capitale, détrônant le propre frère de Macky Sall, Aliou Sall, à Guediawaye et étendant son emprise sur Golf Sud, Yeumbeul Sud et jusqu’à Rufisque. À Pikine, autre grande commune de la banlieue, un contentieux oppose encore la mouvance présidentielle à l’opposition quant à l’issue du duel.

« À Dakar, je considère que l’électorat n’a pas été suffisamment mobilisé, estime l’éditorialiste Madiambal Diagne, directeur du groupe Avenir Communication (Le Quotidien), président de l’Union internationale de la presse francophone et proche de Macky Sall depuis son accession au pouvoir. Abdoulaye Diouf Sarr [BBY] n’était apparemment pas le bon candidat puisque ses scores apparaissent loin derrière ceux réalisés par Macky Sall à la présidentielle de 2019. Peut-être y a-t-il eu, depuis, une certaine usure du pouvoir et certains mécontentements des populations, mais je persiste à croire qu’un meilleur candidat aux législatives pourrait inverser la tendance à Dakar. »

• Idrissa Seck, un allié en perte de vitesse

Depuis près de vingt ans, l’ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade, devenu électron libre après avoir fondé le parti Rewmi en 2006, a emprunté un itinéraire sinueux. Un coup dedans, un coup dehors : rallié à Macky Sall en 2012 avant de claquer la porte en 2013 ; principal opposant au chef de l’État sortant à la présidentielle de 2019 avant de se ranger derrière lui à la fin de 2020 en devenant président du Conseil économique, social et environnemental (Cese)…

Depuis deux décennies, Idrissa Seck régnait sur Thiès, la « Cité du rail », une ville stratégique en matière électorale. Cette année, il a mordu la poussière, voyant la coalition YAW rafler les communes de Thiès-Nord, Thiès Est et Thiès-Ouest. Benno Bokk Yakaar aura dû se contenter de conserver le conseil départemental dans ce bastion.

• Le Walo et le Fouta en marron-beige

Comme l’indiquait à Jeune Afrique, au lendemain de la présidentielle de 2019, le chercheur Alassane Bèye, spécialiste en sociologie électorale, « le Fouta apporte systématiquement son soutien au parti au pouvoir, quel qu’il soit ». L’adage s’est vérifié une nouvelle fois puisque cette région septentrionale, dans la vallée du fleuve Sénégal, a permis à Macky Sall et à ses alliés de remporter une victoire sans partage. Quant au Walo, plus à l’Ouest, il a lui aussi plébiscité la mouvance présidentielle.

• Ousmane Sonko s’impose en Casamance

Pour sa première candidature à une élection municipale, Ousmane Sonko remporte son pari : ravir la mairie de Ziguinchor, cette ville de la Basse-Casamance où il a passé ses jeunes années et où sa popularité s’était déjà affirmée lors de la dernière présidentielle. Une victoire symbolique mais qui, à elle seule, ne serait pas suffisante pour réussir une percée nationale lors des législatives du 31 juillet ou lors de la prochaine présidentielle.

Quelles projections en tirer en vue des prochains scrutins ? Selon Madiambal Diagne, « dans un certain nombre de municipalités où Benno Bokk Yakaar a perdu (Diourbel, Thiès, Ziguinchor…), c’est la division au sein de la coalition qui a abouti à cette situation ». Selon lui, la multiplication de listes parallèles issues de BBY expliquerait les déconvenues du pouvoir dans certains fiefs importants. Faut-il croire, comme il le pressent, que « les cartes seront rebattues pour les législatives puisque Macky Sall a fait savoir qu’il ne tolérerait plus de listes parallèles » ? Mais Madiambal Diagne nuance : « Jusqu’où se fera-t-il obéir ? C’est cela la question ».

Si l’on additionne ses suffrages, la majorité présidentielle n’atteint pas la majorité absolue à l’échelle nationale

Selon l’éditorialiste, les jeux restent ouverts car le découpage des circonscriptions lors d’élections locales ou de législatives est différent : « Des voix perdues dans la ville de Thiès, de Diourbel ou de Ziguinchor, par exemple, peuvent être compensées par des voix gagnées dans les zones rurales des circonscriptions départementales autour de ces villes lors des législatives », ajoute-t-il.

« Le camp au pouvoir considère qu’il n’a perdu que là où il n’avait jamais gagné », ajoute Ndiaga Sylla. L’analyste considère toutefois que ces locales pourraient préfigurer une nouvelle donne électorale en vue de la présidentielle de 2024 : « Si l’on additionne les suffrages qu’elle a recueillis, la majorité présidentielle n’atteint pas la majorité absolue à l’échelle nationale, indique-t-il. Sur un fichier de 6,6 millions d’électeurs, avec un taux de participation tournant autour de 50 %, on arrive à 3,3 millions. Or BBY a engrangé quelque 1,5 million de suffrages. »

À l’en croire, les jeux resteraient donc ouverts à six mois d’un scrutin législatif capital pour Macky Sall comme pour l’opposition.