Politique

Côte d’Ivoire : Amadou Soumahoro récupèrera-t-il le perchoir ?

Souffrant depuis de longs mois, le président de l’Assemblée nationale a été une nouvelle fois contraint de confier l’intérim à Adama Bictogo.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 8 février 2022 à 15:26

Amadou Soumahoro, lors de son élection à la tête de l’Assemblée nationale ivoirienne, en mars 2019 (archives). © REUTERS/Thierry Gouegnon

C’est un Amadou Soumahoro très affaibli qui s’est envolé pour la Turquie fin janvier. Le président de l’Assemblée nationale s’y fait soigner depuis plus d’un an. Il y avait déjà effectué plusieurs séjours au cours de l’année 2021. Peu d’informations précises circulent sur son état de santé même si certaines sources parlent d’un cancer, ce que son entourage et sa famille refusent de confirmer en se réfugiant derrière « le respect de la vie privée ».

Pour compenser son absence, le député de Séguéla a officiellement confié son intérim à Adama Bictogo, l’un des vice-présidents de l’institution, dans une note datée du 21 janvier. Le 1er février, le bureau de la chambre basse en a été officiellement informé.

Pression d’Alassane Ouattara

L’épisode a suscité quelques tensions. Le 31 janvier, une séance en plénière a ainsi donné lieu à une explication de texte entre Bictogo et un député proche de Soumahoro qui lui reprochait d’avoir convoqué cette même séance. En somme, de vouloir organiser un petit coup d’État parlementaire.

« Soumahoro ne voulait pas que Bictogo le remplace. Alassane Ouattara a dû lui mettre la pression pour qu’il accepte. Fidèle Sarassoro s’est même rendu à son domicile pour lui faire signer la lettre d’intérim », assure une bonne source.

C’est en réalité la deuxième fois que l’intérim est confié à Adama Bictogo. Soumahoro lui avait déjà laissé son poste de mi-avril à juin 2021. À l’époque aussi, il avait rechigné, estimant que cette charge devait revenir au doyen des vice-présidents, Mamadou Diawara.

Retard important

Malgré ces tensions, Bictogo a ensuite assuré un remplacement officieux du fait de l’état de santé de Soumahoro, présidant des séances convoquées par ce dernier, ce qui avait irrité le même Diawara. C’est notamment lui qui, à la fin de l’année, a mené les travaux pour l’examen du budget 2022 et du Programme national de développement (PND). Mais il ne pouvait pas, sans être officiellement président par intérim, prendre certaines décisions importantes sur le fonctionnement de l’Assemblée.

De nombreuses séances convoquées par Soumahoro ont été annulées à la dernière minute

« Tout ce qui est lié au budget et aux dépenses, ou même à la validation des groupes d’amitiés parlementaires, dépend exclusivement de la signature du président », explique un député de l’opposition pour qui la santé de Soumahoro et ses mauvaises relations avec Adama Bictogo ont particulièrement ralenti le travail des députés.

« Depuis avril, on a pris un retard important. De nombreuses séances convoquées par Soumahoro ont été annulées à la dernière minute », se désole-t-il. Un autre représentant de la majorité estime quant à lui que « Amadou Soumahoro n’est pas le seul président d’institution souffrant ». « L’intérim permet de faire fonctionner l’Assemblée. Mais si on estime que son absence pose problème, il faut le dire clairement et arrêter les manigances. »

Inimitié entre poids lourds

Président de l’Assemblée nationale depuis mars 2019, Amadou Soumahoro est un fidèle d’Alassane Ouattara. Il est l’un des huit membres fondateurs du Rassemblement des républicains (RDR), participant depuis Séguéla, dont il a été maire de 1996 à 2013, à son implantation dans le nord du pays.

Homme au fort caractère – bien que l’un de ses surnoms, Tchoumba, veuille dire « le sage », en malinké –, Soumahoro a souvent eu des relations difficiles avec les cadres de la majorité présidentielle comme l’ancien Premier ministre Hamed Bakayoko, décédé en mars dernier, et le ministre Ibrahim Cissé Bacongo.

Avec Adama Bictogo, le contentieux ne date pas d’hier. En 2017, Bictogo est le grand favori pour devenir le nouveau secrétaire général du RDR. Mais dans les semaines précédant le congrès prévu en septembre, il est victime de campagnes de dénigrement. Pour l’homme d’affaires et ses proches, il ne fait aucun doute que Soumahoro en est le principal instigateur. Contre toute attente, ADO fait le choix de l’apaisement et nomme l’actuelle ministre des Affaires étrangères, Kandia Camara.

Nouveau duel après les élections législatives de mars 2021. Bictogo vise la succession de Soumahoro au perchoir mais le député de Séguéla s’accroche. ADO tranche en faveur de ce dernier et décide de maintenir ce cadre de la région du Worodougou, celle d’Hamed Bakayoko. En échange, le député d’Agboville obtient un poste de premier vice-président aux compétences élargies.

Affaire insoluble

« Bictogo devait être une sorte de premier vice-président. On savait que Soumahoro n’était pas en état de faire le job. Le but était de lui permettre de bénéficier d’une sortie honorable », assure un proche du chef de l’État.

Problème, à peine élu, Amadou Soumahoro ne respecte pas ce supposé accord. « Aucun texte ne consacre un tel poste de premier vice-président de l’Assemblée nationale. Il a existé sous l’ancienne Constitution. Mais ce poste de premier vice-président de l’Assemblée nationale a été supprimé », dit-il à Jeune Afrique en juillet 2021. Depuis, les deux hommes sont à couteaux tirés dans les rangs de l’Assemblée.

Ces dernières semaines, une rumeur est arrivée aux oreilles d’Alassane Ouattara : certains députés tenteraient de réunir des voix pour faire voter une motion constatant la vacance de la présidence de l’Assemblée afin d’organiser de nouvelles élections. « Tout ceci était faux mais cela a poussé le président à formaliser l’intérim de Bictogo », explique un député proche du pouvoir. Nul doute pourtant que le débat reviendra dans les prochaines semaines.