Politique

Libye : Leila Ben Khalifa, celle qui veut devenir la Thatcher libyenne

Femme et Amazigh, Leila Salim Ben Khalifa a peu de chances d’être la prochaine présidente libyenne. Mais sa vision et son positionnement témoignent, malgré un frère sulfureux, d’une conception plus professionnelle de la politique.

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Par - à Tunis
Mis à jour le 3 février 2022 à 15:24

Leila Ben Khalifa, présidente du Mouvement national et candidate à la présidence libyenne, à Tunis, le 18 janvier. © Ons Abid

La conversation n’a pas débuté depuis 5 minutes que Leila Salim Ben Khalifa se voit déjà négocier avec Vladimir Poutine, Mohamed Ben Zayed ou encore Recep Tayyip Erdogan sur leur présence militaire en Libye. Dans une optique très réaliste : « Je ne vais pas leur dire : “Dehors !”, mais je veux négocier leur présence sur une base légale et profitable au peuple libyen. »

À 47 ans, l’Amazigh de Zouara ne sera probablement pas la prochaine présidente de la République libyenne. Pas question pour autant de n’incarner qu’une candidature de témoignage en faveur du droit des femmes et des Amazigh.

Elle a un discours articulé et une vision pour le pays, c’est un signe encourageant pour l’ancrage d’une pratique démocratique en Libye

D’ailleurs, la cadre du ministère de la Santé évacue assez rapidement ces deux sujets : elle milite pour que 30 % des portefeuilles ministériels soient dévolus à des femmes et elle défend le tamazight, mais ne fait pas de son inscription comme langue nationale une affaire de principe.

Même sa mesure emblématique de dédommager les juifs libyens exilés et de leur octroyer la nationalité libyenne – ce qui ne veut pas dire rapprochement avec Israël, insiste-t-elle – est le fruit d’une réflexion pragmatique visant à s’attirer les bonnes grâces des puissances occidentales.

Elle a rencontré ces dernières semaines en Tunisie des représentants de mission diplomatique (ONU, États-Unis, France, Italie, Royaume-Uni). Les Émiratis suivent sa trajectoire de près : les médias locaux, fortement assujettis au pouvoir, ont déjà publié plusieurs portraits flatteurs d’elle.

Libéralisation sociétale et économique

« Elle a un discours articulé et une vision pour le pays, c’est un signe encourageant pour l’ancrage d’une pratique démocratique en Libye, analyse Jean-Louis Romanet Perroux, directeur de NAPI, ONG de gouvernance participative dans la région nord-africaine.

Encore faut-il qu’elle peaufine la faisabilité de ses mesures progressistes et qu’elle traduise en plans d’actions concrètes des visions parfois idéalistes. » Entre deux gorgées de café turc, la candidate ne fait pas mystère de son intention de « libéraliser » l’économie.

« Il faut sortir de 30 ans d’économie de rente pétrolière [les revenus de l’or noir représentent environ 60 % du PIB]. Il faut intégrer la Libye à l’économie mondiale en privatisant et en sortant du tout-pétrole. Tourisme, énergie solaire, agriculture, métaux précieux, notre pays a de nombreux atouts à faire valoir. »

Elle préconise que, dans un premier temps, l’argent du pétrole serve surtout à moderniser la santé et l’éducation. Une vision thatchérienne – l’ancienne Première ministre britannique est une des références de Leila Ben Khalifa – qui fait sourire des observateurs libyens : « Avec son frère, Fahmi, elle a été à bonne école concernant la dérégulation. »

Fahmi Ben Khalifa est, depuis 2017, entre les mains de la puissante force armée tripolitaine Rada, d’obédience madkhaliste (salafisme basé sur les écrits du cheikh saoudien Rabee al-Madkhali), pour trafic de drogue, d’êtres humains et de pétrole. Dans un rapport de 2016, le panel d’experts de l’ONU consacre une annexe au frère de la candidate.

« Un individu se distingue dans le commerce de contrebande de carburant de Zouara. Toutes les sources confirment son nom et ses activités : Fahmi Ben Khalifa, alias Fahmi Le Maigre. Il a un long passé de contrebande. Sous le régime de Kadhafi, il a été emprisonné un temps pour trafic de drogue. » Fahmi Ben Khalifa a été d’abord arrêté par un membre de la force de Zouara nommée les « Hommes masqués », avant d’être remis à Rada.

Pour mettre fin à la toute-puissance des milices, elle préconise une « stratégie » basée sur la « qualité d’armement » des groupes

Les « Hommes masqués » sont plutôt appréciés de la communauté locale. Sur cette épineuse question, Leila Ben Khalifa martèle qu’elle acceptera les décisions de la justice, mais précise aussitôt que « depuis 2016, les Hommes masqués ont été phagocytés par les madkhalis ».

Sur le profil de Fahmi, plusieurs sources à Zouara confirment qu’il était un trafiquant, « mais pas le roi de la contrebande, comme cela a été écrit. C’était un parmi d’autres. À Zouara [ville côtière située à la frontière avec la Tunisie], beaucoup trafiquent pour compenser l’absence de l’État. Fahmi plus que d’autres, mais bien moins que les dirigeants dans les ministères qui sont les vrais rois de la contrebande et de la corruption », assure un ancien habitant bien informé.

L’éventuel ressentiment personnel que peut nourrir Leila Ben Khalifa ne se reflète pas dans son programme. Pour mettre fin à la toute-puissance des milices, elle préconise une « stratégie » – l’un de ses mots fétiches – originale basée sur la « qualité d’armement » des groupes. Les plus puissants seront invités à rejoindre les forces de l’ordre, à la Défense ou à l’Intérieur.

Les moins outillés, ceux qui se contentent de pistolets et d’AK47, seront incités à se dissoudre. Leurs membres se verront proposer une réintégration dans la vie civile, à la faveur de la libéralisation économique, avec des subsides leur permettant de monter un business rapidement et simplement.

Son pragmatisme extrême la pousse même à considérer, pour le moment, comme subalternes les questions institutionnelles : le prochain régime doit-il se fonder sur le texte fondamental de 1951, celui amendé en 1963 ou sur la déclaration constitutionnelle de 2011 ?

« Il s’agit d’un faux problème visant à retarder le processus démocratique », balaye celle qui défend un régime semi-parlementaire dans lequel l’administration serait fédéralisée.

Conseillers tunisiens

L’ambition de Leila Ben Khalifa transparaît dans son équipe de campagne internationale. « Ce que j’ai apprécié, c’est qu’elle ne cherche pas à séduire son clan, les Amazigh de Zouara. Elle a une vision pour tous les Libyens. Et elle est à l’écoute des conseils », se réjouit le Tunisien Arbi Moussi, qui l’a conseillée en communication politique avant que le scrutin ne soit reporté. Tunisien également, Béchir Jouini, chercheur en relations internationales spécialisé dans les affaires libyennes, est son plus proche conseiller.

C’est lui qui a organisé les rencontres avec les chancelleries en Tunisie. C’est également lui qui a planifié une tournée dans les principaux pays européens en mars. Car il s’agit pour la néophyte de se construire une image de femme d’État crédible, notamment sur la question migratoire. La candidate propose d’investir plus massivement dans les équipements des garde-côtes.

Leila Ben Khalifa est la présidente du Mouvement national, un parti qui se réclame de l’indépendantiste Bachir al-Saadaoui

Elle envisage également de ficher chaque migrant afin de suivre ses déplacements. Un programme intérieur qui, sur ce dossier sensible, a aussi des visées extérieures. Leila Ben Khalifa peut être accueillie à Paris comme à Ankara. Des rencontres avec des diplomates russes, turcs et émiratis sont en cours de programmation. Les favoris du scrutin, Khalifa Haftar, Seif el-Islam Kadhafi ou encore Fathi Bachagha, ne peuvent pas en dire autant. Elle ne fait donc aucun complexe par rapport à eux, au contraire.

Si elle est élue, elle assure qu’elle parlera à tout le monde, « un président ne peut avoir de ligne rouge ». Si elle n’est pas élue, elle compte bien monnayer son soutien au second tour. Et c’est là, peut-être, que sa posture intrigue le plus.

À la recherche d’un poste ?

Leila Ben Khalifa agit comme si la Libye était une démocratie mûre où les tractations entre forces politiques pour former une majorité sont monnaie courante. Elle est la présidente du Mouvement national, un parti qui se réclame de l’indépendantiste historique Bachir al-Saadaoui, l’une de ces nombreuses petites formations qui pullulent en Libye, mais qui peut lui offrir une crédibilité et une machine électorale, « à condition qu’elle sache faire appel à son équipe pour élaborer un programme politique réaliste et un plan d’action concret », précise Jean-Louis Romanet Perroux.

« Il ne faut pas être romantique. Comme tous les autres, sa candidature a pour objectif d’obtenir un poste important où elle pourra signer des contrats avec les sociétés étrangères », prédit néanmoins un observateur libyen, qui laisse entendre que son ambition est de s’enrichir.

« Les Libyens ne cherchent pas des noms pour les diriger. Ils veulent des candidats qui sachent trouver des solutions innovantes pour stabiliser le pays. C’est ma chance », insiste celle qui n’hésite pas à s’installer dans les cafés à chicha de la capitale pour discuter avec les « vrais Libyens », même si ces lieux sont interdits aux femmes. Hormis quelques commentaires peu amènes sur les réseaux sociaux, Leila Ben Khalifa assure n’avoir jamais essuyé de remarques misogynes. Une première victoire.