Politique

Côte d’Ivoire : le parti de Gbagbo à l’heure des comptes

Le parti de l’ancien président ivoirien a fêté ses 100 jours. Derrière un discours officiel enthousiaste, la réalité semble plus contrastée.

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Par - à Abidjan
Mis à jour le 3 février 2022 à 11:06

Laurent Gbagbo (à gauche), président du Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI) parle à l’hôtel Ivoire lors du congrès du parti le 17 octobre 2021. © OLIVIER

L’enthousiasme et la ferveur du début se seraient-ils étiolés ? C’est en tout cas dans un style plus sobre et solennel que le plus jeune parti de Côte d’Ivoire, le Parti des peuples africains (PPA-CI), vient de marquer ses cent jours d’existence. Dans un message vidéo de cinq minutes, son président Laurent Gbagbo, récemment remis d’une infection par le Covid-19, s’est adressé à « tous ceux qui ont cru en l’idée, tous ceux qui ont cru dans le combat, tous ceux qui ont cru que ce combat mérite d’être mené et qui sont venus ». Mais combien sont-ils ? Trois mois après le lancement du PPA-CI dans la grande salle des congrès de l’hôtel ivoire d’Abidjan, où des milliers de ses partisans exaltés s’étaient donnés rendez-vous, l’heure est au bilan et au décompte des troupes.

Le parti achève des « tournées d’implantation » dans tout le pays et assure avoir réinvesti partout les structures du Front populaire ivoirien (FPI), la formation que Laurent Gbagbo a cédé à Pascal Affi N’Guessan après plusieurs années de querelles.« Nous nous sommes appuyés sur toutes les structures existantes du FPI. Toutes les fédérations ont suivi le président Laurent Gbagbo, détaille le porte-parole du parti, Justin Koné Katinan. Il n’y a pas eu de désistement, et nous prévoyons même d’en créer de nouvelles dans chacune des sous-préfectures du pays. Nous avons également mis sur pied nos sections et nos comités de base. »

Les militants se seraient « massivement » rapprochés du PPA-CI aux dires de son président exécutif Hubert Oulaye. Le parti « socialiste, panafricaniste et souverainiste » revendiquait déjà 100 000 membres au moment de son lancement et devrait communiquer dans les semaines à venir sur le nombre des nouvelles adhésions, ainsi que sur l’élection de ses représentants. « Nous avons nos anciennes structures et nos anciens militants. Les retours de terrain sont assez bons, l’engouement réel, à la hauteur des attentes des Ivoiriens. Le président Laurent Gbagbo se montre assez optimiste et confiant », poursuit Hubert Oulaye.

Le FPI loin d’être une coquille vide

À Man, dans l’ouest, « l’engouement » des premiers jours semble être rapidement retombé. Les militants du FPI, du courant « Gbagbo ou rien », ont choisi de ne pas suivre le mouvement. Ils évoquent leur « désillusion » et leur « déception » ne pas être suffisamment pris en compte depuis le retour de l’ancien président en Côte d’Ivoire, eux qui ont dormi « à la belle étoile » le jour du congrès constitutif, rapporte la presse nationale. Si le FPI « légal » de Pascal Affi N’Guessan confirme que ces militants ont préféré rester dans ses rangs, le PPA-CI n’a pas souhaité faire de commentaire. « Le parti se heurte naturellement aux réalités du terrain », constate le chercheur en sciences politiques attaché au Centre de recherche et d’action pour la paix (Cerap), Arsène Brice Bado.

Pascal Affi N’Guessan, qui a hérité d’une « enveloppe vide » d’après Laurent Gbagbo, récuse avoir subi une « saignée ». « Au contraire, nos rangs grossissent, le parti grandit », a-t-il affirmé lors d’un congrès fin janvier, estimant avoir « fait échec au projet machiavélique de réduire le parti à une coquille vide ».

S’il apparait encore difficile de mesurer l’impact réel du morcellement de la gauche ivoirienne, « de toute évidence, cela fragilise le PPA-CI et l’affaiblit », estime Arsène Brice Bado. « Certains cadres du FPI sont mal à l’aise avec cette situation, en particulier ceux qui ont travaillé longtemps avec Pascal Affi N’Guessan lorsque Laurent Gbagbo était jugé par la Cour pénale internationale. Ils préfèrent aujourd’hui rester en retrait plutôt que prendre position. Le sentiment de malaise est réel. »

Au PPA-CI, les défections de certains cadres au profit de Pascal Affi N’Guessan ou de l’ancienne première dame, Simone Gbagbo, qui a lancé son propre mouvement politique, sont considérées comme un non-évènement. « Par principe, je ne parle pas d’une organisation qui n’est plus la mienne. Ce n’est pas notre affaire. Nous avons notre parti et nous ne cherchons pas à savoir ce qu’il se passe ailleurs », se contente de répondre Justin Koné Katinan. Circulez, il n’y a rien à voir.

« Le PPA-CI résiste très bien à tous ces départs. Laurent Gbagbo demeure seul maitre à bord, la plupart des militants lui restent fidèles et 18  députés à l’Assemblée lui sont favorables », rappelle de son côté le chercheur et historien Arthur Banga.

Objectif 2025

La « jeune » formation politique se prépare aux élections locales de 2023 sans perdre de vue son principal objectif : la prochaine présidentielle. « En 2025, notre champion, c’est le président Laurent Gbagbo », martèle son entourage, malgré la condamnation de l’ancien chef de l’État à vingt ans de prison dans l’affaire dite du « braquage de la BCEAO » (l’Agence nationale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) et l’absence de reconnaissance légale du PPA-CI – elle est toujours « en cours ».

« Laurent Gbagbo est un homme toujours déterminé, bien assis sur ses convictions et sa vision, insiste Hubert Oulaye. Évidemment, vous ne le ferez pas courir de meeting en meeting, une tâche désormais dévolue à la jeunesse du parti. Il a quand même passé dix ans enfermé, aujourd’hui il a besoin d’un peu de temps pour reprendre son souffle. » C’est pourtant bien lui que la plupart des militants attendent, plus attachés à la figure de l’ancien président qu’aux promesses du PPA-CI.