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Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

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Sénégal : Ahmed Aïdara, le journaliste qui voulait être maire

Aux élections locales du 23 janvier, l’animateur-vedette de Zik FM, qui portait les couleurs de la coalition de l’opposition Yewwi Askan Wi, a battu Aliou Sall, frère cadet de Macky Sall et maire sortant de Guédiawaye, l’une des principales communes de la banlieue de Dakar.

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Mis à jour le 3 février 2022 à 15:44

Le journaliste Ahmed Aïdara, maire de Guédiawaye. © Facebook Ahmed Aïdara

« Moi, je suis journaliste, et mon ambition est de devenir maire de Guédiawaye. » Ces mots, Ahmed Aïdara les adresse à son professeur en stratégie d’entreprise. Nous sommes à la fin de 2019, à l’Institut africain de management (IAM). Cette université privée, fondée en 1996 par Moustapha Mamba Guirassy, ancien ministre de la Communication et député de l’opposition, a la cote à Dakar. Ahmed Aïdara y prend des cours du soir et rêve de décrocher un master en management.

J’étais sûre qu’il allait gagner », commente sa consœur Néné Aïcha

À l’époque déjà, il n’est pas un étudiant comme les autres. Déjà au faîte de sa renommée, il présente tous les matins une revue de presse en wolof et anime l’émission à succès de faits divers Teuss ! sur Zik FM, une radio du groupe D-Média créé par Bougane Guèye Dany, président de la coalition de l’opposition Gueum Sa Bopp.

Abdoul Aziz Thioune, son professeur, s’en souvient encore. « C’était l’un de mes premiers cours de l’année avec les étudiants en première année de master. Essentiellement des professionnels désireux de se perfectionner. Je leur avais demandé quelles étaient leurs attentes et leurs ambitions. Sa réponse m’avait beaucoup marqué. »

Deux ans plus tard, voilà Ahmed Aïdara à la tête de la mairie de Guédiawaye, l’une des plus grandes communes de la banlieue de Dakar. Une belle prise pour l’opposition : depuis 2014, cette ville de 330 000 habitants était dirigée par Aliou Sall, le frère cadet du président Macky Sall. Mais, à l’issue des élections locales du 23 janvier dernier, le maire sortant, qui portait les couleurs de Benno Bokk Yakaar (BBY, la coalition au pouvoir), a été défait par l’animateur-vedette, investi, lui, par Yewwi Askan Wi.

La prouesse n’étonne pas Néné Aïcha, l’autre vedette du groupe D-média, qui présente le Journal télévisé de 20h sur SenTV. « Ahmed Aïdara s’est beaucoup impliqué auprès des habitants de Guédiawaye. On savait que ce serait difficile pour lui. Mais j’étais sûre qu’il allait gagner. »

Un déclic

Cette victoire, Ahmed Aïdara, 44 ans, la préparait de longue date. En 2017, il avait lancé son propre mouvement, Guédiawaye La Bokk (« Je suis un fils de Guédiawaye », en wolof). « Il utilisait déjà beaucoup l’antenne pour parler des difficultés que rencontraient les populations, afin d’attirer l’attention des autorités », affirme Néné Aïcha.

Il considérait que la mairie devait revenir à un natif de la ville

« On pensait que son mouvement était une initiative citoyenne, mais on s’est trompé. Il avait déjà ses objectifs », grinçait, en novembre dernier, l’un de ses anciens collègues. « Au sein du groupe de presse, on connaissait ses ambitions politiques. Il ne s’en est jamais caché, défend Birahim Touré, rédacteur en chef de SenTV. Il voulait devenir maire. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Il y a eu un déclic. »

Nous sommes en 2014. Les premières élections territoriales depuis l’arrivée au pouvoir de Macky Sall, deux ans plus tôt, se déroulent sur fond de tensions entre le président et Khalifa Sall, un dissident du Parti socialiste. L’opposition et le pouvoir se disputent âprement Dakar et sa banlieue. À Guédiawaye, alors qu’une victoire est en vue pour Malick Gakou, alors membre de l’Alliance des forces de progrès (AFP, de Moustapha Niasse), le favori se retire au profit d’Aliou Sall.

« Offense suprême »

« Ahmed Aïdara a pris cela comme une offense suprême, car il considérait que la mairie de Guédiawaye devait revenir à un natif de la ville. Ce qui n’est pas le cas d’Aliou Sall, qui n’y a de surcroît jamais vécu », poursuit Birahim Touré. Malick Gakou, aujourd’hui président du Grand Parti, a reconnu par la suite qu’il avait fait « une grosse erreur ». Elle aura en tout cas convaincu le journaliste de se lancer en politique.

Dès lors, à l’antenne, Ahmed Aïdara multiplie les diatribes contre le pouvoir et cible particulièrement le frère du président. Ses piques prennent de l’ampleur en 2019, au moment de l’affaire Petro-Tim, dans laquelle apparaît le nom d’Aliou Sall, directeur de la Caisse de dépôts et de consignations au moment des faits. Le scandale se soldera par un non-lieu deux ans plus tard. « Cette affaire a été un os à ronger pour Ahmed Aïdara. Il en a profité, raconte Birahim Touré. De ce fait, il y a eu souvent des tensions entre D-Média et le pouvoir. Les relations étaient heurtées. Mais Bougane Guèye Dany, le président du groupe, l’a laissé faire. »

Travail de fourmi

Quand Bougane Guèye Dany, son employeur, décide de retirer son mouvement politique, Gueum Sa Bopp, de la grande coalition de l’opposition nouvellement créée, en septembre 2021, c’est tout naturellement qu’il espère emmener avec lui son poulain. Pourtant, l’animateur préfère demeurer au sein de Yewwi Askan Wi. Et pour cause : ses leaders, dont Malick Gakou, que le journaliste considère comme son mentor, lui ont déjà promis d’être tête de liste à Guédiawaye.

Gérer une mairie, ce n’est pas faire une revue de presse », avertit Racine Talla

« Plusieurs facteurs ont joué en sa faveur. Sa popularité, la dynamique de Yewwi Askan Wi, et la gestion décriée de l’ancien maire. Il a tout à fait logiquement été choisi. Il préparait ces élections depuis des années et avait fait un travail de fourmi sur le terrain », résume Déthié Fall, mandataire national de Yewwi Askan Wi.

L’euphorie de la victoire passée, le journaliste pourra-t-il mieux faire que son prédécesseur ? « Gérer une mairie, ce n’est pas faire la revue de presse », l’a d’ores et déjà prévenu Racine Talla, directeur de la chaîne publique RTS, qui vient lui-même d’être réélu à la tête de Wakhinane-Nimzatt, l’une des cinq communes d’arrondissement de Guédiawaye.