Aziz Akhannouch, le patron du RNI, à Rabat, le 9 septembre 2021, au lendemain de la victoire de son parti aux élections législatives et locales. © Jalal Morchidi/EPA/MAXPPP

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Maroc : en attendant Akhannouch

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Politique

Maroc : « La stratégie du gouvernement Akhannouch est de répondre très rapidement aux revendications »

Bilan des six premiers mois d’Aziz Akhannouch, réformes, effervescence sociale, reconstruction de l’opposition… Le chercheur David Goeury livre à « Jeune Afrique » son analyse de la situation politique dans le royaume.

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Mis à jour le 14 février 2022 à 13:56

David Goeury, chercheur associé au centre Jacques Berque de Rabat et à l’unité de recherche Médiations de l’université Paris-Sorbonne. © Bruno LEVY pour JA

Les ministres du gouvernement communiquent-ils trop peu ? Alors que tous les analystes et acteurs de la vie politique s’impatientent devant la méthode de Aziz Akhannouch, à la tête du Conseil de gouvernement depuis le 7 octobre 2021, David Goeury estime cette lecture dépassée, partagée seulement par une petite minorité urbaine de l’axe Casablanca-Rabat.

Chercheur associé au centre Jacques Berque de Rabat et à l’unité de recherche Médiations « Sciences des lieux, sciences de liens » de l’université Paris-Sorbonne, membre du groupe de recherche marocain Tafra – qui vise entre autres à analyser les enjeux institutionnels et politiques du royaume –, David Goeury assure qu’ »avec la régionalisation avancée, les électeurs ne s’intéressent pas à la communication du gouvernement, mais aux actions menées au quotidien dans les territoires ».

C’est, selon lui, ce qui a fait la différence lors des élections législatives et des scrutins communaux et régionaux du 8 septembre dernier. « Les électeurs ont sanctionné le Parti de la justice et du développement (PJD) non pas à cause de sa gestion gouvernementale ou de son manque de communication, mais en raison de son échec dans la gestion des communes qu’il présidait. » Arrivé en tête aux trois scrutins de 2021, le Rassemblement national des indépendants (RNI) de Aziz Akhannouch en est conscient. Il a une solide assise dans les communes rurales et urbaines comme au sein des chambres professionnelles. Et il sait que, sur ce terrain, le travail de proximité prime.

Jeune Afrique : quel bilan tirez-vous des six premiers mois du gouvernement de Aziz Akhannouch ?

David Goeury : Les élections ont été remportées grâce à la mobilisation des électeurs ruraux, des artisans, des commerçants et des plus âgés. Le chef du gouvernement souhaite donc instaurer des réformes structurelles pour créer un état social au Maroc au profit de ces catégories. Mais ces réformes sont complexes à mettre en place au moment où le Maroc dispose de ressources financières limitées et accuse un important déficit budgétaire et commercial.

L’exécutif doit gérer l’inflation des prix des matières premières dans un contexte de reprise de l’épidémie de Covid-19, et ce alors que la saison agricole a été contrariée par une faible pluviométrie. Il a donc fait le choix de modérer la hausse des prix en travaillant directement avec les principaux réseaux de grossistes. Et a par ailleurs privilégié le lancement de réformes assurantielles, avec la généralisation de la couverture médicale, plutôt que de dispenser des aides sociales qui accentueraient potentiellement la tendance inflationniste.

Certains leaders de l’opposition reprochent aux membres du gouvernement de trop peu communiquer et y voient même une forme d’arrogance.

Le gouvernement actuel dispose d’une assise électorale plus forte que les précédents gouvernements. Le RNI, le Parti authenticité et modernité [PAM] et l’Istiqlal [PI] ont mobilisé 4,8 millions de suffrages aux élections communales, grâce au déploiement de réseaux politiques localisés. Aujourd’hui, ils s’appuient sur 21 769 élus communaux et 483 élus régionaux, soit environ 70 % des élus locaux marocains. Or depuis 2015, dans le cadre de la régionalisation avancée, les collectivités territoriales jouent un rôle de premier plan dans le lancement des projets économiques, sociaux et culturels, au plus proche des citoyens.

Les élus locaux communiquent quotidiennement avec les citoyens sur le terrain

Grâce à ces relais territoriaux composés des élus locaux mais aussi des chambres professionnelles, la communication gouvernementale prend désormais une forme élargie. Le gouvernement explique les grandes réformes administratives qui constituent le cadre institutionnel national (réforme de la justice, réforme de l’éducation nationale, dispositifs catégoriels, etc.), tandis que les collectivités territoriales déploient les politiques localisées de développement.

De ce fait, les élus locaux communiquent quotidiennement avec les citoyens sur le terrain, mais aussi à travers les réseaux sociaux et une nouvelle presse numérique localisée (à l’échelle d’une ville ou d’une région) très suivie par les habitants. Ils assurent par ailleurs un lien permanent entre les citoyens et le gouvernement, lequel s’incarne également dans les nombreuses visites ministérielles faites au niveau local autour de projets concrets. Malgré le nouveau cadre institutionnel, le PJD n’a pas réussi à mettre en place ce type de dynamique au cours des six dernières années et a été sanctionné par les électeurs urbains le 8 septembre.

La coalition RNI-PAM-Istiqlal fonctionne-t-elle bien selon vous ?

Le choix de cette grande coalition s’est fait sur le principe d’une « interconnaissance » profonde entre les élus et les ministres des trois partis, qui partagent un même projet politique. Ils ont noué un pacte qui se décline à l’échelle des collectivités territoriales et des chambres professionnelles. Et ont mis fin aux coalitions hétéroclites et déséquilibrées qui ont gouverné le Maroc depuis 1998.

Cette stratégie vise à mettre en place de grandes réformes structurelles en profitant d’un alignement de l’ensemble des parties prenantes, tant politiques qu’économiques, et à toutes les échelles – nationale, régionale, provinciale et communale.

S’ils sont aujourd’hui désunis, peut-on imaginer que les principaux partis de l’opposition – Parti du progrès et du socialisme (PPS), Parti socialiste unifié (PSU), Union socialiste des forces populaires (USFP) et PJD – trouvent un terrain d’entente ?

L’opposition doit dans un premier temps se réorganiser à l’échelle de chaque parti. L’USFP et le PPS, même s’ils ont renforcé leur groupe parlementaire, doivent chacun définir leur ligne politique pour les cinq ans à venir dans un contexte de fortes tensions internes. Pour ce faire, le PPS doit tenir son congrès et désigner de nouveaux secrétaires généraux [l’USFP vient de le faire, le 29 janvier, reconduisant Driss Lachgar en tant que premier secrétaire pour un troisième mandat].

Le PJD a passé dix années à la tête du gouvernement sans avoir réussi à imposer un réel projet de société

L’Alliance de la fédération de gauche [AFG] et le PSU sont particulièrement affaiblis, avec un recul très fort de leur électorat urbain malgré une réforme électorale favorable. Enfin, le PJD doit totalement se reconstruire. Ses dix années passées à la tête du gouvernement sans avoir réussi à imposer un réel projet de société, cumulées à son échec à mettre en place un projet territorial à travers la construction d’une assise municipale réelle, l’obligent à se réinventer.

Le PJD peut-il renaître de ses cendres ?

Les militants historiques du PJD n’ont pas peur de devoir reconstruire le parti. Beaucoup d’entre eux ont préféré s’abstenir lors des élections de septembre 2021 pour être assurés de revenir à l’opposition plutôt que de devoir se compromettre dans une coalition qu’ils n’auraient pas dirigée.

Ils sont prêts à se lancer dans un long processus de refondation. Il faut pour cela qu’ils renouent avec des logiques localisées permettant de maintenir un militantisme au quotidien autour notamment des réseaux associatifs de prédication et de charité.

Ces derniers mois, Abdelilah Benkirane multiplie à nouveau les sorties médiatiques. Peut-il revenir en force ?

Cela fait plus d’un an qu’il occupe le devant de la scène médiatique via les réseaux sociaux. Ses positions extrêmement critiques sur les grandes réformes imposées au PJD lui ont permis de conserver une forte audience auprès des militants. Il apparaît donc comme une figure d’opposition de premier plan.

Cependant, de nombreux militants du PJD s’interrogent aussi sur le futur et sur les propositions concrètes qui seraient à même de remobiliser cet électorat urbain qui a fait la force du parti. Lors des scrutins de septembre dernier, le bilan très modeste des présidents de commune PJD élus en 2015 a créé une forte déception auprès de ces citoyens qui avaient soutenu le parti aux législatives de 2016.

Avec une opposition très affaiblie, le gouvernement ne risque-t-il pas de se retrouver dans une situation « dangereuse », où les ministres, nouvellement arrivés aux affaires, se retrouveraient seuls nez à nez avec la rue ?

Les élections de 2021 attestent du très fort clivage entre les citoyens des grandes métropoles et le reste du corps électoral. Les citoyens des grandes villes se sont massivement abstenus, notamment à Casablanca. Ils sont particulièrement déçus par l’offre politique et ne se sont pas organisés autour de projets alternatifs. La question est de savoir si l’agrégation des mécontentements est à même de générer un mouvement social de grande envergure.

Pour l’instant, le gouvernement et les élus locaux ont réussi à contenir les dynamiques de contestation, même dans des contextes très difficiles comme celui de Fnideq [région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma], à la suite de la fermeture de la frontière avec Ceuta. Sa stratégie est de répondre très rapidement aux revendications en mettant en place un mécanisme de dialogue qui mobilise les élus, les chambres professionnelles, les autorités locales et les ministères concernés autour de réponses concrètes.