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Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

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France-Mali : Paris et Bamako à l’heure de la rupture

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Mali-France : je t’aime, moi non plus

L’annonce de l’expulsion de l’ambassadeur de France à Bamako, le 31 janvier, a encore fait monter d’un cran la tension entre Paris et Bamako. Une situation critique, mais qui a connu plusieurs précédents depuis l’indépendance. Décryptage.

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Par - à Bamako
Mis à jour le 1 février 2022 à 17:00

Harandane Dicko/AP/SIPA

« Le gouvernement de la République du Mali annonce officiellement la fin de ses relations diplomatiques, militaire et économique avec la France. » Ce communiqué, relayé maintes et maintes fois fin janvier, s’est révélé être un faux. Mais s’il a pu tant circuler, c’est bien que les relations entre les deux pays tombent de Charybde en Scylla. La rupture n’a pas eu lieu, du moins pas encore, mais l’expulsion de l’ambassadeur de France, Joël Meyer, lundi 31 janvier, marque un acte de plus dans la détérioration des relations entre les deux pays. Une décision qui intervient après une série de passes d’armes entre les autorités de Paris et de Bamako. Les sujets faisant l’objet de graves discordes ne manquent pas : le déploiement de sociétés de sécurité privée russe de la nébuleuse Wagner, la prolongation de la transition, les accords de défense…

La tension était sévèrement montée en septembre dernier quand le Premier ministre malien, Choguel Maïga, avait accusé la France, à la tribune de l’ONU, d’ « abandonner le Mali en plein vol » dans la lutte contre le terrorisme. Depuis, elle n’a cessé de croître et les dirigeants des deux pays se sont régulièrement répandus en invectives les uns contre les autres dans les médias.

« Propos inacceptables »

Dernier épisode en date de cette escalade verbale : le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a taxé le pouvoir malien d’ « illégitime » et l’a accusé de prendre des « mesures irresponsables ». Réponse du berger a la bergère : son homologue malien, Abdoulaye Diop, a jugé que « ces insultes et ces propos empreints de mépris [étaient] inacceptables et n’[étaient] pas une preuve de grandeur.

Le destin de la France en Afrique est en train de se jouer au Mali en ce moment

Un échange intervenu après que le gouvernement malien a demandé au Danemark de « retirer immédiatement son contingent déployé dans le cadre de la force [militaire envoyée par des pays européens] Takuba. Selon le gouvernement malien, « ce déploiement est intervenu sans son consentement et sans considération du protocole additionnel applicables aux partenaires d’opérations européens devant intervenir au Mali ». Le fait est que le Status of Forces Agreement (SOFA), en vertu duquel est déployée Takuba, a été négocié par la France, à l’initiative de cette force spéciale de lutte contre le terrorisme. « Nous ne pouvons pas rester en l’état. On va voir comment adapter notre dispositif en fonction de la nouvelle situation », a déclaré Jean-Yves Le Drian, évoquant une « rupture du cadre politique et diplomatique ».

Accros avec Chirac, Sarkozy, de Villepin

Il ne fait pas de doute que les relations entre Paris et Bamako traversent une zone de turbulences. Mais historiquement, la situation n’est pas inédite. Au lendemain de l’indépendance, Modibo Keïta, premier président du Mali et figure du nationalisme panafricain, avait déjà exigé le départ des troupes françaises « pour les mêmes besoins de souveraineté qu’aujourd’hui », rappelle Cheick Oumar Sissoko, ancien leader du parti Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance (SADI). En 2005, ce cinéaste réputé, alors ministre de la Culture avait affirmé que les relations entre les deux pays étaient « complexes et mouvantes » et avaient « connu des fortunes diverses », en clôturant un colloque intitulé Mali-France : regards sur une histoire partagée.  « Il y a une levée des boucliers dans la plupart des pays en Afrique de l’Ouest pour dénoncer les agissements de la Cedeao, vue comme assujettie à la défense des intérêts de la France, indique Sissoko. Le destin de la France en Afrique est en train de se jouer au Mali en ce moment ».

Dominique de Villepin était réputé parler « d’une façon qui n’était pas convenable »

Il rappelle que des velléités souverainistes s’étaient exprimées à la suite du refus de Moussa Traoré, au 16e sommet franco-africain de La Baule (1990), de se plier à la position de Paris qui poussait son pays à dépendre de « l’aide de la France ». « Il résista en vilipendant le discours de La Baule, à ses yeux la cause de tous maux », raconte l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch. Son successeur, Alpha Oumar Konaré, refusera lui aussi de répondre a ce qu’il a considéré comme « une convocation » de Jacques Chirac à Dakar. Puis Amadou Toumani Touré refusera de signer un accord de réadmission des migrants illégaux. « C’était du show off autour d’un sujet sensible dans les deux pays. On ne demandait pas d’accord, explique néanmoins Nicolas Normand, ancien ambassadeur au Mali. Sarkozy voulait simplement faire croire aux Français qu’il allait signer un accord. Et le Mali ne voulait pas afficher de coopération sur le retour des immigrés. » Pour lui, « il n’y a jamais eu de relations chaleureuses » entre la France et le Mali.

Celles-ci ont toujours été en dents de scie. Et ce ne sont pas les anecdotes qui manquent pour illustrer ces liens contrariés. Selon un ancien ministre, un cadeau fait à Chirac par son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, exporté illégalement du Mali, avait mis Alpha Oumar Konaré hors de lui. La France avait donc fini par le rendre. Réputé parler « d’une façon qui n’était pas convenable » selon ses interlocuteurs africains, de Villepin donnait des injonctions et « disait aux présidents ce qu’il fallait » qu’ils fassent.

Accusations de complot

Selon Ibrahim Maïga, chercheur sur les questions de paix et de sécurité, l’ampleur des tensions actuelles tiendrait au fait que « jamais autant d’influence n’a été prêtée à la France en raison de sa présence [militaire] et de ses relations ambigües avec certains mouvements armés, notamment la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA)». De fait, Paris n’a pas échappé à l’engrenage des accusations de complot pour déstabiliser le Mali, considéré comme faisant partie de son pré carré, où elle chercherait à éviter une fronde. Ibrahim Maïga rappelle que la France perdait du terrain au Sahel avant qu’elle ne « frappe un grand coup avec l’opération Serval [en 2013] pour se repositionner ».

La France ne peut pas faire autrement, elle n’est rien sans l’Afrique

« Cette appellation de « pré carré » a persisté dans certains milieux, comme dans la presse, parce que les journalistes adorent tout ce qui est Françafrique. Mais c’est un concept totalement obsolète », estime Nicolas Normand. Qualifiant le putsch de Moussa Traoré, en 1968, de « coup d’État pro-français », Cheick Oumar Sissoko affirme au contraire que ce « pré carré » a toujours existé. Le Mali a selon lui subi la mainmise de la France « jusqu’à l’arrivée des programmes d’ajustement structurels, qui a décapité son influence ». « La France ne peut pas faire autrement, elle n’est rien sans l’Afrique. Elle comprend que son ère d’influence lui échappe », ajoute-t-il.

La France se débat actuellement dans un maelstrom de critiques qui ont un écho en Afrique, au-delà des seules frontières maliennes. Aux yeux de nombre d’observateurs, les autorités maliennes de transition, dans leur recherche de légitimité, « ont développé un nationalisme outrancièrement anti-français ». Une fibre nationaliste que les sanctions économiques et financières de Cedeao et de l’Uemoa suite à l’annonce d’un report de l’élection présidentielle semblent avoir ravivée.