Politique
Autour du dictateur (de haut en bas et de g. à dr.) : Moussa Koussa, Hannibal (son fils), Aïcha (sa fille), Ahmed Gueddaf Eddem et Béchir Saleh. © AMMAR ABD RABBO/ABACAPRESS.COM MONTAGE J.A. ;  XINHUA/ZUMA/REA ; NTB SCANPIX/SIPA ; JULIAN SIMMONDS/REX FEATURES/SIPA ; PATRICK ROBERT POUR J.A. ;

Cet article est issu du dossier

Libye : que reste-t-il des Kadhafi ?

Voir tout le sommaire
Politique

Libye, Émirats arabes unis, Yémen, Arabie saoudite : d’ex-mercenaires soudanais témoignent

Des centaines de Soudanais ont été engagés par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite pour combattre en Libye et au Yémen. Dupés ou simplement poussés par la misère, ils ont été pris au piège de conflits qui ne les concernent pas.

Réservé aux abonnés
Par - à Khartoum
Mis à jour le 11 février 2022 à 16:22

Recrutés par la société de sécurité privée Black Shield pour travailler comme agents de sécurité, Mortada Baher Mohammed Ahmed (à g), 34 ans, et Ibrahim Nameer, 38 ans, ont été envoyés combattre en Libye. © Quentin MULLER

« J’étais policier, mais la corporation m’a dégoûté. La corruption à tous les étages, le racket des commerçants, tout ça, je n’en pouvais plus. Ce n’était pas moi, alors j’ai donné ma démission en 2018. J’ai acheté un tuk-tuk et j’ai été chauffeur pendant un temps.

Un de mes amis m’a un jour parlé d’une opportunité d’emploi d’agent de sécurité à Abou Dhabi, aux Émirats arabes unis. Ils cherchaient des hommes avec une expérience militaire ou dans le maintien de l’ordre… », explique Abdallah, 35 ans, assis sur un des lits étroits de la chambre familiale.

Un filet de vent soulève le rideau bordeaux de la pièce sombre. Ses enfants observent leur père sur le palier de la porte. « J’avais le profil idéal. Tout le monde sait au Soudan que ces pays proposent des salaires attractifs, alors j’ai postulé.

L’entreprise de sécurité émiratie appelée Black Shield nous proposait une formation de trois mois sur place, puis un salaire de 500 dollars mensuels, ce qui représentait beaucoup d’argent, surtout après la dévaluation monétaire qui a suivi la révolution et la fin du régime d’Omar el-Bechir. »

À Lire Mercenaires et drogue en Libye : la syrian connection

À Khartoum, les agences de travail Amanda, Al-Houmayaa, Dan Dahab et Princess’s Office for External Use n’ébruitent pas cette offre d’emploi exceptionnelle. Elle circule uniquement via leur réseau de confiance. Abdallah se sent chanceux d’en faire partie.

Pour pouvoir payer les frais d’agence, qui s’élevaient à 100 000 livres soudanaises (environ 1 400 euros à l’époque), il vend son petit véhicule. « Tout ça pour finir comme un vulgaire bouclier humain pour les Émirats arabes unis… », marmonne-t-il les yeux baissés.

Conditions de vie sommaires

Fin 2019, Abdallah est engagé puis s’envole pour Gayathi, ville située à l’ouest de la capitale Abou Dhabi. L’ancien policier sent immédiatement qu’il est tombé dans un piège. Sa formation censée durer quelques mois se déroule dans une zone désertique. Les conditions de vie sont sommaires. Certains dorment à même le sol, serrés sur de petits matelas, les plus chanceux sur des lits superposés.

D’anciens militaires irakiens, jordaniens et soudanais font office de formateurs

L’apprentissage du maniement des armes ou de la construction de tranchées inquiètent les 250 Soudanais venus apprendre le métier d’agent de sécurité. « On se doutait que quelque chose clochait. Pourquoi nous entraîner à tirer sur des cibles avec des AK47 ou des mitrailleuses DShK montées sur des véhicules, ou nous initier à des tactiques militaires ? »

Heureusement, certains camarades de formation ont caché sur eux des téléphones portables dont la confiscation à l’arrivée avait aussi éveillé quelques inquiétudes. Très vite, les familles à Khartoum sont prévenues, quelque chose ne va pas. Mais quoi ? Sur place, les Émiratis sont invisibles. D’anciens militaires irakiens, jordaniens et soudanais font office de formateurs. »

Abdallah est revenu des Émirats arabes unis et de Libye après de longs mois d'angoisse pour sa famille. Il est aujourd'hui sans revenu et vit avec ses parents, sa femme et ses enfants dans une banlieue populaire de Khartoum. © Quentin Müller

Abdallah est revenu des Émirats arabes unis et de Libye après de longs mois d'angoisse pour sa famille. Il est aujourd'hui sans revenu et vit avec ses parents, sa femme et ses enfants dans une banlieue populaire de Khartoum. © Quentin Müller

Les futurs agents de sécurité de Black Shield demandent des comptes. « Ils ont soumis nos questions à la direction et nous ont calmés en disant que certains, à l’issue de la formation, seraient sûrement embauchés par l’armée nationale émiratie. Une nouvelle qui nous a motivés ! », se souvient Mohamed (prénom modifié à sa demande), installé sur une chaise en plastique de l’un des innombrables salons de thé de la capitale. Mais une rumeur circule : Mohamed, Abdallah et ses compatriotes vont partir en mission à l’étranger.

À Lire Libye : Russes, Syriens, Tchadiens… Où sont les mercenaires qui doivent quitter le pays ?

Sur le camp, la défiance ne se chuchote plus le soir au moment du coucher. Les recrues soudanaises expriment tout haut leur peur et leur colère. « Jusque-là, ils nous avaient bien traités. Mais ça a changé quand une délégation de Black Shield est venue nous informer que les premiers groupes partiraient quelque part, sans nous dire où vraiment », rapporte Ibrahim Nameer, 33 ans.

« Des tanks nous attendaient »

L’homme a rejoint son camarade Abdallah dans le récit de son malheur. Petites lunettes sur le nez, chemise bleue, stylo dans sa poche pectorale, l’homme a le look d’un professeur d’université. « Sur la base où nous étions, il y avait un ancien militaire soudanais qui était notre instructeur. Il s’appelait Al-Rashid al-Tidjani. On l’a donc pressé de nous donner une réponse ! Nous étions des compatriotes, on était du même sang ! Il nous a rassurés. Selon lui, on allait rejoindre la prestigieuse forteresse de Sheikh Zayed (Mohammed Ben Zayed, prince héritier d’Abou Dhabi, ndlr) en Afrique du Sud pour devenir des gardes. »

Un jour, le groupe est informé qu’il va s’envoler le lendemain. La formation s’achève sur des doutes, mais les hommes sont fin prêts pour devenir des agents de sécurité. Une VAM (voie aérienne militaire) les attend dans le désert.

À ce moment-là, on réalise ce qu’on va être forcé de devenir : des mercenaires

« Personne ne savait ce qui allait se passer. Certains ont hésité [à entrer dans l’avion], mais il fallait accepter sous peine de revenir au pays sans avoir touché le moindre revenu et après s’être endetté pour payer les frais de recrutement. Le vol devait durer une demi-journée, mais l’avion a entamé son atterrissage après seulement trois heures. » Dehors, dans la cour de Abdallah, des perruches piaillent.

Les enfants du mercenaire-esclave ont quitté le pas de la porte, délogés par leur mère, soucieuse de leur épargner l’humiliation du récit. « Pendant le voyage, on nous avait distribué des bouteilles d’eau venues de Libye, ce qui m’avait déjà inquiété. Au hublot, nous avons remarqué qu’on était acheminé vers une zone militarisée. Des tanks et des véhicules armés nous attendaient à la sortie de l’avion.

Des types armés avec de longues barbes nous ont ordonné de monter dans des camions. Ils parlaient un dialecte libyen aisément reconnaissable. À ce moment-là, on réalise ce qu’on va être forcé de devenir : des mercenaires. Personne n’a osé réagir. Nous étions tous terrorisés. »

Tuer des civils innocents

Les compagnons d’Ibrahim, de Abdallah et de Mohamed ont conservé sur eux leurs téléphones secrets. Les familles et leurs camarades tout juste arrivés pour les remplacer au camp de Gayathi reçoivent par textos les appels à l’aide des esclaves du bouclier noir. Une mutinerie éclate alors aux Émirats arabes unis, tandis qu’à Khartoum, des manifestations devant l’ambassade émiratie en janvier 2020 mettent au jour la macabre stratégie des Émirats pour servir leurs intérêts géostratégiques.

À Lire Libye : comment les mercenaires du maréchal Haftar ont sombré… dans le ridicule

Car en envoyant des mercenaires en Libye, la compagnie de sécurité Black Shield soutient le chef de l’Armée nationale libyenne (ANL), le maréchal Haftar, et sert ainsi les intérêts géopolitiques des Émirats arabes unis, alors opposés au Gouvernement d’accord national (GNA) soutenu par la Turquie et le Qatar.

Début 2020, l’arrivée de ce convoi de soldats soudanais répondait à une demande du maréchal Haftar, qui contrôle plus de 90 % des installations pétrolières en Libye. En septembre 2019, il est en effet à court de combattants, plusieurs mois après avoir lancé son offensive sur Tripoli. Jusque-là engagés pour garder les raffineries, ports et champs pétroliers, ses mercenaires russes et soudanais (précédemment recrutés) sont envoyés au front. Ibrahim, Abdallah, Mohamed et leurs compatriotes mercenaires sont alors censés les remplacer.

Les Libyens et les Émiratis n’avaient pas affaire à des jeunes ruraux du Darfour, mais à des jeunes éduqués de Khartoum

Ainsi ces derniers combattent à la place des soldats libyens. « Cela est dû en partie à un refus des Libyens de l’Est de se battre », confirme le chercheur Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et chercheur au Global Initiative against Transnational Organized Crime. Les Soudanais de Black Shield se substituent aux forces locales libyennes pour prendre les armes.

Abdallah est revenu des Émirats arabes unis et de Libye après de longs mois d'angoisse pour sa famille. Il est aujourd'hui sans revenu et vit avec ses parents, sa femme et ses enfants dans une banlieue populaire de Khartoum. © Quentin Müller

Abdallah est revenu des Émirats arabes unis et de Libye après de longs mois d'angoisse pour sa famille. Il est aujourd'hui sans revenu et vit avec ses parents, sa femme et ses enfants dans une banlieue populaire de Khartoum. © Quentin Müller

« On nous a trompés, poursuit Ibrahim. Notre pire crainte était d’être obligés de tuer des civils innocents… Là-bas, c’était le chaos. Il n’y avait pas d’électricité et au loin, on voyait des roquettes RPG fendre la nuit. Après le coucher de soleil, personne n’osait bouger de crainte de sauter sur des mines. On obéissait aux ordres par peur de se faire fusiller. Nous devions servir le régiment 302 du maréchal Haftar. »

Le groupe des Soudanais fait bloc, il n’ira pas se battre, et n’accomplira aucune mission. Les formateurs émiratis présents en Libye proposent alors des salaires exorbitants : 3 000 dollars. L’avocat d’Ibrahim et d’Abdallah, Suleiman Algady, 39 ans, explique qu’un tel salaire, un « Soudanais ne peut pas le refuser.

« C’était un moyen de les faire taire et de les contraindre à obéir sans broncher… » Finalement, après la mobilisation des familles, d’ONG et de la presse internationale, les Émiratis rapatrient les malheureux de Libye, ainsi que ceux en cours de formation non loin d’Abou Dhabi.

À Lire Soudan : al-Burhan, une main de fer sans gant de velours

« Les Libyens et les Émiratis n’avaient pas affaire à des jeunes issus des zones rurales marginalisées du Darfour, mais à des jeunes éduqués de Khartoum qui ont pu s’insurger intelligemment contre cet ignoble piège », observe l’avocat Suleiman Algady. Son cabinet représente 412 victimes de Black Shield.

En tout, soixante plaintes ont été diligentées contre Black Shield. Des avocats soudanais ont aussi entamé des démarches auprès de la Cour internationale de justice (CIJ) de la Haye pour engager des poursuites contre les agences de travail soudanaises, le maréchal libyen Khalifa Haftar et Mohammed Ben Zayed Al Nahyane, prince héritier et ministre de la Défense d’Abou Dhabi.

« Pour ces gens du Golfe, l’argent n’est rien. Donc ils pensent pouvoir agir comme bon leur semble, y compris mener des guerres par procuration et regarder leurs sujets mourir à leur place. Comment peuvent-ils faire ça ? », s’insurge l’avocat.

Face à ces accusations, la rédaction de Jeune Afrique a contacté la société Black Shield pour obtenir une réaction. Une sollicitation restée sans réponse.

15 000 soldats soudanais

Les Émirats arabes unis ne sont pas le seul pays du Golfe à faire son marché de soldats au Soudan. L’Arabie saoudite est également un grand importateur de main-d’œuvre militaire. En accord avec l’ancien régime d’Omar el-Béchir, Riyad a pu déployer au Yémen, à partir de 2015, plus de 15 000 soldats soudanais pour combattre les rebelles zaydites [branche du chiisme] houthis.

Un combattant houthi, en mars 2021, à Sanaa. © Hani Mohammed/AP/SIPA

Un combattant houthi, en mars 2021, à Sanaa. © Hani Mohammed/AP/SIPA

Mais après la chute du régime du vieux dictateur, un retrait est exigé par des manifestations populaires et acté. En décembre 2019, pas moins de 10 000 soldats de l’armée nationale soudanaise sont rapatriés.

L’Arabie saoudite n’a pas pour autant abandonné le recrutement de chair à canon soudanaise. Dans les banlieues pauvres de Khartoum et les provinces rurales du Soudan, des jeunes, parfois mineurs, continuent de s’engager en secret pour Riyad.

Étant musulman, je croyais qu’en partant là-bas, je défendrais l’islam

Les soldats intérimaires sont expédiés en Arabie saoudite, à sa frontière sud avec le nord du Yémen où d’intenses combats éclatent souvent avec les rebelles houthis soutenus par l’Iran.

À Lire Libye : que faire des mercenaires ?

Osman (le prénom a été changé à sa demande) est revenu récemment de ces frontières montagneuses aux chaleurs étouffantes, où la mort surgit sans prévenir. Dans la nuit, sur un terrain vague, les traits du visage à peine perceptibles, il conte sa douloureuse expérience : « Le Yémen, c’était ma première mission. J’ai voulu y aller de mon propre chef, pour gravir les échelons plus rapidement et pour gagner de l’argent.

L’Arabie saoudite proposait de multiplier nos salaires par six. J’étais un jeune homme, pas encore marié. Avec une telle somme en une année, tu peux payer les festivités de ton mariage et te faire construire une maison.

Combien d’années m’aurait-il fallu pour réaliser tout cela si j’étais resté à Khartoum ? Et les recruteurs nous répétaient que les rebelles houthis dans le nord du Yémen allaient envahir La Mecque et la Kaaba. Qu’il s’agissait de chiites envoyés par l’Iran. Étant musulman, je croyais qu’en partant là-bas, je défendrais l’islam. »

Sur les fronts les plus dangereux

Contrairement à la période précédant la révolution, les recrutements pour le Yémen se font en secret. Il faut avoir des relations haut placées au sein de l’administration militaire pour pouvoir partir au Yémen.

« On savait qu’en cas de décès sur le front, nos cadavres ne seraient pas rapatriés et qu’on serait enterrés sur place. Savoir ça ajoute une peur supplémentaire. Nos mères ne pourraient avoir un lieu où se recueillir et faire leur deuil… Tout ça parce que notre armée veut cacher ses soldats tombés au Yémen… » Osman est mobilisé dans les montagnes du gouvernorat yéménite de Hajjah (nord-ouest).

« J’ai été affecté à la garde de positions reprises aux rebelles houthis, dans les montagnes. Je devais rester en position fixe dans des petits fossés creusés ou de petites bases avancées, sous 50°C, avec le gilet par balle et l’obligation de garder le casque parce les hauteurs étaient infestées par les snipers ennemis.

Les attaques étaient fréquentes. On essaye de se dire que mourir n’est qu’un destin joué à l’avance. Mais quand on nous répartit, nous Soudanais, sur les fronts les plus dangereux, et que les Saoudiens n’y envoient même pas leurs instructeurs, tu te dis que ton destin pèse moins lourd. »

Ma motivation initiale de protéger La Mecque et la Kaaba est devenue bien artificielle. Tout ça, c’était de la poudre aux yeux

L’homme réalise alors que lui et ses compagnons sont envoyés en première ligne du fait de leur nationalité. Que les soldats saoudiens et instructeurs ne se déplacent que rarement, voire jamais dans les zones à risque. Il prend alors conscience qu’il risque de mourir pour un pays qui le méprise au nom d’une guerre dont les enjeux le dépassent.

À Lire [Série] Arabie saoudite : l’histoire secrète de l’ascension de Mohammed Ben Salman

« J’ai perdu beaucoup d’amis dans cette mission. Je ne peux pas vous dire combien. Ici au Soudan, on m’interdit d’évoquer ne serait-ce que leurs noms. L’un d’eux hante toutes mes nuits. Nous nous sommes connus à l’académie militaire. Il avait un an d’avance sur moi, c’est pourquoi il est devenu mon supérieur dans le poste avancé que nous défendions.

Un soir, pour la relève de garde quotidienne, je m’apprêtais à partir, j’étais équipé, quand il m’a demandé de rester, il irait à ma place. Je n’ai pas compris car c’était mon tour d’aller remplacer les gars là-haut. Mais comme il était mon chef, je lui ai obéi. Je le revois partir, me lançant, “on se reparle demain”. Dans la soirée, j’ai appris que les rebelles houthis avaient lancé une attaque aérienne sur la base.

Le matériel censé nous prévenir de ces offensives venues du ciel n’a pas fonctionné ce soir-là. Les houthis ont frappé notre position et nous avons essuyé beaucoup de pertes. Mon ami faisait partie des soldats décédés. Depuis, il ne se passe pas un jour sans que je me demande s’il savait que quelque chose allait se passer cette foutue nuit-là. »

Difficile de déceler son émotion dans l’obscurité. Son débit de parole est lent, mais une chose est sûre, Osman ne s’engagera plus en tant que soldat sous-traitant . « Quand j’ai su qu’il était mort, je n’ai pensé qu’à une seule chose : me tirer de là. Ma motivation initiale de protéger La Mecque et la Kaaba est devenue bien artificielle. Tout ça, c’était de la poudre aux yeux », conclut-il.

« Celui qui part au Yémen ne sait pas de quoi son destin sera fait »

Depuis plusieurs décennies, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite – qui dispose du quatrième budget militaire au monde – n’ont cessé de renforcer leurs forces armées en y intégrant des recrues étrangères. Un tiers des soldats des Émirats arabes unis seraient ainsi d’origine étrangère.

Des ouvriers tentent de contenir un incendie sur un site de stockage pétrolier touché par un bombardement saoudien, en juillet 2020, au Yémen. © Hani Mohammed/AP/SIPA

Des ouvriers tentent de contenir un incendie sur un site de stockage pétrolier touché par un bombardement saoudien, en juillet 2020, au Yémen. © Hani Mohammed/AP/SIPA

Les deux puissances du Golfe ont notamment recruté au Tchad, en Ouganda et au Soudan, là ils peuvent trouver de jeunes hommes que la pauvreté peut inciter à s’embarquer dans leurs guerres en Libye et au Yémen pour défendre leurs intérêts géostratégiques.

Dans une banlieue pauvre de Khartoum, une porte s’ouvre sur une petite cour obstruée par des vêtements en train de sécher sur une corde à linge et une grande antenne pour capter la télévision. Une femme enveloppée d’un voile coloré nous invite à visiter une petite chambre sombre composée d’un lit simple et d’une table de nuit. Pas d’affiche, pas d’objets personnels, pas de visage, seulement ce mobilier neutre.

À Lire Au Yémen, la communauté noire piégée entre la misère et la guerre

« C’est là qu’il vivait », explique cette femme avec qui Ahmed (prénom modifié à sa demande) a grandi. Après la mort de son père, Ahmad avait été confié par sa mère à cette modeste famille où Nadia était encore une petite fille. Aujourd’hui, son frère de lait travaille dans une base saoudienne, à Najran, dans la zone frontalière avec le Yémen.

« Début 2021, il a rejoint les Forces de soutien rapide [FSR, force paramilitaire créée pour lutter contre les groupes rebelles au Soudan], puis avec un groupe de 100 jeunes, il a été choisi pour aller au Yémen et il est parti pour l’argent. Au début, je n’étais pas contente de sa décision, mais vu la situation économique du pays et le chômage, j’ai fini par accepter. S’il voulait faire quelque chose de sa vie, il n’avait pas le choix.

Heureusement, lui ne se bat pas sur le terrain. Beaucoup de jeunes y vont et peuvent finalement être amenés à faire des travaux administratifs ou la cuisine. Lui n’a pas encore combattu. Mais quand il est parti, il ne savait pas. Celui qui part au Yémen ne sait pas de quoi son destin sera fait. »

Au Soudan, les gens pensent que partir se battre au Yémen, c’est rejoindre des milices et se rendre complice de meurtres d’innocents

Là aussi, le recrutement des FSR se fait dans un halo relatif. Rien n’est officiel et chaque envoi de nouvelles troupes au Yémen se fait en catimini pour ne pas susciter la grogne de la rue, largement opposée à ce que la jeunesse du pays meure pour les intérêts de puissances étrangères.

« Bien sûr que j’ai peur pour lui, mais tous les jours il me confirme qu’il est en lieu sûr là-bas. Ici, il y a des familles qui ne sont pas contentes que leur fils partent parce que l’argent qu’ils envoient par la suite est considéré comme haram [péché].

Au Soudan, les gens pensent que partir se battre au Yémen, c’est rejoindre des milices et se rendre complice de meurtres d’innocents. C’est ce que je pense, mais je fais la distinction entre ceux qui combattent sur le terrain et ceux qui ne touchent même pas une arme. C’est le cas de mon cousin. » Difficile de savoir si Ahmed dit vrai ou non pour ne pas inquiéter sa sœur Nadia.

À Lire Guerre au Yémen : « Arrêter de vendre des armes à l’Arabie et aux Émirats serait un début de solution »

Contacté par Whatsapp, il assure avoir été engagé comme gérant des stocks de la cantine de la base militaire de Najran. Un poste glané grâce à son diplôme en comptabilité. « Avant de rejoindre les FSR, j’ai reçu un entraînement militaire particulier pendant deux mois et demi.

Ensuite, on m’a fait la promesse que si j’acceptais de partir là-bas, je gagnerais 17 millions de soudanis [33 600 euros] pour mes six mois de service. J’ai eu la chance d’avoir été cantonné aux cuisines et c’est pourquoi je ne veux pas renouveler ma période, car il y a un risque qu’on m’envoie sur le front pour les six prochains mois. Alors je vais rentrer car c’est hors de question. Certains acceptent, dont des mineurs. »