Culture

La leçon de liberté

Le plus célèbre des cinéastes égyptiens est décédé le 27 juillet, à l’âge de 82 ans. Il laisse derrière lui une oeuvre abondante, engagée, ou intimiste qui aura bouleversé le paysage cinématographique du monde arabe. Retour sur un parcours hors du commun.

C’est peu dire que Youssef Chahine fut l’inspirateur de nombreux réalisateurs de la nouvelle génération des cinéastes arabes. Il fut notre fierté à tous. Nous qui le considérions comme le plus grand cinéaste du monde arabe ! Il est décédé, le 27 juillet, à 82 ans, dans la banlieue du Caire. Depuis le 15 juin, Chahine était plongé dans le coma à la suite d’une hémorragie cérébrale. À la demande de Hosni Moubarak, le gouvernement égyptien avait pris en charge les frais de santé de celui qui, à maintes occasions, avait été persécuté par le pouvoir. Près de 1 500 personnes, amassées dans l’église catholique de la Résurrection du Caire, lui ont fait leurs adieux lors de ses funérailles, le 28 juillet.
Youssef Chahine repose désormais dans un caveau familial à Alexandrie, deuxième ville d’Égypte, où il est né le 25 janvier 1926. Issu d’une famille arabe chrétienne francophone, le jeune Youssef a bénéficié d’un enseignement primaire chez les frères jésuites francophones, puis au Victoria College anglophone, avant d’entreprendre des études de génie civil. Mais il rêve de théâtre, et obtient en 1947 une bourse pour étudier pendant deux ans l’art dramatique à la Pasadena Playhouse, près de Los Angeles.
Deux ans après son retour en Égypte, il épouse en 1950 son amie d’enfance, Colette, une Française d’Alexandrie, et se tourne vers la mise en scène, parrainé par le grand chef opérateur Alvise Orfanelli, pionnier du cinéma égyptien. Lorsqu’il réalise son premier film, la comédie Baba Amine, en 1950, l’industrie du cinéma égyptien, basée sur le divertissement commercial, est alors la seule du monde arabe. C’est l’époque des mélodrames populaires et autres films musicaux de « danse du ventre », bâtis autour d’un chanteur ou d’une chanteuse célèbre. La mode n’est guère au réalisme social ni à l’innovation artistique. Le cinéma reste prisonnier des conventions et des stéréotypes, toujours de règle dans les feuilletons télévisés égyptiens qui dominent, encore aujourd’hui, le petit écran dans l’ensemble des pays arabesÂÂÂ

Crise idéologique
Le génie de Youssef Chahine, esprit ouvert et inventif, infatigable découvreur de formes artistiques, fut de révolutionner le langage cinématographique arabe en étant non pas contre, mais à l’intérieur même de cette industrie.
Après avoir réalisé plusieurs mélodrames et films musicaux, Chahine frappe un grand coup en 1958 avec son chef-d’ÂÂÂuvre Gare centrale (Bab al-Hadid), un film réaliste et social sur la marginalisation de l’homme du peuple dans la société arabe. Il y interprète lui-même le rôle principal, celui d’un boiteux misérable en mal d’amour. Cette ÂÂÂuvre fait scandale. Et son échec commercial incite Chahine à revenir vers le divertissement.
Il s’essaie ensuite à tous les genres, avec succès. Saladin (1963), film épique sur un grand chef arabe victorieux des croisés, est en fait un hymne à la gloire de Nasser qu’il idolâtre alors. Puis il réalise en 1968, avec le soutien financier de l’URSS, un film de propagande, Un jour, le Nil, qui célèbre l’amitié égypto-soviétique à l’occasion de la construction du barrage d’Assouan. Mais le film est censuré et sort dans une version mutilée.
Fervent adepte de la « révolution des Officiers libres », qui abolit la monarchie, en 1952, Chahine déchante et découvre les limites de ce qu’il appellera désormais le « nationalisme étroit imbécile ». Et déplore la disparition de cette Égypte multiculturelle qui a façonné sa personnalité, lorsque, enfant, il a grandi à Alexandrie, où vivaient en harmonie musulmans, juifs et chrétiens.
« La nationalisation brutale de pans entiers de l’économie a provoqué le départ de mes copains grecs, italiens, arméniens, français, ce mélange d’origines magnifique qui était ma véritable famille. De même, la nationalisation du canal de Suez était un droit, mais la façon dont elle a été faite a été une catastrophe pour le multiculturalisme de l’Égypte », déclare celui qui, à cause des tracasseries de l’administration nassérienne, s’était exilé deux ans, de 1963 à 1965, au Liban où il assouvit sa passion, longtemps inavouée, pour la comédie musicale à l’américaine en tournant, en 1964, Le Vendeur de bagues, avec la célèbre cantatrice Fayrouz.
Peu après cet épisode, en 1969, Chahine adapte La Terre, chef-d’ÂÂÂuvre de son ami le grand écrivain progressiste Abderrahmane Cherkaoui, qui avait déjà écrit le scénario de son long-métrage consacré à la célèbre résistante algérienne Djamila Bouhired (Djamila l’Algérienne, 1958). Ce film sur les paysans exploités par le système féodal et colonial, que le critique français Jean-Louis Bory a qualifié de « plus belle géorgique du cinéma arabe », est un drame puissant et lyrique à la soviétique. Et confirme que Chahine maîtrise avec brio tous les genres.
C’est alors que ce surdoué décide, contre toute attente, de subvertir le récit linéaire classique avec Le Choix, en 1970. Ce film sur le dédoublement de la personnalité révèle en fait la crise idéologique que traverse Chahine, qui reçoit alors le Tanit d’or pour l’ensemble de sa carrière des mains de celui qui le révèle au monde arabe, le Tunisien Tahar Cheriaa, fondateur des Journées cinématographiques de Carthage.
Sa recherche de modernisme culmine en 1972 dans Le Moineau, interdit pendant deux ans par la censure égyptienne. Brûlant ce qu’il avait adoré, il choisit un langage éclaté pour dénoncer la corruption d’une certaine bureaucratie nassérienne, à l’origine, selon lui, de la défaite de juin 1967. Le Moineau détonne dans le paysage cinématographique arabe par l’audace inouïe de sa construction. Sans héros central, véritable mosaïque de tous les aspects de la tragédie politique égyptienne, il invente une nouvelle forme de récit.

Palme d’or
Dans Le Retour du fils prodigue (1976), Chahine critique le changement d’orientation politique provoqué par l’arrivée du président Sadate en 1970 et le retour à une économie capitaliste libérale. Cette étonnante tragédie musicale évoque de manière inédite et tout à fait prophétique le futur déchirement de la nation arabe, juste avant que n’éclate la guerre civile au Liban. Comme Le Moineau, Le Retour du fils prodigue est produit par la petite société familiale Misr International, créée pour préserver son indépendance artistique.
En coproduisant ces deux longs-métrages avec l’Algérie, Chahine trouve une échappatoire à la censure égyptienne. Et c’est avec l’Algérie qu’il amorce un nouveau virage en s’éloignant du militantisme politique. Avec Alexandrie, pourquoi ?, ÂÂÂuvre poétique qui remporte l’Ours d’argent au Festival de Berlin en 1979, Chahine entame une période autobiographique. Le volet suivant, La Mémoire (Haddutha masreyya, 1982), entrepris après une opération à cÂÂÂur ouvert où il a failli perdre la vie, le fait se tourner davantage vers lui-même. Chahine va plus loin dans l’introspection, en s’interrogeant sur son parcours personnel lié à l’histoire récente de son pays. Le troisième volet, Alexandrie encore et toujours (1990), et le quatrième, Alexandrie-New York (2004), marquent le prolongement inattendu de cette inspiration autobiographique, qualifiée par certains de « narcissique », voire d’« autocomplaisante ».
En fait, Youssef Chahine devient un réalisateur reconnu à l’échelle internationale probablement parce qu’il estÂÂÂ francophone. La France, mère « historique » de la cinéphilie mondiale, décide, avec l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 et de son ministre de la Culture Jack Lang, d’aider directement la production des grands noms des cinémas du Sud, dont Souleymane Cissé pour l’Afrique subsaharienne et Mrinal Sen pour l’Inde. Pour l’Égypte, deux noms sont en lice, celui de Shadi Abdessalam, l’auteur du magnifique La Momie (1969), qui prépare son grand projet sur le pharaon Akhenaton, et Youssef Chahine, qui propose un film sur la campagne d’Égypte du jeune Napoléon, intitulé Adieu Bonaparte.
Chahine l’emporte. Son film, sélectionné en compétition officielle au Festival de Cannes en 1985, marque une étape de plus dans son ÂÂÂuvre. Contournant le récit historique attendu, il expose désormais au grand jour ce qui, depuis le scandale de Gare centrale, court en filigrane dans son ÂÂÂuvre : l’obsession du désir, qui s’enracine dans un cinéma du corps où le culte du plaisir, y compris celui de créer, est présenté comme un antidote à toutes les formes de pouvoir. Chahine (dont tous les films, depuis Adieu Bonaparte, sont coproduits par le regretté Humbert Balsan) devient alors la cible de l’intégrisme islamique qui progresse vertigineusement en Égypte et dans le monde arabe.
Un procès pour « blasphème » est intenté contre son long-métrage biblique L’Émigré (1994), inspiré de la vie du prophète Joseph, qui ne sera autorisé qu’après de longs mois d’interdiction. Chahine réplique en 1997 avec Le Destin, un hymne à la tolérance religieuse, centré sur la vie du philosophe arabo-andalou Averroès, dans lequel il a l’intelligence d’éviter le discours démonstratif au profit d’un étonnant mélange de film d’aventures et de comédie musicale et où, de nouveau, l’éloge du plaisir est omniprésent. Le Destin exorcise les frayeurs occidentales devant l’islamisme en révélant que la tolérance existe depuis longtemps chez les plus grands penseurs arabes.
C’est seulement à l’occasion de ce film (le trente-troisième !) que Cannes prime enfin Youssef Chahine en lui décernant en 1997, à 71 ans révolus, le prix du cinquantième anniversaire du festival, couronnant l’ensemble de son ÂÂÂuvre. Cette reconnaissance tardive s’explique probablement par le caractère « hybride » de sa production.
Chahine est un réalisateur inclassable, éternel précurseur, toujours prêt à se remettre en question, à chercher ailleurs dès qu’il croit avoir trouvé et, surtout, à se moquer comme d’une guigne du « bon goût » ou de l’orthodoxie cinéphilique du moment pour être, ne serait-ce que l’espace d’un film, en accord avec lui-même. Son ÂÂÂuvre lyrique, sensuelle, parfois confuse et inégale, en ébullition permanente, échappe trop souvent aux critères de « pureté culturelle anticommerciale » du cinéma d’auteur tels que définis par les festivals internationaux.
Aucun de ses films suivants ne sera retenu en compétition à Cannes. La raison tient sûrement au mélange des styles qu’affectionne désormais le réalisateur, allant du plus intellectuel au plus populaire, voire au plus trivial, comme si, après avoir pratiqué séparément tous les genres cinématographiques au début de sa carrière, il voulait à présent fondre dans un même film ce qui lui plaisait en chacun d’eux.
Il en sera ainsi de tous ses derniers films : L’Autre (1999), un nouveau brûlot anti-intégriste où il mélange la dénonciation politique directe à une histoire populaire de mère abusive, puis SilenceÂÂÂ on tourne (2001), où, n’étant décidément jamais là où on l’attend, il se fait plaisir en revenant au cinéma égyptien musical conventionnel de ses débuts. Et enfin, Alexandrie-New York (2004), où il exprime sa colère contre l’intolérance de l’Amérique « post-11 Septembre », film où l’inconsolable natif d’Alexandrie dénonce le nouveau choc des cultures instauré.
Le mélange des genres sera aussi le credo de son ultime long-métrage, Le Chaos (2007), coréalisé pour des raisons de santé avec son assistant Khaled Youssef et dans lequel il allie son goût du mélodrame le plus outrancier et son romantisme presque fleur bleue à une dénonciation d’une vigueur sans pareille de la corruption policière et de la répression contre les étudiants contestataires.

« Ces cons de censeurs »
C’est que Chahine, plutôt révolté que révolutionnaire, toujours insoumis à la pensée dominante mais sans cesse soucieux d’échapper à toutes les formes de terrorisme intellectuel dictées par « l’air du temps », a su comme beaucoup de grands artistes garder à 80 ans passés son éternelle jeunesse, avec une capacité d’émerveillement et d’indignation intacte.
Curieusement, pour les cinéastes de notre génération, et même pour ceux qui ont été salués à leurs débuts comme de brillants disciples, tels le Tunisien Nouri Bouzid, l’Égyptien Yousry Nasrallah ou l’Algérien Farouk Beloufa (qui furent tous deux ses assistants), Chahine n’a jamais été perçu comme un maître écrasant et inaccessible, mais comme un grand frère qu’à aucun moment la différence d’âge n’éloignait (en tant que président du jury du Festival de Carthage en 1990, il m’avait remis avec une complicité affectueuse le Tanit d’or pour mon film Halfaouine).
Chahine était une « icône » admirée mais restait pourtant d’une simplicité et d’une facilité d’approche confondantes, débordant de gentillesse, même quand il s’emportait contre « ces cons de censeurs » avec son langage peu châtié. Un créateur toujours affable, séducteur et charmeur, qui nous interrogeait en même temps qu’il s’interrogeait, à la fois sur ce qu’il venait de réaliser et sur les nouvelles aventures qu’il souhaitait entreprendre. Un homme serein face à ses contradictions, défendant le cinéma comme lieu du combat artistique et humaniste, émettant des propos qui ne nous servaient pas de « modèle », mais qui ressemblaient singulièrement à une permanente leçon de libertéÂÂÂ

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