Politique

Le vrai Zuma

Le président de l'ANC, Jacob Zuma, est souvent l'objet d'une médiatisation qui occulte son itinéraire hors du commun. C'est lui qui, dans neuf mois, dirigera l'Afrique du Sud. Sauf accident.

Pour lui, ils sont prêts à tuer et à mourir. Zwelinzima Vavi, patron de la Cosatu, la plus grande centrale syndicale du pays, Julius Malema, président de la Ligue des jeunes de l’African National Congress (ANC), Buti Manamela, secrétaire général des jeunesses communistes, ainsi que les principaux responsables de l’Association des vétérans de la lutte armée, cadets et anciens combattants, hommes et femmes, tous l’ont dit et répété : ils iront jusqu’au bout, jusqu’au sang, contre qui oserait s’en prendre à « JZ » et tenter de lui barrer la route de Union Buildings, où siège le chef de l’État. Préparation psychologique afin d’intimider les juges qui, les 4 et 5 août, auront à examiner en audience préliminaire l’affaire de corruption dans laquelle doit comparaître Jacob Zuma, « JZ » pour les militants (voir encadré p.22) ? Pas seulement. Le président en exercice de l’ANC et futur candidat de ce parti, ultradominant sur la scène politique sud-africaine, à l’élection présidentielle d’avril 2009 suscite en effet des passions souvent extrêmes de la part de ses partisans comme de ses adversaires. Au point que ce maelström de sentiments contradictoires, nés d’une actualité judiciaire hypermédiatisée où s’entremêlent sexe, pouvoir et argent, a fini par occulter l’essentiel : la vraie personnalité et l’itinéraire hors du commun de celui qui, sauf accident, dirigera dans neuf mois la première puissance économique du continent africain.

Fils de sergent de police
S’il est une clé essentielle de la popularité dont jouit Jacob Zuma au sein du petit peuple de l’ANC, c’est bien celle-ci : cet homme s’est fait lui-même, à force de volonté, les deux pieds dans la misère quotidienne des Noirs d’Afrique du Sud et la tête dans les étoiles. Alors que Nelson Mandela et Thabo Mbeki sont originaires de la province d’Eastern Cape, considérée depuis longtemps comme le bastion de l’ANC, Zuma voit le jour, le 12 avril 1942, sur la terre d’Albert Luthuli et des fondateurs historiques, en 1912, du Congrès : le KwaZulu-Natal. Zoulou, donc, et non pas xhosa. Mandela, Mbeki, Oliver Tambo appartiennent à la petite bourgeoisie africaine de l’époque, celle dont les enfants fréquentent les établissements scolaires religieux et, pour les meilleurs d’entre eux, l’université « black » de Fort Hare, voire, dans le cas de l’actuel président sud-africain, celle du Sussex en Grande-Bretagne. Jacob Zuma, lui, est un fils de sergent de police, très tôt orphelin de père et dont la mère est domestique chez des Blancs, à Durban. Après un parcours chaotique, il quitte l’école à 15 ans, devient coursier et apprend à lire en empruntant des livres à ses camarades. C’est un dur, un rebelle, les nerfs à vif chaque fois qu’un agent des forces de l’ordre exige qu’il exhibe son « pass », le document qu’un Noir doit avoir sur lui pour pouvoir se déplacer. Il a dix-sept ans lorsqu’en 1959 il décide d’adhérer à l’ANC, alors en pleine expansion, sans se douter qu’un demi-siècle plus tard il en serait le président. Jacob milite à plein-temps, mais un an plus tard, en 1960, suite à la révolte sanglante de Sharpeville, le couperet tombe : l’ANC est interdite.
Le choix du jeune Zuma est immédiat. Il bascule dans la clandestinité et rejoint, fin 1961, la branche armée du Congrès, « Umkhonto we Sizwe », dont le commandant en chef n’est autre que Nelson Mandela, de 24 ans son aîné. C’est la première rencontre entre Madiba et le jeune étalon fougueux. Aussitôt, Jacob se porte volontaire pour l’action. Il participe à plusieurs sabotages au Natal en respectant à la lettre les consignes du chef : pas de victimes civiles. Volontaire pour aller suivre un entraînement militaire à l’étranger, il s’apprête avec quarante-cinq camarades à quitter le pays, lorsqu’il est arrêté en 1963 par la police de l’apartheid, laquelle démantèle en quelques mois l’essentiel de l’appareil clandestin de l’ANC. Accusé de conspiration contre le gouvernement, Zuma est condamné à dix ans de prison, qu’il purgera jusqu’au dernier jour. Destination : Robben Island, l’île-bagne au large du Cap, où Mandela l’attend. Les premières années sont des années de grande souffrance. Repéré comme forte tête, Jacob est harcelé, psychologiquement et physiquement, par les gardiens. La cicatrice encore visible sur son visage témoigne de cette période noire, celle des travaux forcés, des humiliations et des coups de stick. Puis vient la seconde phase, celle de l’âge adulte, sous l’influence directe de Nelson Mandela. Zuma, qui est arrivé quasi illettré au bagne, va profiter avec passion des cours d’éducation scolaire et politique de ses codétenus, professeurs de cette « université de rechange » qu’est devenue Robben Island. Lorsqu’il est libéré en 1973, il a 31 ans et c’est un autre homme, plus déterminé que jamais mais aussi plus fort, plus mûr. Au cours de sa dernière année en prison, il est coopté par Mandela au sein de son comité politique avec une responsabilité importante : l’accueil et l’intégration des nouveaux détenus.
La liberté donc, mais aussitôt, de nouveau, la clandestinité. De retour chez lui au Natal, Jacob Zuma tente d’y réactiver l’ANC. Rapidement recherché par la police, il choisit l’exil et passe de nuit la frontière avec le Swaziland : Umkhonto we Sizwe, « MK », la branche armée de l’ANC, lui tend de nouveau les bras. C’est là que Zuma fait la connaissance de Thabo Mbeki : ils ont exactement le même âge (à deux mois près, Mbeki est de juin 1942), mais ils n’ont pas le même parcours. Le futur président vit en exil depuis 1962, il est éduqué, policé, n’a pas connu la prison, et il apparaît déjà comme un homme d’appareil, sous la houlette du « boss » Oliver Tambo. À Mbabane, Jacob Zuma prend en charge les jeunes militants en fuite après les émeutes de Soweto en 1976. Trente ans plus tard, ce sont eux, devenus cadres de l’ANC, qui assureront son élection à la tête du parti. Son charisme, son activisme, ses états de service et – déjà – son populisme font merveille. En 1977, Zuma s’installe à Maputo, au Mozambique fraîchement indépendant – et ouvertement socialiste – de Samora Machel. Il prend du galon aussi : élu au comité exécutif de l’ANC, puis chef des services de renseignements et de sécurité du Congrès, Jacob Zuma devient une cible pour les agents sud-africains, qui multiplient les attentats contre les leaders nationalistes à l’étranger. En 1982, il se marie avec une militante en exil, qui deviendra bien plus tard ministre des Affaires étrangères dans son pays : Nkosazana Dlamini. Ils forment un couple très politique, qui finira par divorcer en 1997, après deux décennies de « partenariat » orageux. À la suite des accords de Nkomati en 1984 entre le Mozambique et l’Afrique du Sud, Zuma est contraint de s’installer à Lusaka, en Zambie, où Mbeki l’attend. En dépit de leurs différences, ils s’entendent plutôt bien. Leur culture politique de la loyauté, qui est celle de l’ANC, empêche l’expression des divergences. Tout se fond dans la lutte. Les états d’âme ne sont pas, non plus, de mise : parfaitement informé (tout comme Mbeki) des exactions qui se commettent alors dans les camps de détention de « MK » en Angola, Zuma se tait et n’intervient pas.

Le « réseau Mbeki »
11 février 1990. Nelson Mandela est libéré. Un nouveau chapitre s’ouvre dans l’histoire de l’Afrique du Sud. Jacob Zuma rentre au pays et, dès août 1990, il participe aux pourparlers de paix avec le gouvernement de Frederik De Klerk. Mais l’urgence est ailleurs : au Natal, la milice zouloue du chef Buthelezi – l’Inkatha -, qui s’oppose à l’ANC, fait régner la terreur. Il faut négocier, et Zuma, l’enfant de la région, est désigné pour cette mission par la direction du parti. En un mois, il règle le problème en signant avec Buthelezi l’accord dit de « Lower Umfolozi ». C’est sa première grande victoire et le début de sa notoriété médiatique. Très actif dans l’aide au retour et à la réinsertion des exilés politiques, il intègre, à la demande de Mandela, le secrétariat général de l’ANC – dont il devient le numéro cinq – lors du Congrès de la libération de juillet 1991. Son relatif échec au Natal face à l’Inkatha, lors des premières élections démocratiques d’avril 1994, n’entame en rien son ascension. Huit mois plus tard, toujours sur l’insistance de Mandela, Zuma est promu numéro trois de l’ANC, juste après Mbeki. Le vieux Madiba voit-il alors en lui un futur chef de l’État ? Ce n’est pas sûr, même s’il a pour son ancien « étudiant » de Robben Island une affection quasi paternelle, qu’il n’a jamais éprouvée pour Thabo Mbeki. Le calcul de Mandela est sans doute ailleurs, dans sa volonté de briser l’image d’une domination xhosa au sein de la direction du Congrès. Patron incontesté de l’ANC au Natal, Jacob Zuma devient donc tout naturellement le numéro deux du Congrès lorsque Mandela tire sa révérence et que Thabo Mbeki en prend la présidence, en décembre 1997.
Ce nouveau positionnement fait de lui, selon la tradition du parti, le successeur de Mbeki. Personne alors ne saurait déceler la rivalité qui, quelques années plus tard, va séparer les deux hommes. Tout au contraire. De 1998 jusqu’à la crise de 2005, le tandem fonctionne bien, et nul n’entend Jacob Zuma émettre la moindre critique à l’encontre de la politique économique, sociale ou étrangère (le Zimbabwe, déjà) suivie par le président. À la tête du « Comité de déploiement et de redéploiement », le vice-président de l’ANC est considéré comme l’homme clé de Thabo Mbeki : c’est lui qui est chargé d’identifier les meilleurs cadres du parti et de les nommer à des positions stratégiques, constituant ainsi le « réseau Mbeki ». C’est lui aussi qui maintient l’unité entre les diverses factions du Congrès, ainsi qu’un semblant de cohésion entre ce dernier et ses alliés : le tout-puissant syndicat Cosatu et le parti communiste. En 1999 pourtant, à l’issue des élections, lorsqu’il s’agit de se choisir un vice-président de la République, Mbeki hésite. Son choix initial se porte sur le chef Mangosuthu Buthelezi, le grand rival de Jacob Zuma au Natal. Pour mieux le contrôler et, à terme, le neutraliser, assure-t-il. En réalité, la popularité de Zuma commence à gêner un chef de l’État de plus en plus fermé, autoritaire et susceptible. Mais Buthelezi refuse le poste. Ce sera donc Zuma, par défaut. Ce dernier le sait. Première fissure.

Double langage
Reconduit en avril 2004, après cinq années de loyaux services, Jacob Zuma s’essaie un moment à la diplomatie. Il négocie, au Burundi, un très complexe processus de paix entre la majorité hutue et la minorité tutsie au pouvoir : « Tant qu’on n’aura pas essayé de comprendre les Forces nationales de libération, on n’arrivera à rien, explique-t-il, l’essentiel réside dans la manière avec laquelle on traite ce groupe rebelle. » La médiation réussit, puis fait long feu.
2005 sera pour lui l’année noire, celle de la rupture, du lynchage médiatique et de la découverte, par l’opinion internationale, d’un autre visage de Jacob Zuma. Coup sur coup, des accusations d’enrichissement personnel et de corruption ainsi que la condamnation de son conseiller financier mettent à mal son image d’intégrité. Et puis il y a ce long et douloureux procès pour viol, de décembre 2005 à mai 2006, à l’issue duquel il est acquitté, mais qui met brutalement en lumière la rhétorique sexiste et l’irresponsabilité face au sida d’un homme qui a pourtant dirigé le Comité national de lutte contre cette pandémie. Surtout, c’est le double langage qui choque. Comment peut-on se dire profondément croyant et multiplier les conquêtes féminines, même si les Zoulous sont de tradition polygame ? Comment prôner la virginité des jeunes filles, dénoncer l’union civile des homosexuels tout en ayant soi-même une vie privée aussi volage ? Père biologique d’enfants dont le nombre exact n’est pas connu (entre 14 et 17), Jacob Zuma choisit alors de faire son outing. Non, il n’est pas un saint. Mais les Zoulous sont ainsi : torrentiels, féconds, sensuels, puissants. Ce repli identitaire sur ses origines – il apparaît désormais vêtu de peau de léopard lors des cérémonies traditionnelles – galvanise ses partisans. Tous sont persuadés que ces procès sont un complot monté par Mbeki pour l’évincer et le détruire. Limogé de son poste de vice-président en juin 2005, Jacob Zuma fait le dos rond et prépare sa revanche.

L’âme de l’ANC
Elle survient, de façon éclatante, deux ans plus tard, lors du congrès de l’ANC. Candidat à la présidence contre Thabo Mbeki, Zuma mène une campagne dure, féroce, contre un chef de l’État de plus en plus isolé et critiqué. Soutenu par la Cosatu, le parti communiste, l’aile gauche de l’ANC, et par quelques personnalités emblématiques telles que le businessman Tokyo Sexwale et le propre petit-fils de Nelson Mandela, Chief Mandla Mandela, surfant sur la dégradation de la situation sociale, l’augmentation de la pauvreté, l’immigration galopante des Zimbabwéens et l’autisme politique du président, Jacob Zuma met en avant ses propres réalisations dans « sa » province du Natal : éducation et santé dans les zones rurales, aide aux démunis et aux étudiants. Très vite, la bataille entre les deux hommes se résume à une question : qui représente le mieux « l’âme » de l’ANC ? Le 18 décembre 2007, les militants tranchent. Cinq des neuf fédérations provinciales du Congrès (KwaZulu-Natal, Gauteng, Free State, Northern Cape et Mpumalanga) votent Zuma, qui obtient également l’appui de la Ligue de la jeunesse et – de justesse – celui de la Ligue des femmes. Par 61 % des votes contre 39 % à Thabo Mbeki, Jacob Zuma est élu président de l’ANC. « La majorité voulait du sang neuf », commente-t-il. De facto, il s’impose donc comme le successeur de son rival.
Depuis règne entre Mbeki et lui une sorte de paix armée qui a toutes les chances de durer – sauf rebondissement judiciaire – jusqu’à la présidentielle d’avril 2009. Comme tous les « historiques » du parti, Zuma a la religion de l’unité de l’ANC, dont la plupart des conférences nationales depuis 1912 ont d’ailleurs été précédées de joutes aussi rudes. Ceux qui ont pris le spectacle des déchirements de 2007 pour les prémices d’un éclatement du Congrès en sont pour leurs frais. Ainsi lorsque l’aile la plus à gauche de l’ANC et les formations alliées (communistes, syndicats) réclament la démission de Mbeki et des élections anticipées, Jacob Zuma répond par un « no » sans appel. Prudent, il évite soigneusement de mettre en cause le chef de l’État, y compris sur les sujets – le cas Mugabe, par exemple – sur lesquels il est, de notoriété publique, d’un avis opposé. « Thabo Mbeki ne mène pas sa propre politique, confiait-il à Jeune Afrique en mai 2008, et moi non plus d’ailleurs. Nous appartenons tous à l’ANC. Le parti décide collectivement de l’action à mener, et nous nous y tenons. » Bref, si échec il y a, la responsabilité ne saurait en incomber à un homme seul.
Sans doute y a-t-il dans cette posture une part de calcul personnel, Zuma ménageant Mbeki pour que ce dernier, en retour, calme les ardeurs de la justice. Mais elle est minoritaire, car, même si le président de l’ANC a largement puisé dans la rhétorique populiste, voire démagogique, pour capter le vote des militants, rien n’indique que son accession à la tête de l’État en 2009 débouchera sur une révolution dans la gestion de l’Afrique du Sud. C’est ce que Jacob Zuma a expliqué aux investisseurs et responsables européens lors de sa tournée en avril 2008 – sans toujours convaincre, il est vrai. Certes, il n’est pas difficile de prévoir un infléchissement en faveur des couches les plus pauvres, via une politique de meilleure redistribution des richesses : c’est, en quelque sorte, le fonds de commerce de Zuma. Mais on serait bien en peine de déceler chez lui un quelconque programme économique original. Le test, auquel il faudra être attentif, ce seront les nominations gouvernementales et les éventuelles modifications – dans un sens moins libéral – de la Constitution. Si l’aile radicale de l’ANC, la Cosatu et le SACP (le parti communiste), qui s’estiment maltraités par Mbeki, obtiennent une vraie influence sur la gestion quotidienne du pouvoir, l’Afrique du Sud risque fort de changer. Pour le meilleur, ou pour le pireÂÂ

* Chercheuse au centre d’études d’Afrique noire de l’université de Bordeaux, spécialiste de l’Afrique du Sud.

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