Politique

Coup d’État au Burkina – Jean-Claude Kassi Brou : « Les sanctions servent à quelque chose »

Après le putsch du lieutenant-colonel Damiba, la Cedeao s’est réunie en urgence ce vendredi et a décidé de premières sanctions contre le Burkina Faso. Le président de sa commission s’en explique. Et défend les décisions prises à l’encontre des régimes militaires de la région.

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Par - à Ouagadougou
Mis à jour le 30 janvier 2022 à 11:34

Jean-Claude Brou © Eric Larrayadieu/AFRICA CEO FORUM/JA

Après le Mali et la Guinée, le Burkina Faso est le troisième pays de la Cedeao à connaître un coup d’État militaire en moins de deux ans. Ce vendredi, les chefs d’État de la région se sont concertés en urgence pour évoquer la situation à Ouagadougou et ont annoncé une suspension du Burkina Faso de leurs instances. Une décision qui n’est qu’une première étape dans la réponse de l’organisation sous-régionale au Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR) dirigé par Paul-Henri Sandaogo Damiba.

Quelques heures après cette décision, Jean-Claude Kassi Brou, le président de la Commission de la Cedeao, s’en explique dans Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Quelle a été la première réaction de la Cedeao face au putsch militaire qui a conduit à la chute de Roch Marc Christian Kaboré, le 24 janvier ? 

Jean-Claude Kassi Brou : Un putsch est toujours un recul de la démocratie, qu’il se déroule dans un pays de la Cedeao ou ailleurs. Il était donc normal que les chefs d’État de la région se réunissent en urgence pour examiner la situation du Burkina Faso.

Le protocole sur la démocratie et la bonne gouvernance de la Cedeao, qui a été signé par le Burkina Faso, dit clairement que toute prise de pouvoir doit se faire par les urnes, à travers des élections libres, crédibles et transparentes. Il indique également que l’armée doit rester républicaine et apolitique.

La solution n’est pas un coup d’État, ce n’est pas un régime militaire. Cela ne fait que compliquer la situation

Lorsque ces principes sont violés, des sanctions sont prises. En l’occurrence, les chefs d’État ont décidé de condamner le Burkina Faso et de le suspendre des instances de la Cedeao.

Ces sanctions semblent assez légères si on les comparent à celles prises à l’encontre du Mali par exemple…

Nos sanctions sont toujours progressives. Nous allons désormais essayer de comprendre les intentions des nouvelles autorités burkinabè. Pour cela, les chefs d’État de la Cedeao ont décidé d’envoyer deux missions à Ouagadougou.

Ce samedi, des chefs d’états-majors rencontrent les représentants du MPSR. Puis lundi, une mission politique sera conduite par Shirley Ayorkor Botchwey, la ministre des Affaires étrangères du Ghana. Leurs observations nous serviront lors du prochain sommet extraordinaire des chefs d’État, qui aura lieu dès la semaine prochaine, le 3 février.

Un médiateur sera-t-il désigné ?

Cela n’a pas été tranché. Nous ne nommons pas de médiateur dans tous les pays, tout dépend de la particularité de la situation. C’est pour cela que ces deux missions sont très importantes.

Dans sa première allocution, le chef de la junte, Paul-Henri Sandaogo Damiba, a lancé un appel à la communauté internationale et assuré que le Burkina respecterait ses engagements. La Cedeao l’a-t-elle entendu ?

Nous allons rencontrer et échanger avec les nouvelles autorités afin de comprendre leurs intentions. Suite à cela, les chefs d’État prendront éventuellement d’autres décisions. Je crois qu’à ce stade, ils ont fait ce qu’il fallait faire.

Des contacts ont-ils déjà été établis avec le MPSR ?

Nous avons eu des échanges informels avec les nouvelles autorités burkinabè. Grâce aux missions dépêchées sur place, nous allons avoir des discussions formelles avec celles-ci.

Le sort de l’ancien président, Roch Marc Christian Kaboré, qui est en résidence surveillée, a-t-il été abordé ?

L’une des premières demandes de la Cedeao est que la sécurité du président Roch Marc Christian Kaboré, comme celle des membres de son dernier gouvernement, soit assurée. Tous doivent être immédiatement libérés et sans conditions.

Avez-vous pu vous entretenir avec le président déchu ? 

Il y a eu des échanges mais je ne peux en dire plus pour le moment.

Il y a eu récemment des coups d’État au Mali, en Guinée et maintenant au Burkina Faso. Assistons-nous au retour des régimes militaires en Afrique de l’Ouest ?

Nous assistons à un recul démocratique au Burkina mais aussi dans toute la région. Ce sont les populations qui vont en souffrir car le développement économique et social, la paix, la stabilité, la sécurité, ne peuvent se faire que dans un régime démocratiquement installé.

Sans l’intervention de la Cedeao, la région aurait été beaucoup plus déstabilisée

Que va-t-il se passer après le coup d’État à Ouagadougou ? Les investisseurs vont se tenir à l’écart, certains membres de la communauté internationale vont suspendre leur soutien financier. Et cela alors même que le pays est en guerre et que ce combat demande beaucoup de moyens. Résultat ? Les problèmes vont encore s’aggraver.

Malheureusement, notre région subit une crise sécuritaire importante depuis la déstabilisation de la Libye, au début des années 2010. Le Niger, le Mali, le Burkina, le Nigeria, le Tchad… Tous en souffrent beaucoup. Il faut les aider. Mais la solution n’est pas un coup d’État, ce n’est pas un régime militaire. Cela ne fait que compliquer la situation.

La Cedeao a sanctionné très durement la Guinée et plus encore le Mali… Cela n’a pourtant pas empêché les militaires burkinabè de passer à l’acte. Vos sanctions servent-elles vraiment à quelque chose?

Les sanctions ont permis de ramener la paix, la stabilité et la démocratie dans plusieurs pays. Ce fut le cas au Liberia et en Sierra Leone dans les années 2000, en Côte d’Ivoire à la fin des années 2000, en Guinée en 2009, ou encore au Niger en 2010.

Récemment, la Cedeao a appliqué des sanctions très fermes à l’encontre de la Gambie et de la Guinée-Bissau et nous avons même activé notre Force militaire en attente. Aujourd’hui, la Gambie est un pays qui vient d’organiser sa deuxième élection démocratique et la Guinée-Bissau a retrouvé la paix. Donc, oui, nos sanctions servent à quelque chose. Sans l’intervention de la Cedeao, la région aurait été beaucoup plus déstabilisée.

Les sanctions, lorsqu’elles sont décidées, sont de la responsabilité de ces régimes militaires

Mais ces sanctions ne rendent-elles pas la Cedeao impopulaire? Une partie des opinions publiques soutiennent les auteurs des coups d’État…

Nous souhaitons avant tout dialoguer et accompagner les États de la région, c’est toujours ce que nous essayons de faire. Mais lorsque des régimes refusent le retour à l’ordre constitutionnel, nous n’avons d’autre choix que de renforcer le niveau des sanctions. Nous avons toujours opéré ainsi.

Les sanctions, lorsqu’elles sont décidées, sont de la responsabilité de ces régimes militaires. C’est eux qui ne respectent pas leurs engagements.