Politique

Rwanda-Ouganda : enfin le dégel ?

Après trois ans de fermeture, les autorités de Kigali viennent d’annoncer la réouverture de la frontière avec l’Ouganda. Une première étape dans le rapprochement entre deux présidents qui se côtoient depuis près de quarante ans.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 28 janvier 2022 à 17:43

Le 31 janvier, le principal poste-frontière entre Rwanda et Ouganda va enfin rouvrir, après trois ans de fermeture. © Luke Dray / GETTY IMAGES EUROPE / Getty Images via AFP)

S’agit-il, enfin, d’un début d’accalmie entre Kigali et Kampala ? Trois après la fermeture du poste-frontière de Gatuna, situé dans le nord du Rwanda, ce point de passage stratégique – notamment pour les échanges commerciaux entre les deux pays – est sur le point de rouvrir. C’est le ministère des Affaires étrangères du Rwanda qui l’a annoncé dans un communiqué publié le 27 janvier, précisant que cette réouverture était prévue pour le 31 du mois.

Cette décision marque une étape importante dans le rapprochement initié ces derniers jours entre deux pays qui rivalisent de méfiance depuis de nombreuses années.

Dénonciations mutuelles

Le 28 février 2019, lorsque l’Ouganda proteste pour la première fois contre la fermeture du poste-frontière de Gatuna, la tension est déjà forte entre les deux voisins. Kigali prétexte initialement des travaux nécessaires dans la zone frontalière. Mais il s’avère rapidement que le problème est tout autre : depuis plusieurs années, chacun s’accuse de tentatives de déstabilisation et d’espionnage.

À l’époque, Kampala vient d’expulser plusieurs employés de la société sud-africaine de télécommunication MTN, parmi lesquels figure un Rwandais, les accusant de compromettre sa sécurité nationale. Kigali, de son côté, dénonce un nombre croissant d’arrestations arbitraires de ses ressortissants en Ouganda, et reproche à son voisin d’apporter un soutien logistique à différents groupes armés qui lui sont hostiles, comme les FDLR ou le Rwanda National Congress de l’ancien général Faustin Kayumba Nyamwasa.

Deux mois plus tôt, deux cadres des FDLR avaient d’ailleurs été arrêtés dans l’est de la RDC alors que, selon le renseignement congolais, ils revenaient d’une réunion en Ouganda. Des collusions que Kampala a toujours démenties.

Des tentatives de règlement qui tournent court

En toile de fond de cette brouille diplomatico-sécuritaire se trouve la relation entre deux chefs d’États qui se connaissent par cœur depuis près de quarante ans : Yoweri Museveni et Paul Kagame. Ces dernières années, les nombreuses tentatives de règlement de leurs différends ont systématiquement tourné court. Leur dernier tête-à-tête remonte au mois de mars 2018, à Kampala.

À son arrivée au pouvoir Félix Tshisekedi, déterminé à faire collaborer ses voisins dans la lutte contre les groupes armés à l’est du Congo, avait à son tour tenté une médiation, avec l’aide de son homologue angolais, João Lourenço, et du président congolais, Denis-Sassou Nguesso. Ce processus s’était soldé par la signature, le 21 août 2019, d’un mémorandum d’entente entre le Rwanda et l’Ouganda.

Mais rien n’y fait. Malgré une ultime rencontre entre Kagame, Museveni, Tshisekedi et Lourenço en février 2020 au poste frontière de Gatuna, les relations restent houleuses. Régulièrement interrogés sur les raisons de leur brouille, Museveni et Kagame prennent l’habitude d’esquiver. Ni l’un ni l’autre n’est à l’aise avec le sujet. Le président rwandais reproche à son homologue ougandais de se comporter en « grand frère ».  Museveni évoque des tentatives de déstabilisation.

Début d’apaisement ?

La situation a néanmoins semblé s’apaiser ces dernières semaines. Le 17 janvier, Paul Kagame a reçu l’ambassadeur Adonia Ayebare, représentant de l’Ouganda auprès des Nations unies et homme de confiance de Museveni. La veille, c’est un tweet du fils du président ougandais, le général Muhoozi Kainerugaba, récemment promu commandant des forces terrestres ougandaises, qui retenait l’attention des observateurs. Dans cette publication, l’aîné de Yoweri Museveni désignait Paul Kagame comme « son oncle », et mettait en garde ceux qui le combattent.

Le 20 janvier, interrogé par Jeune Afrique au sujet de ce réchauffement, le président rwandais s’était montré prudent. « Certains se contentent de photos officielles et y voient une fin en soi. Ce n’est pas mon cas. Certes, j’apprécie les propos du fils du président Museveni. Mais j’espère qu’on pourra aller au-delà et dégager des solutions concrètes », expliquait alors Paul Kagame. Sa rencontre, deux jours plus tard, avec Muhoozi Kainerugaba a visiblement permis de franchir un cap.

Appel à d’avantage de concertation et de coopération

Le 25 janvier, l’Ouganda a procédé au remplacement de son chef des renseignements militaires, le général-major Abel Kandiho, muté au Soudan du Sud. Déjà sous sanctions du Trésor américain, il était soupçonné par le Rwanda d’être l’un des hommes actifs dans le soutien présumé aux mouvements rebelles hostiles à Kigali.

Reste désormais à savoir si ce début de rapprochement perdurera sur le long terme. Car la problématique de la frontière commune n’est pas la seule préoccupation des deux chefs de l’État. Depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, le Rwanda et l’Ouganda ont notamment chacun cherché à accentuer leurs collaboration avec la RDC, sur le plan économique et, surtout, sécuritaire.

Le Rwanda a mis en place une collaboration accrue, qui s’est soldée par la mort de plusieurs chefs rebelles entre 2019 et 2020. Mais depuis le 30 novembre dernier, c’est l’Ouganda qui mène une offensive contre les ADF sur le sol de la RDC. Une opération qui, visiblement, a pris Kigali de court.

« Nous n’avons été prévenus ni par la RDC ni par l’Ouganda », a affirmé Paul Kagame à Jeune Afrique. « C’est justement parce des mouvements [actifs dans l’Est du Congo, ndlr] veulent nous déstabiliser que nos intérêts dans la région n’auraient pas dû être négligés. Il doit y avoir davantage de discussions et de coopération », a-t-il intimé.