Politique

Maroc – Neila Tazi : « Il faut une hausse substantielle des budgets culture »

Avant de signer un accord de partenariat avec le ministère marocain de la Culture, la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC) a publié une étude sur les mutations à l’œuvre dans un secteur aussi crucial que sous-estimé. Entretien avec sa présidente, Neila Tazi.

Mis à jour le 28 janvier 2022 à 14:44

Neila Tazi et le ministre marocain de la Culture Mehdi Bensaid, lors de la signature d’un accord de partenariat entre la Fédération des industries culturelles et créatives (FICC) et le ministère de la Culture, à Rabat, le 27 janvier 2022.

La culture est aussi affaire de politique. C’est la conviction de Neila Tazi, présidente de la Fédération marocaine des industries culturelles et créatives (FICC). C’est peu dire que cette femme, née en 1967 à Washington, a amplement contribué au rayonnement de la culture marocaine dans le monde. À la tête de l’association Yerma Gnaoua, elle a longtemps travaillé à la préservation du patrimoine immatériel gnaoui et milité pour que cette culture soit inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, ce qui sera chose faite en 2019.

C’est elle aussi qui, en 1998, lance le Festival Gnaoua Musiques du monde, à Essaouira, et reçoit le soutien d’André Azoulay, le conseiller royal. Mais cette infatigable travailleuse est aussi une figure du patronat national et représente la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) au sein de la Chambre des conseillers.

C’est en 2018 qu’elle crée au sein de la CGEM la FICC avec l’aide d’Abdelkader Retnani, patron de la maison d’édition La Croisée des chemins. Pour Jeune Afrique, elle revient sur les grands enjeux d’un secteur souvent mésestimé et pourtant crucial pour l’économie marocaine et le rayonnement du royaume.

Jeune Afrique : L’étude de terrain présentée ce 24 janvier et intitulée « Quelles transformations pour les ICC au Maroc » montre que de nombreuses mutations sont à l’œuvre dans les filières de l’édition, des arts de scène, des musiques actuelles et de l’audiovisuel. Quelles sont-elles ?

Neila Tazi : Les mutations sont omniprésentes sur le continent africain, dans tous les domaines et notamment dans les ICC, où les talents sont légion et ne demandent qu’à être mis en valeur. Ce sont des filières très productives, mais elles restent en deçà de leur potentiel, l’écosystème actuel ne leur permettant pas de donner leur pleine mesure. Il faut répondre aux exigences des nouvelles évolutions, comme l’accélération de la digitalisation et les nouveaux modes de production.

L’étude présente des propositions pour éclairer les décideurs et construire des politiques publiques ambitieuses. Le potentiel est réel et immense. La nécessité d’adapter le cadre législatif et réglementaire s’impose pour trois raisons : les procédés de création et de diffusion se transforment, les métiers encadrant les filières mutent continuellement et, enfin, le marché international offre de nombreuses opportunités.

Gouvernance, professionnalisation, internationalisation, numérisation… Quelles sont les mesures concrètes que vous préconisez ?

Cela passera par une meilleure gouvernance et une stratégie ambitieuse, l’amélioration du cadre fiscal et législatif, la formation professionnelle, l’adoption d’une loi sur le mécénat, la mise en application de la loi sur le crowdfunding adoptée en 2020, la refonte du bureau marocain des droits d’auteurs, ainsi que l’amélioration de la loi sur les droits d’auteurs et droits voisins, actuellement en débat au Parlement.

Mais pour marquer une véritable rupture, il faut une augmentation substantielle des budgets dédiés à la culture conformément aux recommandations de l’Unesco qui préconise d’allouer 1 % du budget global à ce secteur. Il est crucial aussi de susciter un mouvement d’adhésion de tous les acteurs : l’État, les collectivités territoriales, le secteur privé et, bien sûr, la société civile.

Quelles mesures ont été mises en place pour relancer les ICC au Maroc, qui ont été fortement impactées par le Covid-19 ?

Comme partout depuis deux ans, la pandémie a mis en grande difficulté les ICC et a mis au jour les fragilités et les carences du secteur. Un contrat programme a été signé en octobre 2020 pour venir en aide aux entreprises du secteur impactées par la pandémie. Mais la crise du Covid-19 dure, et les filières ne sont pas touchées de la même façon. Le spectacle vivant, la musique et l’événementiel, par exemple, souffrent plus que d’autres de cette situation et méritent une attention plus particulière.

Le ministre de la Culture Mehdi Bensaid est jeune et conscient des pratiques culturelles des nouvelles générations

Tourisme, culture et événementiel sont des secteurs étroitement liés. Y a-t-il des actions communes menées par les ministères qui chapeautent ces secteurs pour les relancer ?

Le tourisme est un secteur clé pour le Maroc. Nous avons bâti une véritable industrie touristique compétitive et attractive au cours de ces vingt dernières années. Il y a une synergie réelle entre le tourisme et les filières de la culture. On parle de plus en plus de l’importance du tourisme culturel. Ces interactions appellent un nouveau mode de gouvernance qui doit reposer sur une volonté politique novatrice portée par le chef de l’exécutif. Mais l’influence des ICC va bien au-delà du secteur du tourisme.

L’étude évoque de nombreux secteurs qui bénéficient d’une dynamique culturelle positive : l’artisanat, l’éducation nationale, l’aménagement du territoire national, l’urbanisme, l’habitat et la politique de la ville, l’industrie et, bien sûr, les affaires étrangères. Le rapport sur le Nouveau Modèle de développement affirme d’ailleurs que “le domaine même de la culture souffre d’imprécisions. La communication, le tourisme, l’artisanat, la jeunesse, la diplomatie sont parmi les sphères parfois proches mais néanmoins indépendantes qui cannibalisent la culture”.

Que pensez-vous de l’action de Mehdi Bensaid, ministre de la Culture depuis octobre ?

Il incarne une réelle volonté de changement. C’est un homme de terrain qui ambitionne de porter les ICC vers plus de modernité. Il est jeune et donc conscient des pratiques culturelles des nouvelles générations, des attentes du public et des professionnels. Le ministre a pris des initiatives intéressantes avec des visites de terrain et des rencontres avec de nombreux opérateurs du secteur, en émettant des signaux forts en direction des professionnels du cinéma.

Nous nous sommes réunis à plusieurs reprises et avons signé un accord de partenariat entre la FICC et le ministère de la Culture, le 27 janvier, pour une durée de 3 ans.

Quel rôle peut jouer la culture et les industries créatives dans le Nouveau Modèle de développement ? 

Le Nouveau Modèle de développement a consacré la culture comme l’un des piliers du développement humain. Dans la vision de l’évolution du Maroc d’ici 2035, la culture est considérée comme un axe stratégique et un enjeu de souveraineté et d’émergence. La culture représente des opportunités d’inclusion pour tous, un lien social consolidé. Elle offre un gisement de croissance, d’investissement et d’emploi au plus proche des territoires et des besoins locaux.