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Bessora au pays de l’or noir

Sous de plaisants dehors, le dernier livre de la romancière helvéto-gabonaise est la satire grinçante d’une société entièrement dépendante du pétrole.

Par - Nicolas Michel
Mis à jour le 5 octobre 2004 à 01:00

La jeune romancière helvétogabonaise Bessora, 36 ans, s’est fait connaître avec trois ouvrages gonflés d’humour, 53 cm, Les Taches d’encre et Deux bébés et l’addition, parus au Serpent à plumes. Aujourd’hui, on la retrouve tout sourires à la terrasse d’un café parisien, à deux pas de la tour Eiffel, pour parler de son nouveau livre, Petroleum. Un titre qui est déjà, à lui seul, tout un programme.
Comment lui est venue l’idée de s’attaquer à un tel sujet ? « L’aventure pétrolière au Gabon, c’est un thème éminemment romanesque ! Au départ, il y a beaucoup de recherches géologiques, c’est de la poésie… Et puis on constate que cela conduit au cynisme financier. C’est ce côtoiement qui m’a paru intéressant. Port-Gentil à 8 heures du matin, c’est d’une beauté indicible, mais la recherche pétrolière a débouché sur quelque chose qui est tout le contraire de la poésie et de la magie. » Bessora sait de quoi elle parle. Sa thèse d’anthropologie intitulée « Mémoires pétrolières au Gabon » portait notamment sur l’entreprise Elf. Elle y explorait le ressenti des populations locales face à l’exploration pétrolière et, surtout, le recours au registre légendaire, aux voix mythologiques pour contourner l’interdiction de parole et dire l’opposition, l’étouffement, la volonté de s’émanciper. Sous de plaisants dehors, Petroleum est en réalité la satire grinçante d’une société entièrement dépendante d’une grande entreprise.
Résumé de l’intrigue : à bord du navire de forage Ocean Liberator, la géologue Médée tombe amoureuse du cuisinier Jason (ces prénoms !)… et de son protubérant nombril. Mais le jour où le pétrole d’un nouveau puits jaillit, le bateau est ravagé par une explosion… La fumée dissipée, Jason a disparu. Terrorisme ? Sabotage ? Manifestation de colère des génies aquatiques ? L’enquête permet à Bessora de nous raconter le Gabon tel qu’elle le voit – opposant le monde de l’iboga [une plante hallucinogène] à celui des pétrodollars.
« Au Gabon, je suis amoureuse de la lumière, qui m’apaise, me ramène à mon enfance et à mon insouciance. Mais je suis aussi une adulte. Elf a été rebaptisée Total Gabon, mais c’est seulement un changement de nom, on ne change pas les règles du jeu. Façonné par tout ce qui tourne autour du pétrole, le Gabon est un des pays d’Afrique centrale où il y a le moins d’écrivains au mètre carré… et très peu d’artistes ! » En colère, Bessora ? « Avant le pétrole, c’était le bois ; avant le bois, c’était les compagnies concessionnaires ; avant les compagnies concessionnaires, c’était l’ivoire et le caoutchouc ; et avant, c’était la chair humaine. Depuis cinq cents ans, cette région du monde est monomaniaque. »
Non, ce n’est pas de la colère – les éclats de rire sont là pour le prouver -, mais la mère de famille qui « court après l’argent » refuse de se résigner, comme tant d’autres. « Il y a une très forte soumission par rapport à cette logique pétrolière : on ne crache pas sur la main qui vous nourrit. Il y a aussi beaucoup de lucidité et un désir de s’émanciper. Mais les tentatives d’affranchissement sont tuées dans l’oeuf. On endort les gens très facilement. Au Gabon, le chiffre magique, c’est « 1 » : pendant longtemps un parti unique et une seule entreprise. »
Les personnages de Petroleum sont complexes, libres, jamais caricaturaux. Pourtant, ils évoluent dans un monde où une multinationale ne s’embarrasse pas de scrupules pour les maintenir dans le droit chemin. « Elf a façonné l’île Mandji, où l’on a découvert le pétrole en 1956. Quartiers réservés aux pétroliers, pipelines qui passent absolument partout, l’urbanisme plie devant l’industrie. Tout rappelle le pétrole, jusqu’à l’odeur, jusqu’aux fumées de la société gabonaise de raffinage, jusqu’au club Sogara… Dans la rue, on voit les gens se promener en tee-shirts « Votez Bongo » ou « Votez Untel » ou, parfois, « 1934-1984, cinquantenaire du premier forage d’Elf au Gabon ». C’est enraciné dans l’inconscient collectif. »
Jason et Médée pourront-ils s’aimer, au bout du compte ? On peut compter sur les esprits pour les aider. Et puis allez demander à Bessora, elle vous répondra avec un sourire qui en dit long.