Politique

Maroc-Espagne : la réconciliation qui ne vient pas

Entre les deux pays, depuis avril 2021, c’est un peu comme un jour sans fin. Madrid multiplie les belles paroles, Rabat exige la seule preuve d’amour qui vaille : une inflexion de la position espagnole sur le Sahara.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 27 janvier 2022 à 11:57

Le roi d’Espagne Felipe VI et son épouse, la reine Letizia, au Salon international du tourisme, le 19 janvier, à Madrid. King Felipe VI of Spain and Queen Letizia of Spain attends to attend FITUR International Tourism Fair opening at Ifema in Madrid on January 19, 2022. © Miguel Cordoba/SIPA

« La crise avec le Maroc est mise de côté. Elle est derrière nous. » C’est en ces termes, le 16 décembre, qu’au cours d’une audition devant le Sénat, José Manuel Albares, ministre espagnol des Affaires étrangères, a répondu à une question à propos des relations avec le royaume voisin. Pourtant, la formule relève surtout du vœu pieux : dans la réalité, il reste bien du chemin à parcourir pour faire oublier la crise qui a mené au rappel de l’ambassadrice Karima Benyaïch à Rabat en mai 2021.

Le 20 août, à l’occasion d’un discours prononcé lors de la fête de « La révolution du roi et du peuple », Mohammed VI avait pourtant fait part de son désir « d’inaugurer une nouvelle étape » dans la relation entre les deux pays après plusieurs gestes d’apaisement de Madrid.

Les responsables politiques espagnols se sont dit que si le roi d’Espagne intervenait, il y aurait forcément une réponse du côté marocain

La crise entre les deux États a débuté en avril 2021, après l’hospitalisation en Espagne de Brahim Ghali, leader du Front Polisario, organisée en catimini par le gouvernement de Pedro Sanchez et Alger. Elle a été aussi alimentée par les tensions territoriales et migratoires à Ceuta et Mellila.

Mais cinq mois après le discours royal, rien de nouveau sous le soleil : aucune visite officielle n’est prévue à l’agenda des deux gouvernements, et le retour à Madrid de l’ambassadrice du Maroc Karima Benyaïch n’est toujours pas effectif.

Voie sans issue ?

« Pour débloquer l’affaire, le gouvernement a finalement fait appel au roi espagnol, Felipe VI, qui entretient des relations cordiales avec Mohammed VI, confie une source proche de la diplomatie espagnole. Les responsables politiques se sont dit que si le roi d’Espagne intervenait, il y aurait forcément une réponse du côté marocain. »

Le 17 janvier, lors d’une réception du corps diplomatique espagnol au palais royal de Madrid, Felipe VI a ainsi plaidé en faveur d’un avenir où le Maroc et l’Espagne « seraient unis pour affronter les défis d’aujourd’hui et de demain ».

Du fait de leur « relation stratégique » et de leur « interdépendance », le souverain espagnol a appelé de ses vœux à « redéfinir ensemble une relation pour le XXIe siècle, sur des piliers plus forts et plus solides ». Deux jours plus tard, Felipe VI et son épouse, Letizia, visitaient le pavillon marocain à la 42e édition du Salon international du Tourisme à Madrid. La réponse tant attendue du Maroc est tombée le même jour, « mais ce n’était pas vraiment ce que le gouvernement espagnol attendait », souligne notre source.

Ce n’est pas le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, qui s’est chargé de la réponse. À l’occasion des 100 premiers jours de son gouvernement et pour la première fois depuis la victoire du RNI aux législatives de septembre, Aziz Akhannouch s’est prêté à l’exercice de l’interview télévisée. Interrogé sur le Sahara, il a appelé les pays cherchant une alliance avec le Maroc à être « fidèles à la cause nationale du Sahara » avant de déclarer : « Il existe de nombreux États avec lesquels le ministère des Affaires étrangères intensifie actuellement les relations. Ceux qui n’ont pas compris mettront du temps à comprendre. » Une sortie qui, pour évasive qu’elle soit, ne laisse pas de doute sur son destinataire.

Rabat attend une reconnaissance espagnole de la souveraineté marocaine au Sahara, à l’instar de ce qu’a fait l’administration Trump

Dans la foulée, le 20 janvier, Mustapha Baïtas, porte-parole du gouvernement, enfonce le clou au cours d’un point presse. Rappelant les principes du cadre de référence des relations extérieures édictés par Mohammed VI, « l’ambition et la clarté », Baïtas a estimé que l’ambition de renouer avec l’Espagne était là, « mais pour que celle-ci soit renforcée, nous avons besoin de beaucoup de clarté ».

Sur le fond, le gouvernement suit à la lettre les orientations du souverain marocain, qui a annoncé lors du 46e anniversaire de la Marche Verte, le 6 novembre dernier, que le Sahara « n’était pas à négocier ». Depuis avril 2021, rien n’a changé donc : le Maroc attend une reconnaissance espagnole de la souveraineté marocaine au Sahara, à l’instar de ce qu’a fait l’administration Trump en décembre 2020.

Seulement, la doctrine espagnole n’a – pour l’instant – pas changé d’un iota : José Manuel Albares estime que la résolution de ce conflit est une « nécessité politique et un impératif moral », mais plaide toujours pour une solution politique au sein des Nations unies qui « offrent des pistes sur des efforts sérieux et crédibles ».

Ne pas céder au « chantage »

Il estime également que c’est aux parties concernées de « discuter entre elles ». En coulisses, l’inflexion de la position allemande, laquelle reconnaît désormais le plan d’autonomie marocain de 2007 sur le Sahara comme une base « sérieuse et crédible », a, selon notre source, « contrarié, voire mis dans l’embarras » l’Espagne, qui vit cette évolution comme une forme de « pression ». Au sein de l’Union européenne, l’Espagne et la France, sont considérées comme plutôt conciliantes à l’égard de Rabat, « mais officiellement, c’est une autre histoire ».

En réalité, ce qui pourrait dissuader l’Espagne d’évoluer publiquement sur ses positions, « c’est justement que le Maroc l’exige ouvertement. L’Espagne ne tient pas à donner l’impression qu’elle cède à un chantage. Aujourd’hui, c’est cela qui bloque le gouvernement espagnol, bien plus que son aile très à gauche ou une partie de l’opinion publique », analyse notre source.

De ce point de vue, l’issue de la crise n’est sans doute pas pour demain. Pour autant, la situation n’est pas totalement bloquée, tant sur le plan de la coopération que sur celui de la communication. Dans une récente interview accordée au journal El Diario, José Manuel Alabares a concédé que ses relations avec Nasser Bourita étaient certes « volatiles », mais que c’était l’homologue avec lequel il s’entretenait le plus.