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Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

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France-Mali : Paris et Bamako à l’heure de la rupture

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[Fact-checking] Le Mali a-t-il le droit de demander le départ des troupes danoises ?

Bamako exige le départ des forces spéciales danoises qui ont rejoint Takuba mi-janvier. La raison ? Un non-respect des protocoles en vigueur. Ce dont Copenhague se défend.

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Mis à jour le 26 janvier 2022 à 17:45

L’écusson des opérations spéciales de la task force Takuba, une mission militaire multinationale au Sahel, ici sur la base militaire de Ménaka, au Mali. © THOMAS COEX/AFP

C’est comme si, chaque jour, un nouveau palier était franchi dans la crise diplomatique entre le régime d’Assimi GoÏta et ses partenaires européens. Dernière épisode, un communiqué, daté du lundi 24 janvier et signé de la main du colonel Abdoulaye Maïga, dans lequel le ministre de l’Administration territoriale « invite la partie danoise à retirer immédiatement [son] contingent du territoire de la République du Mali ».

Entre le 12 et le 17 janvier, Copenhague a en effet fait atterrir 105 hommes sur le territoire malien, parmi lesquels 60 soldats des forces spéciales, des officiers de l’état-major, ainsi qu’une équipe de chirurgiens. Mais ce déploiement, censé renforcer la force militaire européenne Takuba, pose problème à Bamako. Selon les autorités maliennes, il aurait été effectué en l’absence d’accord bilatéral entre les deux pays. Vrai ou faux ?

Imbroglio

« Il ne fait aucun doute qu’il existe une base solide de droit international concernant le déploiement danois au sein de la task force Takuba », a immédiatement répliqué le ministère danois des Affaires étrangères, en réaction au communiqué malien.

Une protestation qui a quelque chose d’étonnant en apparence. Comme celle des autres contingents qui composent Takuba, l’arrivée des Danois est bien la conséquence d’une demande émise par le Mali. Mais c’était sous Ibrahim Boubacar Keïta, renversé en août 2020 par la junte.

« En 2019, le Mali a adressé une lettre à de nombreux pays susceptibles de lui venir en aide, sollicitant leur appui militaire et le déploiement de leurs forces sur le territoire malien, au sein de Takuba. Il s’agit d’un courrier type, auquel répondent les pays contributeurs qui souhaitent envoyer des soldats. Après cela, le Mali valide à son tour la réponse positive du pays partenaire. L’échange de ces lettres vaut accord et s’inscrit dans le cadre du protocole additionnel signé entre la France et le Mali », explique un spécialiste de la question qui a souhaité rester anonyme.

Le 27 novembre 2019, le gouvernement du Mali a en effet adressé un courrier à la reine du Danemark. Le document, que Jeune Afrique s’est procuré, sollicite l’assistance militaire danoise, et le « déploiement de [ses] forces armées sur le territoire », pour faire face à une « situation sécuritaire [nécessitant] d’être consolidée ».

Accusée par les autorités maliennes de n’avoir pas respecté le protocole additionnel requis pour son déploiement, Copenhague assure n’en avoir manqué aucune étape. « Le protocole additionnel a été accepté par le ministère des Affaires étrangères du Mali, qui a exprimé sa grande satisfaction concernant la contribution danoise », fait savoir la diplomatie du royaume scandinave sur le site de son ministère.

Bras de fer

Depuis la fin de l’année 2021, les accords concernant Takuba sont un sujet de contestation de la part de Bamako. Dans un courrier adressé à l’ambassade de France, le gouvernement de transition a effet signifié vouloir mettre en place des accords bilatéraux individuels avec les différents pays partenaires alors que ces derniers bénéficient pour l’instant de l’Accord sur le statut des forces (SOFA) établi par la France pour l’opération Barkhane. Un amendement qui n’est pas entré en vigueur, assure une source diplomatique.

Qu’il s’agisse ou non d’une erreur protocolaire, c’est la première fois depuis le début du conflit que Bamako exige le départ de l’un de ses partenaires. Cette expulsion intervient dans un contexte de fortes tensions diplomatiques entre le Mali et ses partenaires européens, au premier rang desquels l’Hexagone.

Alors que la France a soutenu les récentes sanctions émises par la Cedeao à l’encontre du Mali, l’Union européenne doit annoncer sous peu des mesures individuelles visant les membres de la junte. Ce bras de fer se joue sur fond de prolongation de la transition en cours et de renforcement de la coopération militaire du Mali avec la Russie.

Longue liste de provocations

Loin d’apaiser les tensions, cet épisode s’ajoute à une « longue liste de provocations » de l’équipe gouvernementale transitionnelle, tance une source militaire française. Cette dernière pointe notamment la présence « désormais indéniable » de mercenaires de la compagnie de sécurité privée russe Wagner au Mali, estime ce gradé. Une « ligne rouge » qu’avait pourtant tracée Paris, menaçant de retirer ses troupes en cas d’accord entre Bamako et les paramilitaires russes.

Pour l’Hexagone, le retrait des forces danoises pourrait être un nouveau revers. Alors qu’il a amorcé la transformation de l’opération Barkhane, Emmanuel Macron compte sur l’internationalisation de la réponse militaire, à travers Takuba. Embarrassé par un conflit coûteux en vies humaines (un nouveau militaire français est décédé au Mali ce 22 janvier) et en ressources, Paris espère une prise de relais multilatérale de l’opération française, portée notamment par des alliés européens. Mais, à ce jour, Takuba ne compte que 800 hommes environ, contre plus de 5000 pour l’opération Barkhane en 2021. Si les forces spéciales danoises se retirent, elle en comptera moins de 700.