Économie

Le Maroc et la BID, main dans la main par-dessus le Sahara

Deuxième bénéficiaire africain des financements de la Banque islamique de développement, le royaume chérifien peut compter sur l’institution de Djeddah pour soutenir ses projets au sud du Sahara. Le dernier en date : le gazoduc Maroc-Nigeria, encore à l’étude.

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Mis à jour le 27 janvier 2022 à 14:11

Une photo prise le 29 septembre 2015 montre un gazoduc à la centrale électrique Afam VI à Port Harcourt, au Nigeria. © FLORIAN PLAUCHEUR / AFP

C’est une étape clé qui a été franchie à la mi-décembre. Annoncé fin 2016, à Abuja, par le roi Mohammed VI et le président nigérian Muhammadu Buhari, le projet de gazoduc Nigeria-Maroc (en anglais Nigeria-Morocco Gas Pipeline ou NMGP), qui vise à relier à travers l’Atlantique les champs gaziers du mastodonte ouest-africain aux côtes du royaume chérifien, a obtenu le 18 décembre, un financement de 29,75 millions de dollars de la Banque islamique de développement (BID), dont le siège est à Jeddah, en Arabie saoudite.

Ce financement, qui concerne le volet nigérian du projet, s’ajoute à un appui de 15,45 millions de dollars approuvé par l’institution multilatérale en faveur de la part marocaine de cette initiative. Au total, la BID participera à hauteur de 45 millions de dollars à la phase II de l’Étude d’ingénierie d’avant-projet détaillé (FEED, en anglais), soit la moitié des 90 millions de dollars nécessaires. Une phase indispensable pour « préparer les travaux de construction du gazoduc et améliorer sa “bancabilité” (attractivité pour les investisseurs, NDLR) afin d’attirer d’éventuels sponsors internationaux du secteur privé », explique-t-elle dans un communiqué.

Un mégaprojet à plus de 25 milliards de dollars

Le NMGP devrait prolonger l’actuel gazoduc ouest-africain – aux capacités sous-utilisées, il relie le Nigeria au Ghana, en passant par le Togo et le Bénin – et être connecté à l’ensemble des pays cotiers de l’ouest africain jusqu’au Maroc. Là-bas, il rejoindra le Gazoduc Maghreb Europe, au cœur de la crise énergético-politique entre Alger et Rabat. Une interconnexion avec le projet gazier Tortue Ahmeyim (Sénégal-Mauritanie) est également envisagée. Le coût anticipé de ce mégaprojet ? Plus de 25 milliards de dollars, écrit The Africa Report dans son édition de janvier-février-mars 2022.

Le projet de gazoduc offshore qui devrait relier le Nigeria au Maroc, puis à l’Europe. © Jeune Afrique

Le projet de gazoduc offshore qui devrait relier le Nigeria au Maroc, puis à l’Europe. © Jeune Afrique

Cette infrastructure permettra aux États impliqués de « remplacer la coûteuse production d’électricité au fioul par une production d’électricité renouvelable et au gaz », complète la BID dans le même communiqué. Si ce financement intervient dans un contexte géopolitique singulier en Afrique du Nord, il confirme toutefois le rôle crucial joué par la banque dans l’appui au Maroc, dont plusieurs autres projets ayant une composante subsaharienne. « À partir de 2016, les visites royales en Afrique subsaharienne ont été un marqueur de la nécessité d’accompagner ces pays frères. Le Maroc partage son expertise, et cela se fait avec l’aide de la BID », explique à Jeune Afrique, Ali Zerouali, directeur de la coopération et du développement à la Masen, l’Agence marocaine des énergies renouvelables.

Regain de vigueur suite au retour dans l’Union africaine

Si « l’impulsion royale » pour le développement des relations économiques avec les pays subsahariens précède cette date, le retour du royaume chérifien dans les instances de l’Union africaine en janvier 2017, après trente ans d’absence, a donné une nouvelle vigueur à cet élan. C’est à Rabat, en février 2017, qu’a été lancé le « Programme des passerelles commerciales arabo-africaines » (AATB), sponsorisé par la Société islamique internationale de financement du commerce (ITFC), membre du groupe de la Banque islamique de développement, visant à booster les échanges commerciaux.

En 2015, Rabat avait déjà signé avec la BID un protocole d’entente pour la promotion de la finance islamique en Afrique subsaharienne, accompagné d’un accord supplémentaire tripartite impliquant la banque, Masen et Ouagadougou, afin de « fournir une expertise à la Société nationale d’eau potable du Burkina Faso et l’aider à renforcer ses capacités de gestion et d’approvisionnement en eau potable.

« Nous opérons par le biais d’une coopération trilatérale, pour la mise en place de projets conjoints. La Masen, en concert avec la BID et le ministère de l’Énergie du pays bénéficiaire, accompagne et met à disposition son savoir-faire », explique Ali Zerouali. La Société islamique d’assurance des investissements et des crédits à l’exportation (ICIEC, filiale du groupe de la BID) a paraphé en novembre 2018 un mémorandum d’entente avec Masen pour faciliter l’investissement privé dans la production d’électricité renouvelable sur le continent africain. En décembre 2020, l’agence marocaine a présenté une « initiative pour le développement de projets de centrales solaires » à Djibouti, au Gabon, au Sénégal et au Niger, avec le soutien financier de la BID.

Rabat financé à hauteur de sept milliards de dollars depuis 1974

Le secteur énergétique et la Masen ne sont pas les seuls bénéficiaires d’initiatives ayant un impact transfrontalier du groupe de la BID au Maroc. La banque a également accompagné la modernisation du port marocain de Jorf Lasfar, première infrastructure portuaire minéralière du continent, d’où les cargaisons de phosphates du géant panafricain OCP sont expédiées vers le reste de la région et les marchés mondiaux.

En octobre 2019, la Société internationale islamique de financement du commerce (ITFC, filiale du groupe de la BID) a conclu un accord avec OCP Africa pour le « financement stratégique, l’innovation et les mesures de renforcement des capacités agricoles dans le but d’accroître les rendements de la production et d’augmenter les revenus des agriculteurs africains ». Un mois après, les deux partenaires ont déployé « OCP School Lab », au Sénégal, une « caravane itinérante de sensibilisation » en faveur des agriculteurs, notamment sur l’utilisation des engrais adaptés et les bonnes pratiques agricoles. C’est également eux qui ont lancé, en janvier 2021, un programme spécifique (Agribooster) visant l’agriculture en Côte d’Ivoire.

Le Maroc, qui ne compte qu’une part marginale du capital de la BID (0,51 % contre par exemple plus de 7 % pour le Nigeria et l’Égypte, 23,5 % pour l’Arabie saoudite et 2,54 % pour l’Algérie) est de loin l’un des premiers bénéficiaires de ses financements. Le royaume, qui selon l’institution financière, « occupe une position stratégique à la lisière occidentale du désert du Sahara, reliant l’Afrique de l’Ouest, le Maghreb arabe et l’Europe », a bénéficié depuis son adhésion en 1974 de pas moins de 7 milliards de dollars de financements cumulés (à la fin 2019). Cela en fait le deuxième bénéficiaire africain derrière l’Égypte (12,16 milliards de dollars), loin devant le Nigeria (1,6 milliard) et l’Algérie (3 milliards). Rabat accueille l’un des quatre centres régionaux de la BID en Afrique, avec Le Caire, Abuja et Dakar.

Pour la BID, un financement encadré

Adhérant aux règles de la finance islamique pour le déploiement de ses ressources – tant en ce qui concerne les secteurs visés que les modes de financement, notamment les limites concernant les prêts avec intérêt –, la BID doit composer avec une rentabilité des investissements évoluant dans une marge plus restreinte que d’autres institutions de développement.

À la fin 2020, l’institution affichait un taux de rendement de l’actif investi (ROA) d’à peine 0,48 %, pour un bénéfice net de 167,4 millions de dollars (-17,2 % sur un an), et ce, malgré une hausse de ses actifs totaux (+3,6 %, à 35,17 milliards de dollars). Depuis 2016, où il atteignait 1,7 %, le ROA du groupe de la BID a connu une chute prolongée. Pour autant, sa performance reste proche de celle d’autres établissements actifs sur le continent, tels que la Banque africaine de développement, dont la rentabilité des actifs était de 0,56 % en 2020, contre à peine 0,36 % en 2019.