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Les bons plaisirs de « Tonton »

Membre de la garde rapprochée de François Mitterrand, Daniel Gamba dévoile les marottes de l'ancien président. Les femmes en premier lieu.

« Interlocuteur privilégié », tel est le nom que l’on donnait aux membres de la garde rapprochée du président Mitterrand. Daniel Gamba, membre du Groupe de la sécurité de la présidence de la République (GSPR) et auteur de ce livre-témoignage, était l’un d’entre eux. En contact étroit avec « Tonton », de 1990 à 1995, chargé de sa protection et de celle de sa famille, Gamba raconte de l’intérieur le règne de François Mitterrand : affaire Mazarine, intimidation de Jean-Edern Hallier, suicide de François de Grossouvre, Rainbow Warrior… Mais il révèle également quelques facettes du personnage. Notamment sur le côté « bon vivant » de l’homme.

Les femmes. Gamba résume assez bien la situation : « Un homme aime les femmes et a de la séduction ; il sait obtenir les faveurs de certaines ; devenu président de la République, il n’a même plus à se baisser pour obtenir ce qu’il veut. François Mitterrand était d’une discrétion remarquable. Les femmes, nous les voyions passer, plus ou moins longtemps, on en apercevait une entre deux portes, l’une chassant l’autre. » Président, ça aide ? Évidemment : « Je me suis amusé à éprouver personnellement l’attrait du pouvoir sur les femmes. Pour une bonne partie d’entre elles, il est irrésistible, c’est le chiffon rouge devant le taureau. »
Le président appréciait la gent féminine et ne s’en cachait nullement. « Même s’il n’y avait ni allusion ni commentaire de sa part sur le sujet, François Mitterrand n’éprouvait absolument aucune gêne vis-à-vis de nous, et vis-à-vis de personne en vérité. Je me rappelle une de ses importantes liaisons, sur le boulevard Saint-Germain. C’était une très belle fille aux cheveux bruns qui avait certainement moins de 30 ans. Il allait souvent la voir. Dans ce genre de cas, il nous expliquait précisément la marche à suivre :
– Vous me déposerez quelques pas avant l’immeuble, je marcherai un peu, il n’y aura personne à côté de moi. […] Il ne faut absolument pas que je sois vu.
Mitterrand, avec les femmes, n’acceptait aucune interférence. D’après Gamba, c’était sa sphère exclusive. On ne badinait pas avec ses sentiments… Ce qui n’allait pas sans poser quelques problèmes pour les services de sécurité. C’était la meilleure manière de l’atteindre. Son penchant étant notoire, nombre de personnes ont tenté de pénétrer le cercle restreint par créatures de rêve interposées.
Comment le président s’y prenait-il avec ces femmes ? « […] Son oeil était un radar. […] Même au coeur de la foule, n’importe où, il repérait la citoyenne mafflue, la femme de nature invitante, la fraîcheur revigorante, ou la simple beauté. Cela commençait donc par un balayage oculaire. Et se poursuivait par un repas en tête à tête à l’Élysée. Entre les deux : mystère. Nous ne le voyions jamais approcher directement les femmes sur lesquelles il avait jeté son dévolu. […] Jamais je ne l’ai vu fixer le moindre rendez-vous, dire le moindre : « Appelez-moi », ou un énigmatique : « À bientôt », ou même son fameux « Ferait-on de la peine à quelqu’un en vous appelant ? » Ni glisser un billet ou en recevoir un. […] Il avait donc mis au point un système de rabattage. » Exercé par qui ? Gamba avoue ne pas le savoir. Tout juste consent-il à esquisser que le contact était noué par un complice. Et de citer deux noms : Michel Charasse, lui aussi amateur de femmes, et le couturier Pierre Bergé (qui, lui, préférait les hommes…). La suite, on l’a vu, n’appartenait qu’à Mitterrand. Après le repas, le président montait dans ses appartements avec sa conquête.
Cette « activité », le chef de l’État l’a menée jusqu’à la fin de sa vie. « Il en a vu jusqu’au bout, jusqu’en 1995, jusqu’aux dernières semaines de son second septennat [Gamba ne l’a pas accompagné au-delà, NDLR], alors qu’il était très amoindri par le cancer et qu’il faisait peine à voir. Un matin des derniers jours de pouvoir, je suis entré dans sa chambre de l’Élysée vers 10 heures du matin. Il était encore en pyjama, allongé sur son lit. On a discuté un instant jusqu’à ce quelqu’un frappe à la porte et entre sans invitation. C’était une jeune personne charmante. […] Elle était plutôt à l’aise et elle a participé tranquillement à la conversation. Toujours est-il que personne ne peut entrer de la sorte dans la chambre du président, il faut une introduction. Sauf dans ce cas précis. Elle devait être là avant que je n’arrive. L’incorrigible vieillard aimait décidément les femmes. Leur présence, leur aura. Même aux portes de la mort. »

La marche. En fait, le terme adéquat serait plutôt la promenade. C’est ça, la « Force tranquille ». Mitterrand aimait flâner. « À Paris, il aimait quitter l’Élysée à pied, en allant presque toujours vers les Champs- Élysées. Ou bien on sortait en voiture, et il décidait de descendre à un endroit précis. Il aimait le quartier de la rue du Bac et celui de Saint-Germain. Il s’arrêtait dans des librairies, la librairie Gallimard, une librairie de livres anciens sur les quais. Il était curieux. » Ce goût pour la marche a incité le président à se mettre au golf. Deux fois par semaine, il arpentait les parcours avec André Rousselet et, brièvement, Jacques Attali.

La lecture. Gamba n’est pas le mieux placé pour aborder ce thème, et il le confesse volontiers. Difficile pour lui de relever les auteurs préférés du président. Son témoignage reste cependant intéressant. « Je l’ai beaucoup vu lire. Il s’allongeait de préférence. Je devinais sa révérence pour les auteurs, ceux qui l’avaient transporté, et qui sont à peu près les seuls hommes sur terre, morts ou vivants, qu’il ait jamais admirés. Je pense qu’à l’époque il relisait déjà beaucoup. » Dès que Mitterrand avait une heure de libre, il s’adonnait à la lecture. À ces moments-là, Gamba avoue qu’il ne pouvait s’empêcher de l’observer : « Il lisait très lentement. […] J’avais l’impression qu’il se concentrait beaucoup et qu’il pesait ce qu’il lisait, qu’il faisait comme une étude de texte à chaque page, comme si l’auteur qu’il avait choisi avait la même propension que lui à laisser quelque chose de caché dans tout ce qu’il laissait paraître. »

La table. « Comme en tout, Mitterrand y avait des goûts simples. Le dernier de ses plaisirs par ordre d’importance ne déroge pas à la règle : le chef de l’État n’a jamais recherché la sophistication. Ses restaurants favoris ? Chez Le Luc, boulevard Raspail, pour son poisson cru mariné où il se rendait en compagnie de son épouse et de la famille officielle. La brasserie Lipp, boulevard Saint-Germain, au début de son règne. Le Divellec, « pour ses sorties de père de famille « comme tout le monde » », avec Mazarine. Pour se délecter de foie gras et de magret, direction La Ferme landaise, dans le 14e arrondissement, avec Pierre Bergé. Ses mets de prédilection : le poisson et les fruits de mer, en particulier les huîtres. Parfois, il exagérait : après un déjeuner chez la Mère Poulard, au Mont-Saint-Michel en compagnie de Margaret Thatcher, une fois sur le trottoir à la sortie du restaurant, Gamba le vit en mauvaise posture. « Il s’écarta soudain du Premier ministre britannique, se ploya, et dans une série de contractions vomit l’intégralité de son déjeuner. Margaret Thatcher, comme on peut s’y attendre, n’a pas plus cillé que face aux grévistes anglais. » S’était-il gavé d’omelette ?
En avion, il ne supportait pas les plateaux-repas et se faisait préparer des sandwiches au pain Poilâne et au jambon, accompagnés d’un verre de vin. Il était comblé.

Interlocuteur privilégié, de Daniel Gamba, éditions J.-C. Lattès, 220 pp., 19 euros.

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