Politique

CAN – Algérie : après l’échec des Fennecs de Belmadi, la grande déprime

Promis à un beau parcours en Coupe d’Afrique des nations, les Fennecs ont piteusement quitté la compétition au terme des phases de poule. Mais ce qui ne serait ailleurs qu’une déception sportive prend l’ampleur d’un drame national dans un pays où les occasions de se réjouir se font rares.

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Mis à jour le 31 janvier 2022 à 12:41

Le sélectionneur algérien Djamel Belmadi pendant le match contre la Côte d’Ivoire, à Douala, le 20 janvier 2022. © CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Fiasco, raclée, humiliation, rouste. Les mots, même les plus durs, ne suffisent pas pour qualifier l’immense désillusion des Algériens provoquée par l’élimination surprise de l’équipe nationale au premier tour de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), disputée jusqu’au 6 février au Cameroun.

Deux défaites, un match nul, un seul but inscrit pour quatre encaissés : le bilan résume le calvaire vécu par les champions d’Afrique 2019. Les « Guerriers du désert » se voyaient déjà défiler en bus à l’impériale à Alger, mais, ce soir de 20 janvier, c’est battus, abattus, que « les z’hommes » quittent la pelouse du stade Japoma de Douala, derniers d’un groupe qui comportait les très abordables sélections du Sierra Leone et de la Guinée équatoriale.

Incompréhensible échec

« On ne connaissait pas la défaite. C’est un sentiment amer, détestable, qui me tue de l’intérieur. » Devant les journalistes, Djamel Belmadi, sélectionneur national depuis 2018, a le mieux synthétisé l’immense gueule de bois ressentie après la défaite sans appel (3-1) contre la Côte d’Ivoire.

Il n’est pas le seul Belmadi à être rongé par cette déroute prématurée. Après une incroyable série de 35 matchs sans défaites et une Coupe arabe remportée en décembre au Qatar, 44 millions d’Algériens attendaient un nouveau sacre. Au point, peut-être, de perdre de vue que la CAN était une compétition autrement relevée.

La grande déprime nationale qui saisit les Algériens se mesure à l’aune des attentes et de l’euphorie générale dans lequel le pays baignait depuis ce premier trophée arabe obtenu. Après une victoire en quart contre le voisin marocain, ce succès, dans le contexte de tensions exacerbées entre les deux pays, n’a pas échappé à la récupération politique.

L’opium du peuple

C’est que le football est plus qu’un simple passe-temps en Algérie, c’est l’opium du peuple. Si cette passion n’est pas nouvelle – à chaque Coupe du monde et Coupe d’Afrique, le pays s’arrête tout bonnement de fonctionner –, l’engouement pour les Fennecs est devenu général depuis que Djamel Belmadi a pris en main la sélection.

Cette équipe nationale, ses performances, ses victoires et surtout cette série d’invincibilité qui l’a rapproché du record absolu de l’Italie (invaincue sur 37 matchs) redonnent de la fierté aux Algériens. Le fameux slogan « One, two, three, viva l’Algérie » des supporteurs a d’ailleurs donné naissance au néologisme « wantotrisme ». Un état d’esprit qui mêle bravoure, fierté, orgueil, force et honneur… et une grosse pincée de chauvinisme assumé.

Les réussites des Fennecs offrent une respiration bienvenue à leurs compatriotes

Entre la fermeture des frontières avec les voisins, les visas accordés au compte-goutte et le sentiment général de vivre dans un pays paralysé et isolé, les réussites des Fennecs offrent une respiration bienvenue à leurs compatriotes, le sentiment d’être reconnus et valorisés à l’étranger.

Et ces rares moments de joies, de fierté, les Algériens en savent gré à Djamel Belmadi qui se voit propulsé par l’opinion à la tête du « ministère du Bonheur » (voir encadré). Compétence, transparence, langage du peuple, empathie, patriotisme chevillé au corps : ce qui séduit chez Belmadi, les Algériens le recherchent désespérément dans la classe politique. Et cette dernière a bien compris tout le parti qu’elle pouvait tirer d’une telle popularité.

Un outil de propagande à double tranchant

Oubliées la cherté de la vie, la crise économique, le chômage, la pénurie de logements, d’huile ou de pomme de terre, la pandémie et ses contraintes ou encore le drame des harragas. Le foot agit comme un anxiolytique, mais les stades peuvent aussi se transformer en arènes politiques incontrôlables.

C’est dans les tribunes d’un stade d’Alger qu’est née Casa d’El-Mouradia, bande sonore de la Révolution du 22 février à l’origine de la chute de Bouteflika et de la « Issaba » (la bande mafieuse) qui a gouverné avec lui pendant 20 ans. Alors quand il s’agit au contraire l’occasion de marquer des points auprès du peuple, le pouvoir use et abuse de cet expédient. Jusqu’à la nausée.

Les stades peuvent aussi se transformer en arènes politiques incontrôlables

L’équipe nationale est ainsi devenue un instrument pour tenter de ressouder les Algériens autour de leurs dirigeants, dont on ne peut dire qu’ils jouissent d’une grande popularité. Rarement une équipe aura été à ce point récupérée pour des motifs de politique intérieure et extérieure. Non seulement le président Tebboune a reçu avec les honneurs les vainqueurs de la Coupe arabe au palais présidentiel – non sans s’arroger une médaille –, mais il ne manque jamais de leur adresser messages et félicitations à chaque victoire.

Militarisation du ballon rond

L’institution militaire n’échappe pas à la tentation de l’instrumentalisation. En juillet 2019, l’ancien patron de l’armée Ahmed Gaïd Salah félicitait les Verts après leur victoire à la CAN en évoquant « l’ancestralité du peuple fier ». Deux ans plus tard, Saïd Chengriha, le vice-ministre de la Défense, s’affiche avec le trophée arabe et s’enorgueillit de ce qu’il perçoit comme une réponse « ferme aux ennemis d’hier et d’aujourd’hui et à ceux qui tentent de remettre en question l’unité du peuple ». Vous avez dit « militarisation du football » ?

Sans désigner explicitement le Maroc, Chengriha n’en fait pas moins allusion au voisin de l’ouest avec lequel les relations sont rompues depuis août 2021. La victoire en Coupe arabe contre ce dernier, obtenue dans un contexte de haute tension diplomatique, aura été l’opportunité de doper la fierté nationale, de redorer l’image de l’Algérie à l’étranger. Quitte à ne pas s’embarrasser de rigueur historique.

« Un million et demi de bravos à nos héros », en référence aux martyrs de la guerre d’indépendance (1954-1962), a ainsi tweeté Tebboune. Le muntakhab (la sélection nationale) devient l’armée de réserve de l’Algérie contre ses ennemis passés, présents et à venir. Ce n’est pas un hasard dans un pays qui a eu une équipe nationale avant même d’obtenir son indépendance. Faut-il à présent s’attendre à des retombées sociales et politiques après l’élimination sans panache de la CAN ?

Pour l’heure, si les Algériens en sortent littéralement groggy, ils se montrent indulgents envers les Verts et reconnaissant à l’égard de Djamel Belmadi. À moins d’un spectaculaire retournement de situation, le sélectionneur devrait rester en poste pour préparer la double confrontation de mars pour la qualification à la Coupe du monde au Qatar. En cas de succès, l’euphorie repartirait de plus belle et le « wantotrisme » serait à nouveau tendance. Une élimination, et « le ministre du Bonheur » prendrait certainement la porte. Mais qui d’autre que Djamel Belmadi pour rendre les Algériens heureux ?

Belmadi, ministre du Bonheur à vie

Si l’on devait créer un ministère du Bonheur et de la Réussite, et en remettre les clés à Djamel Belmadi, aucun Algérien n’y objecterait. Jamais sélectionneur algérien n’a joui d’une telle popularité, bénéficié d’un tel capital de respect, de confiance et de bienveillance. Et ce n’est pas l’élimination prématurée de la CAN qui fera pâlir l’aura qui entoure le coach Belmadi.

Comment expliquer cette estime à faire pâlir d’envie les politiques ? Il y a d’abord les résultats. Depuis qu’il a récupéré cette équipe nationale à la dérive, le sélectionneur national en a fait une machine à gagner. Et aussi à ne pas perdre. Un an après sa nomination, il décroche la Coupe d’Afrique en 2019. Vingt-neuf ans que l’Algérie courrait derrière ce sacre après un premier trophée arraché sur ses terres en 1990. Cette victoire et le retour triomphal des Fennecs à Alger ont consacré « Belmadi, roi d’Algérie ».

Intransigeant et sans langue de bois

Au-delà du symbole de la réussite et de la gnaque qu’il représente, on apprécie la franchise de l’ancien international, sa droiture, son intransigeance. Le capitaine Ryad Mahrez arrive avec un peu de retard à un entrainement ? Il assiste au match suivant sur le banc des remplaçants. Belmadi parle sans cette langue de bois qu’affectionnent particulièrement les politiques, bouscule la bienséance, recadre les journalistes et défend ses joueurs comme un père ses enfants.

Sur le terrain, le sélectionneur vibre, virevolte, se prosterne, gesticule, vocifère. Depuis la touche, il vit son match intensément et le fait vivre à ses compatriotes avec la même intensité.

Belmadi très populaire ? C’est aussi parce qu’il donne de son temps pour rendre visite aux enfants malades dans les hôpitaux. En septembre, lui et ses joueurs ont récolté 250 000 euros pour l’achat de concentrateurs d’oxygène afin d’aider des patients atteints de Covid.

Pas feinte, cette compassion fait mouche, si bien qu’il est le seul homme public à qui l’on consacre des fresques murales aux quatre coins de l’Algérie. Même s’il devait abandonner ses fonctions à la tête de l’équipe nationale, les Algériens lui seront éternellement reconnaissants.