Politique

Émirats arabes unis : quand les drones trompent les systèmes de défense aérien

L’attaque de ce 17 janvier contre Abou Dhabi revendiquée par les rebelles houthis du Yémen révèle les failles de la défense aérienne émiratie. Peu coûteux et difficilement détectables, les drones mettent à mal les onéreux missiles Patriot.

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Mis à jour le 21 janvier 2022 à 17:53

Vue aérienne de l’aéroport international d’Abou Dhabi, en décembre 2021 © Planet Labs PBC/AP/SIPA

Une combinaison de missiles balistiques, de missiles de croisières et de drones : tel est l’arsenal utilisé lors de l’attaque meurtrière qui a touché un dépôt d’ADNOC, la compagnie pétrolière d’Abou Dhabi, et un chantier de construction de l’aéroport, le 17 janvier dernier. Cette information, d’abord rapportée par Yahya Sare’e, le porte-parole des Houthis, qui revendiquent l’agression, a ensuite été confirmée par Yousef Al-Otaiba lors d’une conférence en ligne organisée par le Jewish Institute for National Security of America. L’ambassadeur des Émirats arabes unis aux États-Unis a précisé que la pétromonarchie avait pu intercepter une partie des projectiles, sans préciser leur nombre.

Après l’attaque, la question de savoir pourquoi les Émirats n’ont pas su contrer cette menace s’est immédiatement posée. Car, avec l’Arabie saoudite, ils comptent parmi les États du monde qui dépensent le plus en capacités de défense aérienne. Les deux pays possèdent des Patriot, qui fournissent une protection contre les missiles balistiques. Abou Dhabi a également acquis deux terminaux THAAD, un système de défense anti-missiles à haute altitude que Riyad est aussi en voie d’acquérir.

Représailles ?

Depuis qu’elle est entrée en guerre au Yémen pour soutenir les forces gouvernementales, l’Arabie saoudite est la cible régulière d’attaques de drones et de missiles envoyés par les Houthis. L’année dernière, son armée a intercepté 300 missiles, rapporte-t-il, « un succès supérieur aux États-Unis en matière d’interception ».  Les Émirats, de leur côté, sont d’ordinaire moins exposés en raison de leur éloignement géographique, même si les Houthis avaient déjà revendiqué deux attaques contre eux par le passé, jamais confirmées par Abu Dhabi : une visant la centrale nucléaire de Barakah en 2017, et une autre, l’aéroport, en 2018. Et ils n’avaient jamais vraiment affronté directement les rebelles, se concentrant sur le sud du Yémen et le soutien au Conseil de transition du sud. Ils avaient par ailleurs annoncé leur retrait du conflit en 2019, même s’ils gardaient une présence sur le terrain.

Mais l’intervention dans le conflit, ces derniers mois, de forces paramilitaires entraînées et financées par la pétromonarchie a fait subir plusieurs revers sévères aux Houthis, notamment dans la province du Shabwa et autour de Ma’rib, une ville riche en pétrole. Les attaques de lundi dernier ont été présentées comme des représailles face à ce regain d’activités militaires qui transforment les rapports de force sur le terrain. Reste à savoir si elles sont vraiment venues du Yémen.

Bien que revendiquées par le mouvement rebelle yéménite, les attaques venaient probablement d’Iran

Soutien iranien

Taimur Khan, chercheur auprès de l’organisation Conflict Armament Research, rappelle le cas des attaques contre les installations pétrolières saoudiennes en septembre 2019. Bien que revendiquées par le mouvement rebelle yéménite, elles venaient très probablement d’Iran ou de milices pro-Téhéran basées en Irak. Techniquement, les Houthis sont capables de mener ce type d’attaques, observe-t-il. Ils possèdent notamment des drones Samad, capables de parcourir jusqu’à 1800 kilomètres. Néanmoins, à une telle distance, difficile de procéder à un ciblage précis.

Cette ambiguïté sur les origines de l’attaque ne doit rien au hasard. Elle est une caractéristique majeure de ce nouveau type de guerre asymétrique dont l’Iran, notamment, sait tirer profit pour faire monter la pression, tout en s’abritant derrière l’excuse de l’autonomie de ces groupes armés qu’il soutient politiquement et militairement.

Le mouvement rebelle est capable, désormais, de fabriquer ses propres drones

L’arsenal de drones et de missiles dont les Houthis disposent aujourd’hui est largement le résultat d’un transfert technologique opéré par la République islamique, comme l’ont montré plusieurs enquêtes de Conflict Armament Research. Le mouvement rebelle est capable, désormais, de fabriquer ses propres drones, note Taimur Khan, même s’ils sont de moins bonne qualité que ceux précédemment fournis par l’Iran. Les Houthis ont toutefois toujours besoin de fournisseurs étrangers pour certains éléments, tels que les systèmes de navigation.

Alors que les Houthis étaient encore décrits il y a quelques années comme un groupe peu organisé, aggloméré autour de liens tribaux, ils sont devenus en quelques années, grâce à l’aide des Gardiens de la révolution iraniens, mais aussi d’anciens officiers du gouvernement Saleh et du Hezbollah, une organisation sophistiquée, dont la stratégie peut d’ailleurs être comparée à celle de la formation shiite libanaise, observe Jean-Loup Samaan, chercheur à l’Institut du Moyen-Orient de l’université de Singapour.

Technologies coûteuses contre drones bon marché

Comme le Hezbollah, les Houthis défendent une enclave avec un vaste arsenal de missiles et de drones qui pose une menace directe aux pays voisins, dans le but de les forcer à accepter un statu quo. La rapidité avec laquelle les Houthis ont opéré cette mue est impressionnante, note le chercheur, et il est très probable que d’autres groupes non étatiques soient tentés de copier cette stratégie dans le futur.

La comparaison avec le Hezbollah est également pertinente pour dissiper les illusions d’une immunité parfaite conférée par les systèmes de défense aérien. Israël, célèbre pour son « Dôme de fer » et un investissement massif dans des moyens de défense anti-aérienne tels que le David’s Sling et l’Arrow, ne les considère pas comme des moyens de protection suffisants.

Les missiles Patriot coûtent entre 3 et 4 millions de dollars, un drone parfois moins de 20 000 dollars

Alors que le coût de ces technologies est élevé et nécessite une formation avancée des opérateurs, les groupes armés peuvent désormais se procurer avec une grande facilité des missiles balistiques et des drones peu onéreux, note encore Jean-Loup Samaan. C’est pourquoi les forces de défense israélienne ont créé une unité spéciale pour mener des opérations clandestines en territoire ennemi afin de détruire des sites de lancement de missiles et de roquettes.

David Des Roches, professeur à l’Université de défense américaine, estime que les Saoudiens doivent par exemple envoyer deux missiles Patriot pour pouvoir contrer une attaque, et que chacun coûte entre 3 et 4 millions de dollars. Un drone, en comparaison, coûte parfois moins de 20 000 dollars. Et est très difficile à détecter.

« Tout le monde est vulnérable »

« La plupart des systèmes de défense aériens sont conçus pour se protéger contre les missiles balistiques, qui sont aisément repéré par les radars. Mais les drones volent en dessous de leur couverture habituelle et ont une “image” plus difficile à lire », explique David Des Roches. L’armée américaine teste donc actuellement des nouveaux systèmes, dont le plus prometteur, selon lui, est un véhicule qui combine un système de guerre électronique, un laser, un missile bon marché ainsi qu’un fusil.

Pour l’instant, cependant, les pays peinent à répondre à cette nouvelle menace. Aujourd’hui, les États, les groupes armés non-étatiques et les gangs criminels peuvent facilement fabriquer des drones militaires. Un drone vendu dans le commerce, auquel on adjoint une charge explosive, suffit déjà pour faire des dégâts.

« Aujourd’hui, tout le monde est vulnérable à ce genre d’attaques », constate David Des Roches. Depuis 2003, suite au traumatisme des guerres avec l’Irak, les pays du Conseil de coopération du Golfe discutent par intermittence de l’idée d’un bouclier anti-missile commun. Cette nouvelle escalade va peut-être contribuer à remettre le dossier sur la table. Même si la solution, clairement, sera politique et diplomatique, plus que militaire.