Politique

Maroc – Nabil Benabdallah : « Le gouvernement Akhannouch n’est pas à l’écoute »

Pour le secrétaire général du PPS, la prestation gouvernementale est très en deçà des ambitions du nouveau modèle de développement. Au moment où le pays fait face à de nombreux défis, il juge insuffisante l’action de l’équipe Akhannouch.

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Mis à jour le 22 janvier 2022 à 11:52

Le secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme, Nabil Benabdallah, au Maroc, le 20 mars 2018. © Jalal Morchidi/Anadolu Agency/AFP

Mercredi 19 janvier, après cent jours à la tête de l’exécutif, Aziz Akhannouch sortait enfin de son silence, lors d’une émission télévisée diffusée simultanément sur 2M et Al Aoula. Un moment très attendu par tous les Marocains, épuisés par deux longues années de crise économique et sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, et désireux de voir enfin le bout du tunnel.

Fermeture des frontières, protection sociale, éducation, réforme des retraites, sécheresse… le chef du gouvernement a, lors de cet exercice, abordé la majorité des questions qui préoccupent les citoyens du royaume. Mais à sa manière, sans jamais entrer dans les détails et en esquivant les sujets qui fâchent, conformément à ce qu’il revendique comme sa marque de fabrique : « Parler peu, travailler beaucoup ».

Sauf que ce qui se veut une approche rassurante est perçu par beaucoup, aussi bien dans le monde des affaires que dans la sphère politique, comme une défaillance communicationnelle.

On s’interroge sur la capacité de ce gouvernement à mettre en place un plan de relance économique

« De manière objective, ce gouvernement n’est pas à l’écoute. Il n’est pas dans une réactivité qui pourrait nous rassurer par rapport à sa capacité à prendre en charge la situation du pays », analyse Nabil Benabdallah, secrétaire général du Parti du progrès et du socialisme (PPS). Entretien avec l’ancien ministre aujourd’hui dans l’opposition.

Quel bilan tirez-vous des cent jours du gouvernement Akhannouch ?

Le bilan d’étape est décevant. À côté de rares mesures positives, comme le plan d’aide au secteur du tourisme, le dialogue social dans le secteur de l’enseignement, ou les décrets adoptés en matière d’élargissement de la couverture sociale, sur le reste, nous avons une présence politique faible, une défaillance communicationnelle avérée, une fuite du débat public.

Aucune explication n’est fournie pour permettre à l’opinion publique d’adhérer aux mesures engagées par le gouvernement, que ce soient celles de la lutte contre le Covid-19, ou les décisions à caractère économique ou social.

Au sein de plusieurs milieux, à commencer par celui du patronat, le monde de l’entreprise et des affaires, on s’interroge aujourd’hui sur la capacité de ce gouvernement à mettre en place un plan de relance économique pour parer aux dégâts énormes causés par le Covid-19.

Des milliers d’entreprises ont mis la clef sous la porte ou sont au bord de l’asphyxie, des centaines de milliers de personnes ont perdu leur emploi…

Face à cela, nous devons aller au-devant, voire au-delà des attentes, et soutenir ces personnes et ces secteurs pour les remettre sur les rails. Les mesures annoncées pour le tourisme sont positives, mais il n’y a pas que le tourisme.

Certains membres du gouvernement estiment que les cent jours sont un simple exercice médiatique et ne sont pas un critère pour juger de leur action. Partagez-vous ce point de vue ?

Cent jours, ce n’est pas une période à la signification suffisamment pertinente. Mais il se trouve que, médiatiquement, ce débat s’installe. Et malgré les réticences, aujourd’hui, le chef du gouvernement s’est plié à ce jeu sur les deux chaînes de télévision nationales. La pression médiatique a fini par l’emporter.

Le gouvernement a affiché dès le départ la couleur en se revendiquant de l’État social. Y a-t-il eu des signaux émis dans ce sens ?

Certes, il y a eu des décrets sur la couverture sociale. Mais l’élargissement de cette couverture sociale suppose une offre de soins de santé de qualité. Et donc la réforme en profondeur du système de santé marocain. Or sur cela, rien n’a été annoncé.

Le gouvernement devrait expliquer ce qu’il fait, exprimer clairement ses orientations, convaincre. Sans quoi, il ne pourra pas réussir

Sur la question de l’éducation aussi, il va falloir accélérer la cadence, si nous voulons que la réforme de l’éducation puisse enfin voir le jour. Et sur cela aussi, en dehors du dialogue social qui a été entamé avec les syndicats, nous ne voyons pas d’engagement fort dans ce dossier.

Sans parler des inégalités, qu’elles soient sociales ou spatiales. Aujourd’hui le Maroc fait face à une sécheresse importante, nous commençons à avoir de sérieux problèmes au niveau des petites exploitations agricoles ainsi qu’en matière d’alimentation en eau potable, en particulier dans les espaces et les régions les plus démunies…

Or aucun plan n’a été mis en place pour répondre aux besoins de la population dans ces régions. Pour résumer, ce gouvernement n’est pas à l’écoute. Il n’est pas dans une réactivité qui pourrait nous rassurer par rapport à sa capacité à prendre en charge la situation du pays.

Comment expliquez-vous le silence de ce gouvernement qui ne communique presque jamais ?

D’abord par le fait que la majorité écrasante des membres de ce gouvernement n’a pas de passé politique. Et puis il y a un manque d’audace, doublé d’une incapacité à occuper la scène et à aller au-devant des attentes des citoyens. Certes, il y a encore du temps. Mais il faudrait tout au moins sortir expliquer ce que les membres du gouvernement font : exprimer de manière plus précise leurs orientations, ce sur quoi ils travaillent, convaincre. Sans quoi, ils ne pourront pas réussir.

La large majorité dont bénéficient les trois partis du gouvernement les installe dans une sorte de suffisance

De nombreuses décisions ont été prises (30 ans comme limite d’âge pour le recrutement des instituteurs, fermeture des frontières, retrait du projet de réforme du Code pénal, etc.). Face à une opposition affaiblie et inaudible, c’est la rue et les réseaux sociaux qui se font entendre… 

La large majorité dont bénéficient les trois partis du gouvernement les installe dans une sorte de suffisance, si ce n’est une quasi-arrogance. « Nous sommes majoritaires, nous avons gagné les élections, et vous autres partis d’opposition, vous ne comptez pas. »

Ils oublient que seuls 8 millions de Marocains sur 25 millions en âge de voter se sont rendus aux urnes. Et qu’ils n’ont convaincu que 5 millions de ces 8 millions de votants. C’est se nourrir d’illusions que de développer ce genre de discours.

Ce n’est pas parce qu’on dispose d’une large majorité qu’on peut passer outre les obligations constitutionnelles

Cela n’enlève rien au fait que l’opposition est aujourd’hui désunie, avec des partis qui n’ont pas forcément d’atomes crochus entre eux, puisqu’il y a aussi bien des islamistes que des partis de gauche, qui eux-mêmes sont divisés.

Au PPS, nous nous retrouvons un peu seuls. Nous essayons de porter la voix d’une opposition crédible, audacieuse, qui ne soit pas négative et stérile, et qui puisse en même temps prendre des positions fermes pour ne pas laisser ce gouvernement seul face à la rue. Car c’est un danger. J’espère sincèrement que les membres du gouvernement le comprendront d’eux-mêmes.

Jusqu’alors, le chef du gouvernement ne s’est présenté qu’une seule fois devant les députés. 

Nous ne comprenons pas que l’obligation constitutionnelle pour le chef du gouvernement de se présenter une fois par mois devant le Parlement ne soit pas respectée.

Depuis sa nomination, il ne l’a fait qu’une seule fois. Il semblerait qu’il le fasse le 31 janvier prochain. Mais il y a eu jusqu’à présent deux échéances qui n’ont pas été respectées.

J’appelle le chef du gouvernement à se plier aux délais constitutionnels et aux rapports avec le pouvoir législatif. Autrement, il contribuera à la décrédibilisation accrue de la scène politique et des institutions. Ce n’est pas parce qu’on dispose d’une large majorité qu’on peut passer outre les obligations constitutionnelles.

Le retour de Benkirane, dont les sorties sont de plus en plus fréquentes, et remarquées, pourrait-il redonner un peu de vie à l’opposition ?

Vous savez, ce n’est pas une question de personnes. Mais avant tout une question de dynamique sociale globale, et de vague politique capable d’emporter l’adhésion des couches populaires.

La vague qui a porté le Parti de la justice et du développement (PJD) au début de la dernière décade n’est pas là aujourd’hui. Et le PJD actuellement est très différent du PJD du début des années 2010. Je l’ai dit à Abdelilah Benkirane, il y a à mon sens un moment pour tout, et son retour risque d’être beaucoup plus compliqué qu’il ne l’a pensé. C’est bien ce qu’il se passe aujourd’hui.

Une rénovation du champ social et politique doit absolument s’opérer, je l’appelle de mes vœux. Il en va de la vitalité de la démocratie marocaine.