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Le président camerounais, Paul Biya. © Photomontage JA

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Cameroun : les scénarios de la succession de Paul Biya

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Cameroun : après Biya, l’heure de Kamto et de l’opposition ?

« Cameroun : les scénarios de la succession » (4/4). Si, dans un an, Paul Biya n’était plus président, ses adversaires politiques auraient-ils une chance ? Ils en sont en tout cas persuadés. Mais encore faudrait-il qu’une figure consensuelle se dégage.

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Mis à jour le 3 février 2022 à 14:49

Partisans de Joshua Osih, du SDF, et de Maurice Kamto, à la tête du MRC © Montage JA

L’attente se fait longue, dans les locaux du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) en ce 8 octobre 2018. Au cœur du quartier Odza, dans le sud de Yaoundé, des dizaines de journalistes ont fait le déplacement et attendent la conférence de presse de Maurice Kamto, candidat de l’opposition au premier tour de l’élection présidentielle, qui a eu lieu la veille. Le représentant de Cameroon Tribune, le quotidien gouvernemental, est bien présent. La Une de son journal est déjà bouclée et évoquera Paul Biya le lendemain, mais le journaliste est là, par principe. Les heures passent. Certains reporters s’éclipsent et rejoignent les petits restaurants du coin. La vipère en sauce, arrosée d’une bière glacée, permet de passer le temps. Mais le repas achevé, le candidat du MRC ne se montre toujours pas.

Une fronde s’organise. Un journaliste tente de convaincre ses confrères de ne pas se prêter au jeu de l’attente interminable et de quitter les lieux. L’argument porte. Faute d’unanimité, l’initiative échoue cependant. Les hommes de Maurice Kamto calment les plus irrités. « Le patron est en route », répètent-ils. Enfin, un tout-terrain noir passe le portail, aussitôt entouré par un service d’ordre sur les dents. Le candidat en descend, rejoint la salle où la foule de ses supporters s’est massée aux côtés des journalistes. Fines lunettes sur le nez, l’air bonhomme mais offensif, l’opposant attaque : « J’ai reçu mission de tirer le penalty historique. Je l’ai tiré, le but a été marqué ». Maurice Kamto vient de se déclarer président élu.

« Nous parions sur une implosion du système”

Plus de trois années ont passé. Ce 9 janvier 2022, un autre penalty retient l’attention des Camerounais. Les Lions indomptables jouent la 48e minute de leur match contre le Burkina Faso, en ouverture de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), à Yaoundé. Le défenseur des Étalons fauche dans sa surface de réparation l’attaquant camerounais Nouhou Tolo. L’arbitre n’hésite guère, indiquant le point de penalty. Vincent Aboubakar se charge de la sanction, inscrit son deuxième but de la soirée et permet à son équipe de l’emporter deux buts à un. Grand amateur de football, Maurice Kamto se sent soulagé. Invité à la cérémonie d’ouverture par un ami de l’Union africaine, il a préféré suivre le match des Lions à la télévision, loin de Paul Biya, installé dans les tribunes du stade de Yaoundé. A-t-il pour autant dit adieu à ses ambitions de succession ?

« Dans les scénarios de la succession de Paul Biya, nous sommes cantonnés à un second rôle, en tout cas dans un premier temps », explique un député de l’opposition. « Notre camp n’aura ses chances que si le système Biya s’effondre, que si les factions à la présidence ou au parti au pouvoir s’entre-déchirent », renchérit un opposant de longue date. En d’autres termes, si Paul Biya venait à disparaître du jour au lendemain de l’équation politique camerounaise, Maurice Kamto et consorts devraient également espérer que le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir) ne puisse trouver l’unité sans son fondateur emblématique.

Aujourd’hui, le système tient grâce à Paul Biya. Mais demain ?

« Aujourd’hui, le système tient grâce à Paul Biya. Mais demain ? Les intérêts des uns et des autres prendront le dessus », analyse un politologue. « Nous parions clairement sur une implosion. La disparition de Paul Biya, c’est le chaos assuré dans le camp présidentiel. Et, après le chaos, dans une élection où les anciens du système n’auront pas su rester unis, qui sait ce qui peut se passer ? » précise notre député.

Au Social Democratic Front (SDF, présidé par John Fru Ndi), l’espoir de jouer les premiers rôles est mince, mais toujours présent. Le parti socialiste a clairement perdu de sa superbe et n’est plus que l’ombre de ce qu’il a représenté dans les années 1990. Depuis le milieu des années 2010, il a surtout vu son espace politique grignoté par le MRC. Mais il a conservé des postes de députés au sein de l’Assemblée nationale.

Joshua Osih en août 2018 à Jeune Afrique, à Paris © François Grivelet pour JA

Joshua Osih en août 2018 à Jeune Afrique, à Paris © François Grivelet pour JA

« La place du SDF, c’est celle d’une opposition constructive, entre le RDPC et le MRC, qui est miné par ses éléments les plus radicaux. Je pense que cette posture peut nous permettre de peser dans l’après-Biya », analyse un cadre du parti. Un ancien membre et co-fondateur de la formation est moins optimiste : « Je ne vois pas comment le SDF pourrait avoir une influence. Joshua Osih [candidat du parti en 2018] a fait un score de 3% à la dernière présidentielle et les postes de parlementaires ne sont souvent conservés que grâce à des accords avec le RDPC ». Affaibli par la lutte interne pour la succession de John Fru Ndi – entre Osih et Jean-Michel Nintcheu notamment – le parti a-t-il dit adieu à ses heures de gloire ? « Seul le MRC a aujourd’hui la capacité de mobiliser l’opposition », tranche notre co-fondateur du SDF.

Kamto sur les traces de John Fru Ndi

Silencieux depuis de nombreux mois, Maurice Kamto attend son heure. Emprisonné puis libéré de prison en octobre 2019 après huit mois de détention, l’opposant a pour le moment décidé de ne plus s’exprimer dans les médias et de faire de la libération des opposants politiques – dont une cinquantaine a encore été condamné en décembre dernier – l’unique cheval de bataille du MRC. « Nous trouvions indécents de venir sur des plateaux de télévision parler de sujets tels que la CAN alors que tant de nos militants sont en prison », explique un cadre du parti. À l’abord du stade de Yaoundé, le 9 janvier dernier, le MRC avait ainsi dépêché quelques-uns de ses soutiens afin de distribuer des maillots de l’équipe nationale du Cameroun sur lesquels étaient inscrits « Libérez les prisonniers politiques ».

Maurice Kamto peut-il rassembler l’opposition derrière lui ? « C’est le plus crédible aujourd’hui et c’est aussi celui qui dispose d’un parti en ordre de marche », tranche un de ses soutiens. « Je n’y crois pas une seconde, rétorque un politologue de Yaoundé. Depuis les législatives de 2020, le MRC est divisé entre les lieutenants les plus radicaux, qui ont prôné le boycott, et les autres. »

En 1992, le candidat de l’opposition, John Fru Ndi, avait bien failli l’emporter lors des premières élections multipartites de l’histoire du pays. « Il avait l’attrait de la nouveauté – avec l’ouverture au multipartisme – et il a surtout récupéré tout le travail que la société civile et les anciens de l’Union des populations du Cameroun [UPC] avait effectué », se souvient un militant upéciste de l’époque. « Il ne devait même pas être le candidat de l’opposition. On avait proposé le rôle au cardinal Christian Tumi mais celui-ci a refusé. Fru Ndi est arrivé ensuite et a su récupérer le capital politique des mouvements de société civile tels que Cap-Liberté, créé après l’arrestation du journaliste Célestin Monga en janvier 1991″, explique un opposant qui a connu la prison en 1990.

Le leader du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, Maurice Kamto, à Paris, le 30 janvier 2020. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Le leader du Mouvement pour la renaissance du Cameroun, Maurice Kamto, à Paris, le 30 janvier 2020. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

En axant sa campagne sur « ses » prisonniers politiques, Maurice Kamto peut-il faire en sorte que ce scénario se répète ? « C’est l’objectif actuel du MRC, explique notre politologue. Faire de Maurice Kamto le champion des droits humains face à l’État tortionnaire, comme John Fru Ndi avait été celui des libertés face au parti unique et à l’État policier ».

« Big bang à Yaoundé »

« L’époque a changé », estime, laconique, un ancien de Cap-Liberté, qui ne croit guère à une répétition du scénario. « Le succès de Fru Ndi en 1992, c’était celui de tout un mouvement hérité de l’UPC. Il y avait une base très large et détribalisée. Est-ce que Maurice Kamto dispose aujourd’hui de ce maillage ? » s’interroge un autre ancien soutien du président du SDF. « Il y a une réalité qu’il ne faut pas occulter : Kamto est bamiléké. Il aura beaucoup de mal à mobiliser dans les autres ethnies », ajoute cette même source, qui n’est pas bamiléké.

Dire que notre formation est bamiléké est complètement faux.

« Notre parti a beaucoup travaillé pour s’implanter dans toutes les régions du Cameroun, rétorque un cadre du MRC. Dire que notre formation est bamiléké est complètement faux et ne fait que reprendre la propagande du pouvoir. » Faut-il croire en une union de l’opposition après la disparition de Paul Biya ? « Chacun va vouloir tirer son épingle du jeu pour représenter son parti ou sa région d’origine. Les uns voudront participer à une transition ou un gouvernement d’union nationale et les autres espèreront s’extirper du chaos », estime notre politologue. Un ancien de l’opposition conclut, dans une métaphore astrale : « Du côté du RDPC comme de ses opposants, difficile de prévoir le “nouveau monde”. Le départ ou le décès de Paul Biya, ce sera un peu le big bang à Yaoundé ».


Jeune Afrique vous invite dans les scénarios de l’après-Biya.

Scénario 1 : après Biya, le chaos et la guerre des clans ?

Scénario 2 : après Paul Biya, un dauphin surprise à la tête du pays ?

Scénario 3 : l’armée peut-elle jouer un rôle dans l’après-Biya ?

Scénario 4 : après Biya, l’heure de Kamto et de l’opposition ?