Politique

Maroc – meurtre de Tiznit : la piste terroriste écartée ?

À Tiznit, le meurtre d’une ressortissante française puis l’agression de deux citoyens belges ont ressuscité le spectre du terrorisme. Le point sur l’affaire et l’instruction en cours.

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 20 janvier 2022 à 18:00

Les remparts de Tiznit en 2018. © Denis Chevalier/akg-images

Dans le sud du Maroc, c’est la stupeur et l’effroi. Le 15 janvier, sur un marché de Tiznit, une ressortissante française de 79 ans, qui logeait dans un camping proche de la petite ville, a été tuée à l’arme blanche. Les faits, d’une soudaineté choquante, ont été filmés par l’une des caméras de surveillance d’un commerce du marché municipal.

La vidéo montre également le suspect prenant la fuite muni d’une hache. Il a ensuite été appréhendé le jour même par la police à quelques kilomètres de Tiznit, alors qu’il tentait de rejoindre Agadir. Juste avant son arrestation, il a également agressé deux clients installés à la terrasse d’un café.

Parmi eux, une ressortissante belge qui, blessée, a été transportée à l’hôpital. L’enquête judiciaire de la Direction générale de la sûreté générale (DGSN), a rapidement identifié le profil du prévenu.

Pathologies psychiques

Un homme de 31 ans, au casier judiciaire vierge, mais « suivi » pour pathologies psychiques. Sous traitement anti-dépresseur, celui-ci avait déjà été admis au service de psychiatrie de l’hôpital Hassan I de Tiznit, du 25 septembre au 25 octobre 2021, sur ordre de réquisition émis par l’autorité locale.

Au début de l’enquête, la DGSN évoque un « suspect présumé dans une affaire de coups et blessures à l’aide d’une arme blanche ayant entraîné la mort d’une ressortissante étrangère ».

Les autorités n’excluent pas encore la possibilité d’une tentative de vol qui aurait mal tourné. Deux jours plus tard, le 17 janvier, le dossier du prévenu est pourtant transféré au procureur général de la Cour d’appel de Rabat, spécialiste des affaires terroristes, qui a finalement mandaté le Bureau central d’investigations judiciaires (BCIJ, service antiterroriste) pour instruire l’affaire.

Le spectre de l’acte terroriste

En cause, un possible « mobile terroriste du crime ». Le meurtre d’une ressortissante française a également poussé Paris à ouvrir une enquête pour « assassinat en lien avec une entreprise terroriste », le 19 janvier.

Dans un communiqué, le Parquet national antiterroriste (Pnat) a notamment annoncé que « les investigations ont été confiées à la Direction générale de la sécurité intérieure, à la sous-direction antiterroriste de la Direction centrale de la police judiciaire et à la Direction centrale de la police judiciaire ».

Comment et pourquoi la piste terroriste a-t-elle été envisagée ? Entre le 15 et le 17 janvier, les policiers de la DGSN ont effectué une perquisition au domicile de l’individu mis en cause.

Sur place, les enquêteurs auraient retrouvé plusieurs ouvrages « religieux », dont certains particulièrement « haineux », trois ordinateurs, des cartes téléphoniques prépayées et des « réflexions sur la Palestine » écrites par le prévenu. Des éléments pour le moins vagues, voire faibles.

Quelque temps avant de commettre l’irréparable, le suspect aurait également déchiré plusieurs drapeaux étrangers plantés aux abords de Tiznit, sans toutefois « saisir la signification de son geste », selon certaines sources.

L’image du Maroc en France et en Belgique

« Le profil des victimes, toutes européennes, ainsi que le profil du meurtrier présumé, qui porte une barbe et la tabâa [« trace de la prière » sur le front], et le type d’attaque, ont certainement instillé le doute dans l’esprit des autorités. De prime abord, on peut penser à un individu radicalisé qui s’en prend à des non-musulmans», estime une source de la presse locale.

Autant d’éléments qui ont poussé les autorités à n’écarter aucune piste et à sortir les grands moyens. Rien n’a été laissé au hasard. Le wali de la région Souss-Massa et un représentant de la commune d’Agadir se sont rendus à l’hôpital pour rencontrer la victime belge. Les photos de cette visite de courtoisie ont été envoyées à la presse, tout comme celle du prévenu.

« Cette affaire concerne deux pays, la France et la Belgique. Il est évident que le Maroc redoute que cela ne nuise à son image. Le sud est une destination très prisée par les Européens. Nous sommes déjà englués dans une crise sanitaire et économique, si on rajoute à cela le risque sécuritaire, pis, terroriste, c’est catastrophique », estime un professionnel du secteur.

D’autant plus qu’il existe déjà un précédent : en 2018, dans les montagnes du Haut-Atlas (Sud), deux touristes scandinaves avaient été décapitées au nom de l’État islamique. Les trois principaux accusés ont tous été condamnés à mort ; une peine qui n’était plus appliquée depuis 1993.

Neuro-psychotropes et anti-dépresseurs

Pour autant, l’enquête n’a révélé aucun lien du suspect avec une éventuelle cellule terroriste, mais plutôt le profil d’un homme en grande souffrance psychiatrique. Ali B. est né à Bouizkaren, dans la région de Guelmim. Son père a émigré en France pour travailler, mais il réside au Maroc depuis le début de la pandémie.

Ali B. a étudié à l’université et obtenu une licence en langue anglaise à la faculté Ibn Zhor d’Agadir. En 2012, âgé d’à peine 21 ans, il tente de se suicider par défenestration au domicile parental, et sera dès lors mis sous traitement, un cocktail à base de neuro-psychotropes et d’anti-dépresseurs. Chez lui, la police a d’ailleurs retrouvé treize ordonnances.

Au cours de son interrogatoire, le suspect tenait des propos incohérents

« Au cours de son interrogatoire, il tenait des propos incohérents et a fait preuve de sa grande instabilité », poursuit notre source. Dans la soirée du 19 janvier, le juge d’instruction a donc pris la décision de faire interner le prévenu à l’hôpital Razi de Salé, dans l’aile réservée aux maladies mentales et psychiatriques. La justice est-elle en train d’abandonner la thèse terroriste ?

« Possible, les autorités doivent encore clarifier totalement plusieurs points, notamment la présence de certains ouvrages fondamentalistes chez le prévenu », déclare une source proche du dossier. La justice française devra elle aussi fournir ses conclusions.

Quelles seront les suites judiciaires pour Ali B. ? L’instruction devra certainement mandater plusieurs experts psychiatriques pour effectuer un diagnostic précis. Si l’état mental du prévenu n’est pas jugé « sain », il ne sera pas considéré comme « pénalement responsable » et ne pourra pas faire l’objet d’une sanction pénale.

Toutefois, il restera probablement interné pour le restant de ses jours, « à moins d’une amélioration de son état, qui ouvrira alors la porte à un jugement », espère encore une source à Tiznit.

Rien n’est moins sûr.