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Abraham Serfaty, refuznik à la retraite

L'ancien militant d'extrême gauche, qui a passé dix-sept ans derrière les barreaux, se sent totalement en phase avec les orientations de Mohammed VI.

«A 78 ans, on a droit à la retraite ! » lance, jovial, Abraham Serfaty, en faisant rouler son fauteuil dans le salon de son nouveau domicile de Marrakech, une modeste villa. Et il est vrai que nul ne songerait à lui contester ce droit. Peu d’hommes ont « donné » autant, pour et dans leur pays, que ce fils d’une famille juive aisée de Tanger.
Étudiant à l’École des mines de Paris, militant au Parti communiste marocain, arrêté par la police du Protectorat après les émeutes de 1952 à Casablanca, Serfaty connaît sa première expulsion au prétexte qu’il serait « brésilien » (son père et son grand-père ont fait fortune sur les rives de l’Amazone, brève parenthèse dans une présence continue au Maroc depuis l’exode des juifs d’Espagne au… XVe siècle !) et sa première détention dans le Massif central. Dès l’indépendance, en 1956, Serfaty est autorisé à rentrer à Rabat, où l’attend une brillante carrière : chef de cabinet au ministère de l’Industrie tout d’abord, puis responsable du développement à l’Office chérifien des phosphates, fleuron de la monarchie. Sans que le jeune directeur ait le moins du monde renoncé à ses convictions de justice sociale : il le prouve en se solidarisant avec les mineurs pendant les grèves de 1968 à Khourigba, en quittant ses fonctions et… en accumulant les imprudences.
Serfaty pense « mal », au regard de l’orthodoxie hassanienne, et toujours à voix haute. Devenu proche des leaders palestiniens les plus radicaux, il critique dans la prestigieuse revue Souffles la passivité des régimes arabes réactionnaires vis-à-vis d’Israël et fonde en 1970 le mouvement marxiste-léniniste clandestin Ilal-Amam (« En avant »), plus offensif que les organisations ouvrières traditionnelles. Là, les choses se gâtent. On appelle à une « République marocaine » tout en soutenant les protestations des lycéens, tandis que les masses, elles, se défilent. La police fait son travail : arrêté, maltraité puis libéré, Abraham se « planque » chez Christine Daure-Jouvin, une coopérante française.
Le 10 novembre 1974, un filet de plomb s’abat sur le mouvement. Serfaty ne lâchera pas une information, pas un nom à ses tortionnaires du sinistre centre d’internement de Derb Moulay Cherif. Cet « Arabe juif » se contente d’aggraver son cas en contestant la marocanité du Sahara occidental. La coupe, déjà bien pleine, déborde : en 1977, Serfaty est condamné à la prison à vie. Il restera dix-sept ans derrière les barreaux de Kénitra. Mais certes pas « à l’ombre » : le matricule n° 15 999 ne cesse de houspiller les autorités du royaume, lesquelles se passeraient bien de trimballer dans les rencontres internationales cette encombrante casserole devenue un symbole des vicissitudes makhzéniennes grâce à Christine, l’ancienne compagne de cavale devenue l’épouse d’Abraham en 1986, qui sait mieux que personne parasiter les médias et rappeler son mari au souvenir des « droits-de-l’hommistes » de la planète.
En 1991, grâce au rappel opportun de sa prétendue nationalité brésilienne, Serfaty est mis dans un avion pour la France. Il restera exilé durant huit longues années avant d’être finalement autorisé à rentrer au Maroc le 30 septembre 1999, « sans condition ni négociation » et… sans papiers, par Mohammed VI, le nouveau souverain.
La moustache a blanchi, les jambes ne fonctionnent plus depuis belle lurette, mais Abraham n’a perdu ni sa lucidité ni son franc-parler. Après des décennies de traque, de prison et d’exil, quelques mois de repos à Mohammedia lui ont suffi pour lui faire retrouver ses compétences de géologue et sa verve de jeune homme. Quand, en août 2000, Mohammed VI, mal inspiré par son ministre de l’Énergie, lui-même abusé par les prétendus « experts » de la société texane Lone Star, annonce la découverte d’un pactole pétrolier dans la région de Talsint, Serfaty saute sur son stylo et rédige une note, sans craindre de commettre, à peine réhabilité, un nouveau crime de lèse-majesté : « Je savais que cette région renfermait seulement des petits bassins et pas de gros gisements. À l’évidence, nous avions affaire à des escrocs. Il nous fallait virer ces Américains et nous concentrer sur les forages offshore, au large de Safi. » Cette fois, on l’écoute. Le roi congédie illico le directeur général de l’Office national de recherches et d’exploitation pétrolières, et Abraham, à 74 ans, devient le conseiller de sa remplaçante, Amina Benkhadra. « Aujourd’hui, les orientations sont prises. Elle n’a plus besoin de moi. J’ai fait mon boulot », conclut modestement Serfaty.
Cet épisode l’a renforcé dans sa certitude, s’il en était besoin, que l’héritier de son royal geôlier va, lui, dans le sens de la modernité et de la démocratie. Abraham l’avait perçu dès le discours du Trône de 1999 où pointait déjà le projet de réforme du Code de la famille, « un authentique acte révolutionnaire, tant pour le Maroc que pour l’Islam tout entier ». Cette allégeance au roi que personne n’avait pu lui arracher sous la contrainte, il la proclame aujourd’hui de son plein gré, en des termes qui portent encore l’empreinte de son engagement marxiste : « Le problème du Maroc est que la classe supérieure et la classe moyenne supérieure se sont approprié le changement. Rares sont ceux qui comprennent le besoin de transformations radicales. Les structures sont bloquées. Même si on voit de plus en plus de gamins avec leur cartable sur le dos, l’éducation nationale est restée en rade. L’université, elle, paie encore son agitation des années 1970. La politique d’éradication et de récupération des partis de l’ex-opposition pratiquée par Hassan II a été très habile : ils ont été makhzénisés sous leur propre nom et leur identité de gauche, ce qui fait que les classes populaires, dans leur grande majorité, ne sont plus représentées nulle part, ni dans les partis, ni dans des associations qui se livrent à la politique politicienne. Bref, il s’agit d’une sorte de stagnation : le peuple n’y croit plus. »
Pourtant, Serfaty conserve, lui, son optimisme. « Pas l’optimisme du spectateur, mais celui de quelqu’un qui est dans la bataille. Aujourd’hui, ce sont les islamistes qui monopolisent la dynamique de contestation alors qu’ils ne constituent qu’une structure d’aliénation de la foi. Toute la question est donc de savoir si, entre le roi et le fait religieux, la classe politique réussira à reprendre du nerf. Il faut faire confiance au roi et à son ministre des Affaires religieuses pour détacher le Maroc du wahhabisme, qui est l’idéologie islamiste dominante, et ouvrir un espace à une classe politique ranimée. Sans oublier que le Maroc est plus berbéro-arabe qu’arabo-berbère, c’est-à-dire qu’il est peuplé de Berbères arabisés seulement dans leur langue, ce qui va à l’encontre de l’indifférenciation islamiste. On n’y voit pas encore très clair, parce que certains s’emploient à brouiller les cartes : le Parti de la justice et du développement (PJD) obéit sans s’intégrer, en tenant un langage quadruple selon ses interlocuteurs. Les islamistes ont pour doctrine de mentir tout en faisant passer des messages cachés… Mais il y a aussi des frémissements, comme ce manifeste commun de cinq organisations d’extrême gauche qui a au moins le mérite d’aller vers l’union, ce qui est une nécessité, même si on n’est pas encore sûr du rôle que jouera ce nouveau pôle d’attraction des masses. » En fait, la clé de la situation porte un nom : c’est la justice sociale « vers laquelle tend le roi, qui est un homme de progrès. C’est par la confiance, non pas aveugle, mais réelle, envers le roi et par l’espoir d’une gauche radicale réunie qu’on fera avancer le pays. Rien n’est acquis, mais on a progressé. »
Sur le plan international, l’harmonie avec le Palais est parfaite. En 2000, un message adressé par Serfaty au président algérien Bouteflika a remis les pendules à l’heure quant à la position de l’ancien « refuznik » sur le Sahara, qu’il considère aujourd’hui comme faisant partie de « la mouvance marocaine ». Et le soutien accordé par son pays à l’Accord de Genève suscite son « approbation complète », avec seulement « un regret concernant le droit au retour des Palestiniens réfugiés. Mais si la paix est à ce prix… » Abraham n’a jamais mis, en terre d’islam, son judaïsme dans sa poche : « Après les attentats du 16 mai, j’ai fait le choix de défiler avec la communauté juive. Les juifs originaires des pays arabes devraient comprendre que leur intérêt stratégique est de s’allier avec les Palestiniens contre les racistes venus des noyaux fondateurs du sionisme européen. Il faut saper les fondements mêmes du sionisme. Comme André Azoulay, je suis marocain et juif, sans vouloir gommer la religiosité inhérente au monde méditerranéen. C’est peut-être de cela que je traiterais, s’il m’arrivait d’écrire. Je réfléchis à ce que pourrait redevenir le judaïsme quand le sionisme sera dépassé ! Pour le reste, je n’ai pas de comptes à régler. »

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