Politique

Algérie : immersion dans la très secrète prison militaire de Blida

L’établissement pénitentiaire a récemment fait la une à l’occasion de la diffusion de vidéos de l’adjudant-chef Guermit Bounouira qui les aurait tournées à l’intérieur.

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Mis à jour le 20 janvier 2022 à 14:23

Un gardien de la prison de Blida en Algérie, le 18 mai 2021 © Fateh Guidoum/AP/SIPA

L’armée algérienne a aussi son Pentagone, un ensemble de cinq bâtiments en étoile qui compte de nombreux hauts-gradés. Différence notable avec le quartier général de l’armée américaine : ces VIP y sont prisonniers.

Logée derrière le Tribunal militaire de la 1ère Région militaire (RM), la prison militaire de Blida, construite à la fin des années 1980, se compose de cinq ailes de trois étages isolées les unes des autres, avec une soixantaine de cellules par aile et une capacité totale de 300 à 600 prisonniers. Au milieu, la cour de promenade des détenus.

Les prisonniers sont à un ou deux par cellule avec assez d’espace pour bouger. Ceux qui ne sont pas à l’isolement ont droit à une heure de marche dans la cour chaque jour.

Les détenus peuvent aussi se regrouper dans les parties communes de chaque aile pendant la journée et regarder la télévision ou accéder à la bibliothèque de la prison.

On ne se dépense presque pas à Blida, on ne pratique pas de sport, notre métabolisme est au ralenti

Les prisonniers à l’isolement ont droit à une heure de sortie dans la cour, seuls. Leurs repas sont servis en cellule. Ce service est également établi pour certains hauts gradés et pour les condamnés à mort.

Plus de gradés

Contrairement aux civils, les prisonniers ont droit à un uniforme bordeaux dès leur arrivée, avec vestes rembourrées pour la saison hivernale. Le régime carcéral est réputé moins dur que dans le civil avec très peu de violence et un respect rigoureux des détenus par les gardiens. Ces derniers n’ont en aucun cas le droit de faire référence à leurs titres et grades anciens.

La principale différence avec la prison civile, c’est l’interdiction du « couffin familial » et l’absence d’épicerie pour améliorer le quotidien des détenus. « La nourriture n’y est vraiment pas très calorique, explique un ex-détenu. De toute façon on ne se dépense presque pas à Blida, on ne pratique pas de sport, notre métabolisme est au ralenti. »

La répartition en cinq bâtiments est destinée à séparer les détenus, des ailes étant réservées aux officiers et officiers supérieurs, d’autres aux soldats et sous-officiers. L’une des ailes est dédiée aux prisonniers dangereux ou à l’isolement.

La prise en charge médicale des prisonniers est réputée correcte avec une clinique dédiée à l’établissement et un accès pour les cas les plus graves aux cliniques militaires de la 1ère RM.

La prison militaire de Blida a connu son lot de VIP. Elle abrite toujours les auteurs des attentats de l’aéroport d’Alger en 1992, tous condamnés à mort. En 1993 elle a accueilli son premier général, ancien chef d’état-major de surcroît, Mostefa Belloucif. De nombreux cadres du Front islamique du salut, dont ses deux chefs Abassi Madani et Ali Belhadj, passeront par le pénitencier militaire.

Bataillon de généraux

Le 15 octobre 2018, elle connaît un afflux record de très hauts-gradés avec l’incarcération de cinq généraux-majors et d’un colonel. Les commandants de la 1re, 2e et 4e RM, le patron de la gendarmerie et le directeur central des finances au ministère de la Défense y sont tous incarcérés après un limogeage décidé par l’ex-président d’Abdelaziz Bouteflika dans le cadre d’une opération mains propres.

Un mois après la chute de Bouteflika, le général Ahmed Gaïd Salah se retrouve aux commandes du pays et opère une vaste purge qui débute par Saïd Bouteflika, conseiller du président et considéré comme régent après la détérioration de l’état de santé de son frère. Un procès pour complot s’ouvre en mai 2019 et entraîne l’emprisonnement à Blida de nombreux officiers supérieurs et responsables des services de renseignement.

Les généraux Mohamed Mediène, dit « Toufik », et Athmane Tartag, le général M’Henna Djebbar et même la cheffe du Parti des Travailleurs Louisa Hanoune, y sont incarcérés après un procès expéditif au tribunal de Blida.

L’ancien patron de l’appareil de renseignement de Gaïd Salah n’est même plus pensionnaire des ailes des VIP

Des dizaines d’autres officiers, jugés pro-Hirak ou non-coopérants avec les équipes de Gaïd Salah sont emprisonnés, parfois sans jugement. Parmi eux, l’actuel procureur général militaire, le colonel Foued Boukhari.

Ils seront finalement tous libérés et blanchis, notamment à l’issue d’un rapide procès en appel en janvier 2021. Tous, sauf Saïd Bouteflika et Athmane Tartag. Le frère de l’ex-président sera toutefois transféré à El Harrach en janvier 2021.

L’affaire Bounouira

La mort d’Ahmed Gaïd Salah en décembre 2019 change la donne. Ce sont désormais les membres de son cercle qui sont visés. Tout au long de 2020, les responsables du renseignement et les généraux proches de l’ancien chef d’état-major sont emprisonnés.

Aujourd’hui, une douzaine d’officiers-généraux sont locataires des cellules de Blida. L’ancien patron de l’appareil de renseignement de Gaïd Salah Wassini Bouazza a même été dégradé au rang de soldat et n’est même plus pensionnaire des ailes des VIP.

Les fuites de Guermit Bounouira, ancien secrétaire particulier de Ahmed Gaïd Salah ont remis sur le devant de la scène la prison, réputée pour son inviolabilité.