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Butare, Silicon Valley

| Écrit par Cherif Ouazani

Autrefois réputée pour son enseignement, l’Université nationale a été saccagée en 1994. Elle retrouve peu à peu son lustre d’antan.

Elle avait beau s’appeler Astrida, du nom de la reine des Belges, la ville n’a connu aucun développement significatif avant l’indépendance. Rebaptisée Butare, elle saisit sa chance en 1963, quand le gouvernement rwandais décide d’y localiser l’Université nationale du Rwanda (UNR). Grâce au soutien de l’Église et du gouvernement canadiens, la première rentrée universitaire a lieu en mars 1963. Il y avait alors soixante étudiants et le recteur était le père Lévêque, un ecclésiastique québécois. Aujourd’hui, l’UNR compte 7 600 étudiants pour 400 enseignants. Un habitant de Butare sur dix est universitaire, et la moitié des 80 000 résidents de la ville a un lien direct ou indirect avec l’UNR. Celle-ci est devenue le label de la deuxième ville du Rwanda, son poumon économique et social. C’est dire à quel point l’histoire de Butare se confond avec celle de son université. En 1981, plusieurs facultés de sciences humaines sont mises en place à Ruhengeri, la cité rivale du Nord-Ouest, faisant perdre à Butare son statut d’unique université. En 1985, Kigali se dote à son tour d’une faculté de droit. Mais Butare ne s’en émeut guère et continue à se développer autour de son campus qui reçoit, au cours de l’année universitaire 1992-1993, 2 400 étudiants pour une capacité d’accueil de 1 600 places. Le corps enseignant est alors composé de 250 professeurs et maîtres assistants.
Comme dans le reste du pays, le génocide provoque une véritable hécatombe. Ces cent jours qui ébranlèrent le Rwanda entraînent la fermeture du campus. Les équipements sont pillés, les laboratoires brûlés, la communauté estudiantine massacrée. Quand les tueries cessent enfin, le bilan est catastrophique. Des 250 enseignants, seuls 40 répondent encore présent. Des dizaines d’entre eux ont été tués, ceux qui ont survécu choisissent l’exil. Une année plus tard, les nouvelles autorités rwandaises décident de rouvrir les facs. Pour des raisons de sécurité, celles de Ruhengeri et de Kigali sont délocalisées vers Butare.
En avril 1995, l’UNR compte 3 800 étudiants pour 40 enseignants. Une aide du Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) permet le recrutement de 85 professeurs, essentiellement congolais et ougandais, pour les Rwandais anglophones revenus d’exil et qui s’installent à Butare. Le Canada, les Pays-Bas et les États-Unis financent le rééquipement des laboratoires et des amphithéâtres. Mais l’ambiance a bien changé : « Au-delà du manque de moyens et d’enseignants, explique en substance le recteur Émile Rwamasirabo, il faut réconcilier les deux communautés. »
Le retour d’exil de Rwandais d’Ouganda impose la création de filières anglophones. L’équipe du Dr Émile Rwamasirabo pare au plus pressé. « La phase d’urgence n’a pris fin qu’en 1998, raconte le recteur de l’UNR. Cette année-là, nous avons introduit le troisième cycle pour la faculté de médecine et lancé timidement le premier centre de recherche. » Aujourd’hui, l’UNR en compte huit pour dix écoles et instituts, mais les cursus post-maîtrise demeurent modestes. Le budget dépasse 5 milliards de FRW (7,38 millions d’euros), mais 80 % sont consacrés au paiement des salaires et des bourses.
Liliane est en dernière année d’ingéniorat en informatique. Sa famille est de Kigali. Elle habite la cité universitaire où elle partage une chambre avec une autre étudiante. Les capacités d’accueil sont restées limitées à 1 600 places, mais la surpopulation a obligé l’administration de l’UNR à doubler le taux d’occupation. Cela ne résout qu’à moitié le problème, puisque seuls 3 000 étudiants peuvent bénéficier d’un logement sur le campus, les 4 600 autres devant se débrouiller pour trouver un toit à Butare. « Certains maquisardent », affirme Liliane en désignant ceux qui squattent les chambres de leurs condisciples. Boursière, elle bénéficie d’un préfinancement qu’elle remboursera une fois dans la vie active. Elle touche 250 000 FRW dix mois sur douze. Sur cette somme, 20 000 FRW par mois sont prélevés au titre des frais d’inscription, de l’hébergement et de la restauration. « Je ne dispose réellement que de 5 000 FRW par mois [environ 8,2 euros]. C’est trop peu quand on sait que le transport vers Kigali, où mes parents vivent, coûte 1 500 FRW. » Liliane ne rend donc pas souvent visite à sa famille. « Le fait que l’UNR soit en charge de la gestion des bourses est un handicap, se plaint le recteur. Nous envisageons la création d’un fonds spécial autonome, qui nous déchargerait de cette question, car nous n’avons pas les moyens de suivre le remboursement par l’étudiant une fois qu’il a achevé son cursus. » La situation des maquisards n’a toujours pas trouvé de solution. « C’est un problème de mentalité. Au Rwanda, faire des affaires, c’est acheter et revendre. L’entreprise est conçue comme une activité de commerce de détail, mais n’a pas de vision à long terme. Nous menons régulièrement des campagnes de sensibilisation à l’adresse de ceux qui peuvent investir dans l’immobilier pour qu’ils construisent à Butare des studios destinés aux étudiants et des appartements ou des maisons pour les professeurs. Ces actions commencent à porter leurs fruits. Depuis trois ans, il y a une nouvelle dynamique. Les habitants ont entrepris de louer une pièce de leur maison aux étudiants, et les investisseurs se lancent dans la construction. »
En termes de revenus, le salaire moyen d’un enseignant titulaire d’un doctorat dépasse les 500 000 FRW (près de 820 euros). Cela lui permet de prétendre à un crédit bancaire pour acquérir une maison et une voiture, sortir en famille une fois par semaine, disposer d’un ordinateur et d’une connexion à Internet chez lui, se rendre à l’étranger au moins une fois par an. Bref, le professeur appartient à la classe moyenne rwandaise.
Malgré la prouesse de rouvrir l’UNR après le génocide et les résultats obtenus depuis, Émile Rwamasirabo estime que son institution doit relever trois défis. Il a, pour cela, chargé une équipe de consultants d’élaborer un plan stratégique sur cinq ans. Le premier défi concerne les ressources humaines et l’amélioration de la qualité de l’enseignement. « L’Université ne ressemble pas à une entreprise. En cas de risque de faillite, cette dernière peut bénéficier d’une opération de sauvetage rapide à mettre en oeuvre. Former un enseignant prend huit ans et coûte de l’argent. » Le second a un lien avec le premier : trouver des financements extérieurs en décuplant la coopération avec les universités françaises, belges, américaines et africaines. Quant au troisième, il a pour objectif d’associer l’Université à l’effort de développement du pays, en élargissant la collaboration entre les centres de recherche et les filières agro-industrielles, principal atout de l’économie. Le rêve d’Émile Rwamasirabo ? Faire de Butare la Silicon Hill du pays des Mille Collines.

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