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Un soldat français, pendant l’opération Barkhane, à Gao, le 1er août 2019. © Benoit Tessier/REUTERS

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France-Mali : Paris et Bamako à l’heure de la rupture

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Mali : qui est vraiment Assimi Goïta, « Monsieur Non »

Il était un parfait inconnu lorsqu’il a pris la tête de la transition, en août 2020. Secret et discret, l’ancien commandant des Forces spéciales s’est engagé dans une épreuve de force sans précédent avec la Cedeao et la France. Est-il prêt à tout pour se maintenir au pouvoir ?

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Mis à jour le 28 janvier 2022 à 16:15

Le colonel Assimi Goïta.

C’est le jour du Sacrifice. En cet Aïd-el-Kébir, la foule se presse dans la grande mosquée de Bamako. Partout dans la ville, l’heure est à la fête, et l’humeur des hommes venus se recueillir est badine malgré le déploiement des forces de sécurité : les plus hautes autorités sont en train de prier. Tout à coup, un homme surgit dans le dos d’Assimi Goïta. Il brandit un couteau, tente de l’atteindre à la gorge. Mais c’est à un colonel des forces spéciales qu’il s’en prend, un homme qui a chassé les terroristes dans le Nord, appris à se défaire de l’ennemi, combattu au corps-à-corps. Le militaire esquive. Imperturbable.

Ici à Bamako, c’est Goïta qui commande. Et il fait ce qu’il veut

Ce n’est pas la première attaque à laquelle le président de la transition échappe. Il le sait déjà : ce ne sera pas la dernière. En quelques instants, ce 20 juillet 2021, l’assaillant est maîtrisé, et la sécurité personnelle du dirigeant malien quadrille les environs de la grande mosquée. « Que Dieu lui donne de la force ! » scandent en bamanankan quelques badauds lorsque Goïta s’éclipse. À son retour au palais de Koulouba, entouré de quelques fidèles, le rescapé relativise. « Cela fait partie du jeu », dit-il, serein. Du jeu ? Mais à quoi joue-t-il ? 

« Non à la Cedeao, non aux sanctions ! » Six mois après cette tentative d’assassinat, le 14 janvier 2022, une foule immense défie la Cedeao. Elle a répondu à l’appel de son chef, qui a savamment orchestré cette démonstration de force en Conseil des ministres. Des millions de francs CFA ont été mobilisés pour que les Bamakois descendent dans les rues. La Cedeao voulait des élections le 27 février 2022 ? C’est non. Elle consent à accorder à la junte un délai un peu plus long pour se maintenir au pouvoir, à condition qu’il n’excède pas six mois ou un an ? C’est encore non. Ici, à Bamako, c’est Goïta qui commande. Et il fait ce qu’il veut. 

Comment cet inconnu s’est-il retrouvé à la tête du Mali, engagé dans un bras de fer quasi insensé ? A-t-il toujours rêvé des ors de Koulouba ? Pour comprendre l’ascension de ce discret militaire, il faut revenir à la journée du 18 août 2020. 

La surprise

Ce mardi-là, cinq colonels mettent en œuvre leur plan : en quelques heures, ils arrêtent et renversent le président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), affaibli par plusieurs mois de contestation populaire. Les conspirateurs s’appellent Malick Diaw, Ismaël Wagué, Sadio Camara, Modibo Koné et Assimi Goïta.

Les trois derniers ont usé les bancs du Prytanée militaire de Kati, sont issus de la garde nationale et évoluent dans le cercle de certains des hommes les plus influents de l’appareil sécuritaire : Moussa Diawara, le patron de la sécurité d’État sous IBK, qui a étrangement disparu ce jour-là ; le général Cheick Fanta Mady Dembélé, un ancien de Saint-Cyr, qui s’est illustré dans plusieurs opérations panafricaines de maintien de la paix, et Ibrahima Dahirou Dembélé, l’ancien ministre de la Défense. Le rôle de ces hommes, considérés par certains observateurs comme les cerveaux du putsch, n’a jamais été éclairci.

Trop clivant, Malick Diaw ne fait pas l’unanimité. C’est donc Goïta qui est choisi

Le premier acte de leur coup réussi, les conjurés se réunissent à Kati, l’immense camp militaire situé à 15 km de Bamako. Il faut alors passer à l’acte II et choisir qui dirigera la transition. Malick Diaw lorgne le poste. Il est l’aîné et a de l’expérience : il a déjà participé au coup d’État du capitaine Amadou Haya Sanogo contre Amadou Toumani Touré, en 2012, et espère que son heure est venue. Mais il est clivant et passe pour être incontrôlable. Il ne fait pas l’unanimité parmi les putschistes. À trois reprises, le nom de Goïta apparaît. 

L’intéressé se dit surpris. Il y a de quoi. Certes, en tant que commandant des Forces spéciales, il a l’habitude de mener des hommes, mais il n’a jamais vraiment confié à ses compagnons d’armes qu’il avait de l’appétence pour le pouvoir politique. Le colonel accepte pourtant sans ciller sa nomination. « En le désignant, les putschistes ont fait le choix du plus faible, juge un diplomate installé dans la sous-région. Sadio Camara a influencé le vote parce qu’il croyait contrôler Goïta. » 

Visage poupin

Au lendemain du putsch, lorsqu’il apparaît publiquement pour revendiquer le coup d’État, rares sont les diplomates à avoir déjà vu cet homme au visage poupin. Les militaires maliens, eux, le connaissent bien : il n’a jamais vécu ailleurs que parmi eux.

Fils d’un officier originaire du cercle de Yorosso, à la frontière avec le Burkina Faso, Assimi Goïta a grandi dans le Camp du génie militaire de Bamako et s’est toujours imaginé marchant dans les pas de son père. Il a fait mieux. Diplômé de l’école des officiers au début des années 2000, il devient commandant en 2008 et arpente le désert du nord du Mali.

Gao, Kidal, Tombouctou, le Darfour… Il a combattu sur les terrains les plus périlleux

Responsable d’un groupe tactique mobile, il a d’abord pour mission de neutraliser les trafiquants et les groupes armés. C’est le début de près de quinze ans de combats durant lesquels le soldat Goïta s’illustre sur les terrains les plus difficiles : Gao, Kidal, Tombouctou, mais aussi au Darfour, ce qui lui vaut de nombreuses décorations.

En 2015, à la suite de l’attentat perpétré au Radisson Blu, à Bamako, on le charge de la coordination des «opérations spéciales » au sein du ministère de la Défense.

Juste avant le coup d’État d’août 2020, il dirigeait les Forces spéciales dans le centre du pays, là où la guerre contre les jihadistes est devenue le plus dure. « Il est extrêmement respecté car il a combattu sur les terrains les plus périlleux », commente un bon connaisseur des questions militaires maliennes.

Mener des hommes est une chose, diriger un pays en est une autre. Sanglé dans son treillis, Assimi Goïta montre d’abord un visage poli et aimable à une communauté internationale qui n’a pas vu d’un si mauvais œil la chute d’IBK. Cet homme élancé, à la barbe finement taillée, se tient en retrait, au point de parfois déstabiliser ses interlocuteurs. « Lors d’un rendez-vous, alors qu’un diplomate lui avait posé une question, il était resté muet. Son garde du corps s’en était excusé… », rapporte une source.

Manifestation contre la France et les sanctions de la Cedeao, à Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes/AFP

Manifestation contre la France et les sanctions de la Cedeao, à Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes/AFP

Sous son impulsion, les putschistes semblent conciliants. En septembre 2020, ils font mine de laisser une partie du pouvoir aux civils et nomment Bah N’Daw à la tête de l’État. Un choix qui fait les affaires d’Assimi Goïta : il connaît le vieux colonel-major depuis son enfance et le considère comme un oncle. Goïta devient vice-président, mais, dans l’ombre, il fixe les choix stratégiques. C’est par exemple lui qui décide de l’attribution des portefeuilles ministériels. Et gare à ceux qui ne l’écouteraient pas.

C’est un stratège. Il fixe ses objectifs puis avance

Le caractère emporté de cet homme à l’apparence posée éclate au grand jour le 24 mai 2021. Alors que Bah N’Daw et Moctar Ouane, le Premier ministre, tentent de marginaliser les putschistes en excluant Sadio Camara et Modibo Koné du gouvernement, Assimi Goïta et ses compagnons reprennent la main. C’est leur deuxième coup d’État.

« Les relations étaient devenues très tendues entre les putschistes et le président Bah N’Daw, qui n’entendait pas se laisser dicter sa conduite par des jeunes », poursuit l’expert militaire précité.

D’autres avancent une explication différente. Les tensions au sein du pouvoir allant croissant, Assimi Goïta aurait destitué Bah N’Daw pour le protéger. Quoi qu’il en soit, l’illusion aura duré à peine le temps d’une grossesse : neuf mois après l’éviction d’IBK, voilà Goïta prêt à assumer l’entièreté du pouvoir.

« C’est un stratège. Il fixe ses objectifs puis avance, fait remarquer une figure politique du M5-RFP. Il a toujours eu un agenda caché. À l’automne 2020, quand il a accepté le poste de vice-président sous la pression des dirigeants de la Cedeao, il avait déjà le 24 mai 2021 en tête. »  

Des généraux-conseillers

Depuis, installé dans le fauteuil présidentiel, Goïta se comporte en maître et ne compte pas ses heures. « Il arrive très tôt au bureau et le quitte très tard, note un ancien collaborateur. Il lit tous les dossiers. » Peu familier des subtilités administratives, il se fait conseiller par des hauts gradés. Le général Yamoussa Camara, qui fut son directeur au Prytanée puis ministre de la Défense sous Sanogo, et le général Ibrahima Dahirou Dembélé, arrêté lors du coup du 18 août 2020, murmurent à son oreille. 

Ce colonel de 38 ans gère Koulouba avec rigueur et discipline. Au palais, le mutisme est de mise. Rien ne filtre. « Plutôt que de parler, Goïta préfère poser des actes concrets », analyse Cheick Oumar Sissoko le leader d’Espoir Mali Kura (EMK)

Les ordres, il les a donnés dès sa prise de fonctions. Dans la nuit du 24 mai, c’est lui qui demande à Sadio Camara et au colonel Abdoulaye Maïga d’aller chercher les leaders du Mouvement du 5-Juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP) et de les réunir à Kati. Comme toujours, il s’esquive lors des pourparlers. Mais, comme toujours, il décide.

Contrairement à ce que tout le monde pense, Goïta est très intelligent. Un vrai joueur de poker

En juin, pour la nomination du Premier ministre, c’est encore lui qui tranche : ce sera Choguel Kokalla Maïga. Il prévient alors le nouveau chef du gouvernement : « Tu n’es pas le choix de tous [les colonels] ». Mais il est le sien. 

« Contrairement à ce que tout le monde pense, Goïta est très intelligent. C’est un véritable joueur de poker », souligne un haut responsable de l’époque de la première transition. C’est encore lui qui a choisi Abdoulaye Diop comme ministre des Affaires étrangères. Maïga, Diop… À eux la lumière, les discours chocs et les bains de foule. Goïta préfère l’ombre, propice à la réflexion stratégique. Et il en faut, quand le combat devient plus âpre…

Avec le second putsch, en effet, la pression et les sanctions se renforcent. En tête des mécontents, la France exige des militaires qu’ils rendent au plus vite le pouvoir. C’est mal évaluer à quel point Goïta y a pris goût. Désormais, lui et ses hommes n’ont qu’un seul credo : ne se faire dicter aucune loi.

À Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes/AFP

À Bamako, le 14 janvier 2022. © Florent Vergnes/AFP

Pour être puissant, la technique, apprise sur les bancs du Prytanée, est simple : il suffit de repenser les alliances. Paris est furieux ? Moscou est bienveillant. Assimi Goïta favorise l’accélération du déploiement d’instructeurs russes dans le centre du Mali. Le rapprochement avec la Russie a été orchestré par Sadio Camara. Russophile assumé, le ministre de la Défense, qui a fait l’école de guerre de Moscou, en a été la tête pensante. Au point d’être un président bis, comme beaucoup l’imaginent ? « Camara est un poids lourd du régime, mais la stratégie militaire adoptée par le Mali est complètement assumée par Goïta. Personne ne l’y a contraint », assure un ancien collaborateur de la junte. 

Mercenaires

Hormis au sommet de l’État malien, où l’on dément formellement avoir signé un contrat de quelque nature que ce soit avec une société de sécurité privée russe, nul ne sait combien de ces hommes sont déployés au Mali. Beaucoup les soupçonnent d’être des mercenaires liés à la nébuleuse Wagner. « Le président de la transition n’a rien dit à ce sujet. Toutefois, sur le terrain, on constate que la présence de Wagner est effective », affirme Cheick Oumar Sissoko

Ce simple soupçon suffit à déclencher les foudres de Paris, qui voit dans l’arrivée de ces rivaux à la réputation et aux méthodes controversées (ils sont accusés de violations des droits de l’homme) une menace pour ses intérêts. Après leur mainmise sur la Centrafrique, leur débarquement au Mali est inacceptable pour la France. Florence Parly, la ministre des Armées, proteste. Emmanuel Macron renchérit et menace.

En face, Assimi Goïta ne cède pas. Il laisse ses lieutenants dénoncer le « néocolonialisme » et organiser des manifestations contre la présence française, flatte les sentiments souverainistes d’un peuple usé par une décennie de guerre et gagne en popularité.

« Dans ce contexte, le discours antifrançais fonctionne. Et l’arrivée de nouveaux acteurs [les Russes] est porteuse d’espoir pour certains Maliens », observe un diplomate ouest-africain. L’intransigeance de Goïta fera même avorter le voyage du président français au Mali, à la mi-décembre 2021.

Imprévisible

L’homme fort de Bamako a compris que ce discours populiste le servait. Mais jusqu’à quel point souhaite-t-il changer la donne ? Si certains voient en lui un nouveau Thomas Sankara, lui ne se réclame d’aucune idéologie révolutionnaire.

À son tour, la Cedeao s’est frottée à cet homme imprévisible, se heurtant à la même rugosité et à la même tactique. Quand, le 9 janvier, les poids lourds ouest-africains ont décidé de fermer leurs frontières, de suspendre les transactions commerciales et de geler les avoirs des dirigeants maliens, Bamako s’est tourné vers de nouveaux alliés pour contourner le blocus. La bienveillance des régimes mauritanien et algérien comme celle de Mamadi Doumbouya, « frère de putsch » en Guinée, qui a clamé qu’il laisserait ses frontières ouvertes, suffiront-elles à éviter l’asphyxie ?

« La junte ne pourra pas résister à ces pressions économiques et financières, car elle ne sera plus en mesure de payer les salaires des fonctionnaires, estime un ancien collaborateur d’IBK. Ce n’est pas avec sa popularité ni en mobilisant la rue que Goïta réglera les problèmes du quotidien. Il n’a d’autre choix que de revenir à un calendrier [électoral] raisonnable. »

Les militaires affichent une unité de façade, mais se méfient les uns des autres

En coulisses, les canaux de discussions restent ouverts. Le chef de l’État togolais, Faure Essozimna Gnassingbé, qui, au sein de la Cedeao, se montre le plus compréhensif envers la junte, tente discrètement de trouver un terrain d’entente. En contact direct et quasi permanent avec Assimi Goïta, il a fait, en plein blocus et alors qu’il rentrait de Banjul, une escale secrète à Bamako, dans la soirée du 19 janvier, pour s’entretenir avec le président malien.

Tensions internes

En rupture de banc sur la scène internationale, Assimi Goïta doit également jouer serré au sein de son cercle le plus proche. Selon plusieurs observateurs, dix-huit mois après le putsch d’août 2020, l’union des cinq colonels commence à se fissurer. Les anciens conjurés continuent de se réunir chaque jour pour discuter des questions stratégiques et de l’orientation de la transition, mais un climat de défiance s’installe.

La puissance de Sadio Camara, en particulier, fait grincer des dents. La proximité du ministre de la Défense avec Modibo Koné, le patron des services de renseignements, inquiète d’autant plus que Camara contrôle 500 hommes. Goïta, lui, n’en dirigeait que 250 au sein des Forces spéciales. 

Parallèlement, Ismaël Wagué et Malick Diaw ne cachent plus leurs ambitions. Selon certaines sources, ils étaient, au sein de la junte, les plus favorables à une prolongation de la transition. Certains voient même en Diaw le successeur de Goïta.

« Les colonels affichent une unité de façade, analyse un haut cadre à Bamako. Pourtant, ces derniers mois, Goïta a confié la protection de Sadio Camara et de Malick Diaw aux Forces spéciales, son unité d’élite. Cela montre à quel point ils se méfient les uns des autres. »  

À sa prestation de serment, l’apparition de sa femme, couverte de bijoux en or, a fait jaser

Combien de temps Assimi Goïta peut-il tenir ? Jusqu’où est-il prêt à aller pour rester à la tête du pays ? L’ivresse du pouvoir peut gagner même les plus ascétiques des militaires. En juin 2021, lors de sa prestation de serment en tant que président, l’apparition de sa femme, Lala Diallo, couverte de bijoux en or, a fait jaser. Le colonel passait jusque-là pour un homme au train de vie modeste.

« Dès le début, on a senti qu’il était intéressé par le pouvoir, estime un diplomate onusien qui l’a côtoyé. Il faut reconnaître qu’il ne se débrouille pas trop mal : il a réussi à prendre la tête du coup d’État, puis à s’imposer en en faisant un second. Il doit se sentir investi d’un destin. Même s’il finit par quitter Koulouba sous la pression [internationale], il essaiera d’y revenir par la suite. »