Politique

Éthiopie : Abiy Ahmed et Tedros Adhanom Ghebreyesus, frères ennemis

En lice pour un second mandat, le patron de l’OMS doit composer avec l’hostilité du Premier ministre de son propre pays. Décryptage d’une rivalité exacerbée par la guerre dans le Tigré.

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Mis à jour le 31 janvier 2022 à 11:50

Abiy Ahmed et Tedros Adhanom Ghebreyesus. © Montage JA; REA; Fred Merz/Lundi13 pour JA

Bras dessus, bras dessous, Abiy Ahmed et Tedros Adhanom Ghebreyesus ont l’air de deux amis qui savourent leurs retrouvailles. Ce 8 avril 2018, le Premier ministre éthiopien, nommé six jours plus tôt, s’affiche tout sourire avec son compatriote, le patron de l’OMS, à Addis-Abeba. Au programme de cette première rencontre, des discussions pour « renforcer la coopération entre l’OMS et l’Éthiopie ». Au cours des mois qui suivent, à chaque fois qu’ils se croisent, les deux hommes affichent leur complicité.

Dr Tedros et « l’enfer » du Tigré

Près de quatre ans plus tard, le ton et l’attitude ont bien changé. Aux chaleureuses félicitations et autres messages bienveillants ont succédé accusations et invectives en tout genre. Dernier épisode en date, un communiqué au vitriol du ministère des Affaires étrangères éthiopien, publié le 13 janvier dernier, demandant à l’OMS d’ouvrir une enquête sur son directeur. Addis-Abeba accuse notamment le « Dr Tedros », présenté comme un membre actif du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF, qualifié d’organisation terroriste), « d’ingérence dans les affaires intérieures du pays”. Les autorités éthiopiennes ajoutent qu’il utilise sa fonction pour « mobiliser les Nations unies contre l’Éthiopie ».

La virulence du propos est à la hauteur de l’agacement du Premier ministre. La veille, Tedros Ghebreyesus avait en effet estimé que « nulle part ailleurs dans le monde [on assistait] à un enfer comme au Tigré ». « C’est tellement épouvantable et inimaginable à notre époque qu’un gouvernement refuse à son propre peuple l’accès à la nourriture, aux médicaments et à tout ce qu’il faut pour survivre », s’était indigné le patron de l’OMS.

S’il s’était déjà exprimé à plusieurs reprises sur le conflit au Tigré, soulignant en novembre dernier les conséquences du « blocus humanitaire » dans la région, rarement Tedros Adhanom Ghebreyesus s’en était pris de manière aussi frontale à Abiy Ahmed.

Abiy Ahmed sous le feu des critiques

Depuis le 4 novembre 2020, celui-ci mène une guerre à huis clos dans la région du Tigré contre le TPLF, dont les dirigeants tenaient auparavant les rênes du pouvoir. Initialement présenté comme une « opération de maintien de l’ordre », le conflit s’est embourbé et semble, un an et demi plus tard, dans l’impasse. À mesure que la situation s’est dégradée, Abiy Ahmed, salué à son arrivée pour ses efforts réformistes et couronné, en 2019, d’un prix Nobel de la paix, s’est retrouvé sous le feu des critiques de la communauté internationale.

Ministre à deux reprises, sous Meles Zenawi puis sous Haile Mariam Dessalegn, longtemps cadre du TPLF, Tedros Ghebreyesus est devenu l’une de ces voix critiques. S’il tenait, dans les premières semaines de l’offensive, un discours neutre, affirmant n’être que « du côté de la paix », il a progressivement durci son discours vis-à-vis d’Abiy Ahmed. Et ce dernier en a fait autant.

Toutefois, au sein de la communauté internationale, l’hypothèse d’un soutien dans l’ombre du patron de l’OMS aux rebelles tigréens ne convainc pas. Un diplomate en poste à Addis-Abeba évoque une démarche « opportuniste » lancée au moment où « tout le monde commençait à s’interroger sur la situation humanitaire au Tigré ».

La main tendue d’Addis-Abeba

Le timing de cette nouvelle passe d’armes n’a en effet rien d’anodin. Car en même temps qu’il accuse son compatriote, Abiy Ahmed tente, sur le plan intérieur, un surprenant pari politique. Le 7 janvier, pour Genna, le Noël orthodoxe éthiopien, il amnistié 37 opposants, dont le leader oromo Jawar Mohammed et six cadres du TPLF. Ces libérations divisent, notamment parmi les soutiens amharas du gouvernement, mais elles doivent, selon le Premier ministre, contribuer à « l’effort de réconciliation nationale » et s’accompagner d’un dialogue.

Si l’administration Trump l’accusait de se montrer trop conciliant vis-à-vis de Pékin, celle de Joe Biden semble moins dans la confrontation avec le patron de l’OMS

Recommandée par plusieurs partenaires de l’Éthiopie, cette main tendue permet à Addis-Abeba de donner l’impression que le pays tourne la page de la guerre, alors qu’aucun cessez-le-feu n’a été signé et que les seules frappes aériennes des autorités auraient, selon l’ONU, fait 108 morts depuis le début de l’année. Pas étonnant, dans ce contexte, que le Premier ministre redouble d’efforts contre ceux qui, comme le Dr Tedros, soulignent l’urgence de la situation sur le terrain.

Soutien de Paris

L’autre élément à prendre compte, c’est la position de Tedros Ghebreyesus à l’OMS. Entré en fonction en 2017, il est candidat à sa propre succession et ne compte pour l’instant aucun rival. Toutefois, et c’est inédit, il est en butte à l’hostilité du gouvernement qui l’avait désigné il y a quatre ans.

Abiy Ahmed peut-il menacer sa réélection ? Si son bilan à la tête de l’OMS et sa gestion du début de la pandémie ont fait – et font toujours – l’objet de critiques, Tedros Ghebreyesus peut tout de même compter sur plusieurs soutiens.

« Les pays européens se sont déjà assurés d’un consensus assez large autour de sa candidature et le changement d’administration aux États-Unis joue en sa faveur », explique un diplomate africain basé à Genève. Dès la fin du mois de septembre, la France et l’Allemagne lui ont apporté leur appui pour l’élection qui se jouera en mai 2022. Si l’administration Trump l’accusait de se montrer trop conciliant vis-à-vis de Pékin, celle de Joe Biden semble moins dans la confrontation avec le patron de l’OMS.

Loquace sur la question de l’inégalité vaccinale, Tedros profite enfin de bonnes relations avec certains dirigeants africains, dont le Rwandais Paul Kagame ou le Kényan Uhuru Kenyatta. Cela sera-t-il suffisant pour remporter la mise ? Réponse en mai prochain.