Politique

Côte d’Ivoire – Lotfi Bel Hadj : UReputation – Bédié, un contrat de com qui fait pschitt

« Lotfi Bel Hadj, Lobbyiste à tout prix » (2/2). L’agence d’influence digitale dirigée par Lotfi Bel Hadj fut chargée de la communication du PDCI-RDA d’Henri Konan Bédié en vue de la présidentielle ivoirienne d’octobre 2020. Une collaboration qui s’est soldée par un échec.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 1 février 2022 à 11:29

Henri Konan Bédié et Lofti Bel Hadj. © Photomontage : JA

Confortablement installé dans un canapé en cuir de ses bureaux haussmanniens, un homme d’affaires proche d’Alassane Ouattara nous tend une photo imprimée format A4. L’été 2020 touche à sa fin dans une capitale parisienne débarrassée pour un temps de l’épidémie de Covid-19. Notre interlocuteur paraît inquiet. « Qui sont ces hommes ? » demande-t-il. On reconnaît immédiatement Henri Konan Bédié, dans le bureau de sa résidence d’Abidjan. Plus difficilement les personnes qui l’entourent, les communicants français Alain Napoleoni et Jean-Christophe Gallien, ainsi que l’homme d’affaires franco-tunisien Lotfi Bel Hadj.

Présent à Lomé dans le cadre de son contrat avec la présidence togolaise, le patron de la société d’intelligence digitale UReputation, basée à Tunis, a emmené avec lui les deux communicants français chez un autre de ses clients, ivoirien celui-là. L’ancien président vient d’être triomphalement investi candidat du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) pour l’élection présidentielle d’octobre 2020 par 99,7 % des militants. UReputation est chargée de l’accompagner dans son ultime combat.

Si notre homme d’affaires proche du pouvoir est soucieux, c’est que depuis l’annonce de sa candidature à un troisième mandat en août 2020, Alassane Ouattara essuie de vives critiques. Sa décision a entraîné des mouvements de contestation qui ont dégénéré en violences intercommunautaires. Son image à l’internationale, et notamment en France, est alors écornée. À Abidjan, dans les couloirs de la présidence, il n’est pas rare de le voir piquer une colère. Qui résonne parfois jusque dans les bureaux parisiens d’Image 7, l’agence d’Anne Méaux chargée de sa communication à l’internationale.

ADO veut en savoir plus sur cette agence tunisienne qui sape son image. Il fait passer le message à Faure Gnassingbé, qui avait fait appel aux services d’UReputation lors de sa réélection à un quatrième mandat en février 2020. « Ouattara trouvait qu’on tapait trop fort sur lui », s’amuse aujourd’hui un employé d’UReputation.

Ouattara trouvait qu’on tapait trop fort sur lui », s’amuse aujourd’hui un employé d’UReputation

Selon nos informations, c’est l’avocat français Me Emmanuel Marsigny qui a mis en relation Henri Konan Bédié et Lotfi Bel Hadj. Marsigny défend le PDCI-RDA en France depuis 2018. Il est par la même occasion un ami de longue date de l’homme d’affaires franco-tunisien.

Un contrat de plus de 1 million d’euros

En septembre 2019, une délégation du PDCI-RDA se rend pendant deux jours à Tunis pour y rencontrer les équipes d’UReputation. Lotfi Bel Hadj débarque à Abidjan en novembre pour sceller un contrat d’un an courant jusque après le second tour de la présidentielle prévue en octobre 2020. Selon nos sources, son montant dépasse le million d’euros. La somme a été réglée en plusieurs fois par Bédié en personne.

Un déjeuner est organisé à la résidence de ce dernier, dans le quartier de Cocody-Ambassades, pour célébrer la signature. Outre le sphinx de Daoukro et son nouveau communicant, flanqué de deux membres d’UReputation, on retrouve à la table les anciens ministres Thierry Tanoh, Jean-Louis Billon, le secrétaire exécutif du parti Maurice Kacou Guikahué, sa responsable de la communication Djenebou Zongo et son spécialiste des élections Roland Adiko. Fidèle à lui-même, Bédié ne pipe mot. Les autres convives font connaissance et évoquent la stratégie à mettre en place lors de la prochaine échéance électorale.

Les équipes d’UReputation sont notamment chargées de former les cyber-activistes du parti. Une cinquantaine de personnes suivront une formation au Togo pendant quelques jours. Un mapping des réseaux sociaux est fait, permettant d’identifier les comptes importants. Le nom de domaine hkb220.com est déposé. UReputation a enfin la main sur les réseaux sociaux du PDCI-RDA et d’Henri Konan Bédié.

En mai 2020, Facebook décide de fermer plusieurs centaines de pages et comptes Facebook liés à UReputation. Parmi les pages supprimées, plusieurs étaient directement liées au PDCI, comme « Je suis PDCI-RDA » ou « Tempête PDCI-RDA ». Le géant américain a également fermé le compte officiel du parti et celui d’Henri Konan Bédié.

« On a dû tout reprendre à zéro », peste un communicant d’UReputation, qui a depuis engagé une procédure judiciaire contre Facebook.

Le travail d’UReputation n’est pas seulement axé sur le digital. La société doit mettre à disposition du PDCI-RDA les outils technologiques dont elle dispose. Des bases de données sont constituées pour alimenter le travail sur le programme du futur candidat et les angles d’attaque contre le pouvoir. C’est eux qui trouveront son slogan de campagne : « Un nouvel élan pour l’avenir ».

« Lotfi connaît son travail. Mais nous n’avons pas pu mesurer son impact réel et ses vraies capacités, car nous ne sommes pas allés aux élections. Tout le travail de base de données, les sujets d’attaque contre le pouvoir, les cyber-activistes qui devaient entrer dans la danse pour tout amplifier : rien de tout cela n’a pu être fait car notre stratégie était bancale. Peu importe la puissance des outils dont on dispose, ils n’ont un impact que si le discours du candidat est puissant », explique un cadre important du PDCI.

Flou complet

Ce fut l’une des grandes difficultés pour UReputation : travailler dans le flou complet, être informé à la dernière minute. « On a eu beaucoup de mal avec le PDCI-RDA. Par exemple, il nous a fallu plusieurs mois pour avoir le numéro personnel de Bédié », admet un employé de la société.

Bel Hadj ne s’est pas privé de dire ses quatre vérités à Bédié quand il s’est rendu compte que ce dernier était “en décalage complet avec les réalités du terrain”

Comme c’est le cas pour chacun des contrats de sa société, Lotfi Bel Hadj ne s’occupe pas de l’opérationnel. Ce qui ne l’empêche pas d’intervenir directement auprès de son client pour lui prodiguer des conseils ou asséner des critiques.

« Il lui est arrivé de dire ses quatre vérités à Bédié. Il lui a parlé cash car il s’est rapidement rendu compte qu’il était en décalage complet avec les réalités du terrain », explique l’un de ses collaborateurs.

UReputation fait notamment réaliser plusieurs sondages par la société Opinionway, qui possède une filiale à Abidjan. Dans celui d’août, que JA s’est procuré, une série de questions générales sur les conditions de vie en Côte d’Ivoire est posée à un panel de 1 000 personnes. Hypothétiques, car les candidatures n’ont pas encore été validées par la Commission électorale indépendante (CEI), les intentions de vote exprimées ne sont guère favorables à HKB. Ce dernier est donné troisième avec 19 % des suffrages, contre 23 % à Alassane Ouattara et 32 % à Laurent Gbagbo. Le dossier de candidature de l’ancien président sera finalement retoqué.

Quand le contrat est signé en novembre 2019, personne ne sait encore qui sera le candidat du PDCI-RDA. Tanoh et Billon font partie des prétendants. Aux yeux des nouveaux communicants du parti, ils font figure de dauphins de Bédié.

L’ancien président laisse les deux ambitieux espérer un moment avant de leur demander de le laisser concourir une dernière fois. Désigné candidat en juillet 2020, il est investi par le PDCI en septembre. Mais plus les semaines passent et plus la stratégie de Bédié est illisible.

Henri Konan Bédié lors de son investiture comme candidat du PDCI-RDA à la dernière présidentielle, à Yamoussoukro, le 12 septembre 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Henri Konan Bédié lors de son investiture comme candidat du PDCI-RDA à la dernière présidentielle, à Yamoussoukro, le 12 septembre 2020. © SIA KAMBOU/AFP

Déterminée à contrer la candidature d’ADO, qu’elle juge illégale, l’opposition tâtonne. Le 20 septembre, elle appelle ses partisans « à se mobiliser pour des manifestations sur l’ensemble du territoire » et Bédié lance le mot d’ordre de désobéissance civile.

« Il n’y aura pas d’élection », entend-on dans les rangs du PDCI-RDA. Une assurance partagée à l’époque par certains communicants d’UReputation.

« Quand Bédié a décidé qu’il n’irait pas aux élections, nous avons été prévenus au dernier moment. Après, nous avons dû tenter d’amplifier son message de désobéissance civile sur les réseaux sociaux. Le but inavoué, c’était de faire tomber Ouattara, concède l’un d’eux.

Pour l’opposition, tout ça finira en eau de boudin : Alassane Ouattara sera réélu pour un troisième mandat. Quelques jours plus tard, plusieurs personnes sont interpelées au domicile d’Henri Konan Bédié. Morale de l’histoire du côté d’UReputation : « On évite désormais de travailler avec l’opposition. »

 © Infographie : Jeune Afrique

© Infographie : Jeune Afrique