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« A nous les petits Senegalais »

Dans la station balnéaire de Saly, où les résidences privées, en fait des hôtels clandestins qui ne disent pas leur nom, poussent comme des champignons, le tourisme sexuel prend des proportions alarmantes.

«Saly est devenu le carrefour national du tourisme sexuel pour Occidentaux et Occidentales vieillissants et en mal d’aventures qui souhaitent goûter aux charmes de jeunes Sénégalais(es) pas toujours majeur(e)s. Si ce genre d’endroit n’est pas votre tasse de thé, passez votre chemin et dites-vous que les plages de Somone, Popenguine et Toubab Dialao sont tout aussi jolies. » Le Guide du routard, dans sa dernière édition, n’a pas une haute idée de la station touristique de Mbour, à 90 kilomètres de Dakar.
La célèbre publication touristique n’est pas la seule à se faire l’écho de la réputation sulfureuse de la Petite Côte : Avenir de l’enfant (ADE), l’association spécialisée dans la protection juvénile, partie dans le procès du père François Lefort, le religieux français accusé d’actes de pédophilie (voir J.A.I. n° 2195), a décidé de mener des actions d’envergure dans la région. Objectif : traquer les pédophiles et autres déviants sexuels dont la ville de Mbour et sa mamelle financière, la station de Saly, sont devenues un haut lieu. Ce sont les plaintes de six des enfants de la rue qu’elle encadre à Rufisque, à 27 km de Dakar, qui ont déclenché la procédure judiciaire contre l’ecclésiastique en décembre 1995. Le 15 avril, il a été mis en accusation devant la cour d’assises par le juge d’instruction du tribunal de grande instance de Nanterre, Julien Eyraud.
Le phénomène de la pédophilie est tellement répandu sur la Petite Côte que l’association ADE y a ouvert un Observatoire.
En moins d’un an, vingt et un cas de violences sexuelles sur des mineurs ont été répertoriés, et leurs auteurs traduits en justice. Parallèlement, soixante dossiers de « cas révélés » sont suivis par les enquêteurs d’ADE. Il s’agit d’informations plus ou moins crédibles sur des cas de pédophilie suivis discrètement par les défenseurs de l’enfance en difficulté, dans le but de réunir des indices susceptibles d’être présentés à la justice.
L’Observatoire de la pédophilie à Mbour a été créé à la suite d’un incident révélateur de l’ampleur du phénomène. Un Occidental est approché sur une plage par de jeunes garçons qui commencent à le toucher de façon équivoque. Les jeunes semblent surpris d’être repoussés. « Ils avaient l’habitude de le faire pour recevoir des cadeaux. » Révulsé, le toubab (« Occidental », en wolof) s’en ouvre à son entourage. De fil en aiguille, les pages des journaux locaux alignant régulièrement des cas de pédophilie, l’Observatoire est créé.
Dans les rues défoncées de Mbour ou les sentiers sablonneux de Saly, les couples mixtes font dans le contraste. De vieux Occidentaux lézardent sur la plage au bras de Sénégalaises à peine sorties de l’adolescence, tandis que des Européennes d’un âge avancé admirent de jeunes éphèbes noirs s’adonnant à la culture physique pour développer leurs pectoraux et charmer les riches rombières.
À la brigade de gendarmerie de la ville, le commandant est encore tout horrifié par ce qu’il a découvert, il y a quelques semaines, en traitant une plainte. Une Européenne voulait récupérer les cadeaux qu’elle avait faits à son compagnon sénégalais : une voiture et une maison. Singularité du couple : l’âge de la femme est le triple de celui de l’homme. Les gendarmes apprennent qu’un contrat secret imposait au garçon trois rapports sexuels par jour… Fréquence qu’il n’a pas pu tenir longtemps, d’où le courroux de la dame.
À Mbour, les jeunes chômeurs menant une vie de nabab, avec voiture de sport et villa au bord de la plage, vêtements de marque… sont légion. Ils doivent tout cela à la rencontre avec une vieille dame ayant quitté la froidure de l’Europe, les économies de toute une vie en poche, pour venir jouir pleinement de ses dernières années. Parallèlement, des jeunes filles, quelquefois encore mineures, sans ressources officielles connues, entretiennent leurs familles, complices tacites.
Le tourisme rapporte. Officiellement, sa valeur ajoutée est de 140 milliards de F CFA, et il participe pour 4,6 % au PIB du Sénégal. Avec des rentrées pour le Trésor public estimées à 27 milliards, et 75 000 emplois directs. À quoi il faut ajouter les revenus tirés de cette activité… sexuelle, qui échappe à tout contrôle.
À Mbour, où vont 40 % des touristes qui visitent le pays, les choses se passent de moins en moins dans les hôtels. Les résidences privées, en fait des hôtels clandestins qui ne disent pas leur nom, poussent comme des champignons. Elles ont l’avantage d’être plus discrètes, ce qui n’a pas de prix pour les globe-trotters du sexe. Louées pour quelques semaines, voire quelques mois, elles constituent ainsi des alcôves idéales pour assouvir des penchants inavouables.
Poussant la quête de l’anonymat encore plus loin, les touristes ont mis au point une nouvelle formule. On parle de « domiciliation chez l’habitant » : le visiteur s’installe dans une famille, profitant des habitations très spacieuses en ces lieux pour se construire un logement dans une partie de cour. Il a ainsi un pied-à-terre chaque fois qu’il est au Sénégal. En contrepartie, le reste du temps, le propriétaire loue le logement, en général au tarif de 15 000 F CFA par jour. Chacun y trouve son compte. Du moins sur le plan matériel ; pour ce qui est de la moralité, c’est une autre affaire.
Les autorités judiciaires locales ont un autre motif d’inquiétude. Elles craignent que la multiplication des cas d’adoption par des étrangers ne cache un trafic d’enfants. « Des parents donnent en adoption leurs enfants à des expatriés qui les emmènent avec eux en Europe. Le problème est que, une fois la procédure d’adoption épuisée, ces mêmes parents reviennent nous dire qu’ils sont sans nouvelles de leurs enfants et de l’adoptant. Dans beaucoup de cas, ils disent que l’adoptant a changé d’adresse. Ce qui nous laisse sans moyens. Nous soupçonnons que ces gens profitent des failles du droit sénégalais pour s’en aller, le plus légalement du monde, avec des enfants. Quelles sont leurs motivations ? À quoi destinent-ils ces enfants ? Nous sommes en train d’essayer de trouver des parades », indique un juge local.
Ce qui se passe sur la Petite Côte, à Mbour, à Saly et aux alentours contribue à faire du Sénégal, toutes proportions gardées, une sorte de Thaïlande de l’Afrique. Une destination privilégiée pour certains touristes à la recherche de partenaires qu’ils veulent le plus jeunes possibles. Même si les statistiques montrent que tous les cas de pédophilie connus ne sont pas le fait de touristes, mais aussi de nationaux bon teint. Maîtres d’écoles coraniques, chefs d’atelier, simples voisins ou autres qui abusent des enfants. La principale difficulté étant, pour ceux qui luttent contre ce fléau, le silence qui entoure la plupart des affaires.

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