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Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

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Locales au Sénégal : TikTok, porte-à-porte et caravanes… Les candidats en campagne

Nerf de la guerre en période électorale, la communication est l’occasion pour chaque postulant de se démarquer et de se vendre auprès des citoyens. En déployant des moyens sans limites, sinon celles de leur portefeuille.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 20 janvier 2022 à 11:19

Abdoulaye Diouf Sarr, candidat de la colaition BBY à la mairie de Dakar, lors d’un déplacement de campagne. © DR / BBY

Le candidat est assis sur une chaise, jambes croisées, tête relevée. Le regard fier, qu’on imagine tourné vers l’avenir. Attitude princière, kufi sur la tête, costume noir sur fond noir, Ousmane Sonko a des airs de star de l’afropop ou de roi casamançais. Difficile en tout cas de passer à côté de l’affiche électorale du candidat à la mairie de Ziguinchor.

L’art de communiquer, c’est l’art de choquer, casser les codes et se démarquer, c’est ce qu’on a toujours fait

« L’idée n’est pas de dire qu’Ousmane Sonko a des ambitions royalistes, mais de montrer que l’on est serein et confiant, explique El Malick Ndiaye, le responsable de la communication du Pastef, le parti de Sonko. Si on étudie la photo, qu’est-ce que l’on voit ? L’habit traditionnel, en référence à l’africanité. Le noir, symbole d’élégance et de raffinement, et la lumière, représentée par Ousmane Sonko, qui sort de la pénombre. » Tout un programme.

Connus pour porter un soin particulier à la communication, notamment digitale, Ousmane Sonko et ses équipes n’ont pas peur d’aller trop loin : c’est même leur premier objectif. « L’art de communiquer, c’est l’art de choquer. Casser les codes et se démarquer, c’est ce qu’on a toujours fait. Pour ces élections locales, on a choisi de monter d’un cran. Pour nous, ce n’est qu’une première étape avant la présidentielle [de 2024]. Dès à présent, il faut mettre dans la tête des Sénégalais que le prochain président de la République s’appelle Ousmane Sonko. »

Tous les moyens sont bons

À Ziguinchor comme dans plusieurs zones clés du vote qui aura lieu ce dimanche 23 janvier, la coalition de l’opposition Yewwi Askan Wi a donc « mis le paquet ». Depuis le début de la campagne, il est difficile de rater, dans les rues de la capitale, les caravanes des différents candidats. Des convois comptant souvent plusieurs dizaines de véhicules surmontés d’enceintes dont le volume sonore ferait pâlir d’envie les sabars les plus endiablés. La coalition présidentielle a, elle, carrément sorti les bus de campagne, flanqués de son logo et de la photo de son candidat.

« Chaque responsable a la latitude de mobiliser tous les moyens à sa disposition pendant la campagne », assure Wally Fall, qui nous reçoit au siège du parti présidentiel, casquette aux couleurs de l’Alliance pour la République (APR) sur la tête. Dans la cour du bâtiment, militants et membres du service d’ordre attendent la prochaine tournée à côté d’un bus de campagne.

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Ce conseiller spécial de Macky Sall, chargé de la communication d’Abdoulaye Diouf Sarr, est à la tête d’une équipe de près de trente personnes. « Nous nous sommes assurés que chaque groupe de presse envoie un représentant pour couvrir les activités du candidat [à la mairie de Dakar] », expose-t-il, rappelant que le ministre multiplie également les interviews, les apparitions dans les émissions phares (Show électoral de la TFM, Grand Oral de Walf TV). Au risque d’être un peu trop présent ?

L’équité et l’équilibre dans le traitement des activités des candidats sont normalement définis par le code électoral, et surveillé par le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA). Plusieurs quotidiens ont tout de même dévoilé les résultats de « sondages » plaçant certains candidats en tête, alors que les sondages sont interdits au Sénégal.

Abdoulaye Diouf Sarr peut par ailleurs compter sur les services d’une équipe chargée de le « booster » sur les réseaux sociaux. Si des comptes ont été ouverts sur TikTok et Instagram dans l’espoir de harponner quelques jeunes, le principal outil de publication demeure Facebook.

Opérations de proximité

Près de 200 jeunes membres de la coalition présidentielle ont également été recrutés en appui aux déplacements quotidiens du candidat à travers les communes de Dakar. Un « groupe des ambassadeurs », s’en va prêcher la bonne parole auprès des populations. « Pour convaincre, les meetings ne sont plus aussi efficaces qu’avant. On leur préfère désormais les caravanes ou le porte-à-porte, pour toucher directement les électeurs et leur opposer nos arguments », explique Wally Fall.

L’affiche de campagne d’Ousmane Sonko pour les élections locales à Ziguinchor. © DR

L’affiche de campagne d’Ousmane Sonko pour les élections locales à Ziguinchor. © DR

Les Sénégalais aiment trois types d’activités : les cérémonies familiales, les navétanes et les déplacements de foule

Dans les zones rurales, les candidats continuent eux aussi d’aller à la rencontre des électeurs, auxquels ils distribuent noix de kola, menthe fraîche et propositions de campagne. Les caravanes sillonnent les routes tandis que les meetings se poursuivent, sans aucune restriction. Ce lundi 17 janvier, Pape Sarr a encore une fois terminé son meeting à Ngoye, dans la région de Diourbel, à 1 heure du matin. Au risque d’agacer les riverains ? « Les Sénégalais aiment trois types d’activités : les cérémonies familiales, les navétanes [tournois de football amateurs] et les déplacements de foule », ose le secrétaire général du parti LD Debout. Candidat à la mairie, il est également chargé de communication de la coalition Wallu Sénégal qui présente des candidats dans 609 collectivités territoriales.

« Évidemment, tout cela peut occasionner des désagréments, reconnaît Pape Sarr. Nous avons demandé à nos équipes dans les centres urbains d’en tenir compte. Déployer une caravane en plein milieu de la journée, c’est contre-productif. Mieux vaut attendre la fin de journée pour éviter des dérangements. » Un arbitrage soumis à l’appréciation des candidats : ni le volume sonore des évènements ni les horaires des meetings ne sont soumis à réglementation.

Il faut en revanche notifier le préfet lors de l’organisation d’un évènement public. C’est ce qui a valu à Barthélémy Dias, candidat de l’opposition à la mairie de Dakar, d’être arrêté quelques heures durant, le 17 novembre dernier, alors qu’il effectuait une campagne de porte-à-porte. « Les manifestations sur la voie publique sont soumises à l’obligation d’une déclaration préalable. Le non-respect de ces dispositions expose les auteurs [à des] sanctions prévues par les lois et règlements en vigueur », avait alors rappelé le préfet de Dakar.

Pas de loi sur les financements des partis

En période de campagne en revanche, tout est permis ou presque. « De l’ouverture officielle de la campagne électorale jusqu’à la proclamation des résultats, aucun candidat ne peut être poursuivi, recherché, arrêté, détenu ou jugé pour des propos tenus ou des actes commis durant cette période et qui se rattachent directement à la compétition », stipule le code électoral. « La tradition sénégalaise, c’est que la limite de vos activités dépend uniquement de vos moyens », glisse Pape Sarr. Et ces moyens-là ne sont soumis à aucun plafond.

La question du financement des partis politiques, préalable nécessaire à l’établissement d’un plafond de dépenses en période de campagne, avait pourtant été débattue en 2021 à l’occasion du dialogue national. « Tous les acteurs étaient d’accord sur le principe, mais pas sur les modalités pratiques et les critères d’éligibilité, reconnaît un membre de l’administration électorale, qui a participé au dialogue. Sur ce plan-là, nous avons beaucoup à faire. Sans loi votée sur le financement, il est impossible de contrôler les dépenses des partis. »

De quoi générer bien sûr de fortes inégalités entre les candidats et alimenter les accusations d’achat des électeurs. « À l’heure où je vous parle, je suis bloqué à la station essence, en train d’attendre un peu d’argent pour racheter du carburant, assure El Malick Ndiaye, joint par téléphone alors qu’il bat campagne pour son propre compte dans le département de Linguère, dans le nord du pays. Je suis venu avec mon propre véhicule, j’ai loué un deuxième pick-up pour ma sécurité et mon matériel sur fonds propres. »

On est très loin des chiffres avancés par Wally Fall, le conseiller du chef de l’État, qui estime à un minimum de 100 millions de F CFA la somme nécessaire à un « candidat sérieux » pour battre campagne à Dakar – il ne dira pas néanmoins quel budget a été véritablement dépensé par sa coalition. En plus de son équipe de communication, le ministre Abdoulaye Diouf Sarr s’est adjoint les services de deux cabinets de conseil : le premier est spécialisé en marketing politique ; le second est chargé de l’évènementiel. Des professionnels de la communication, dont des journalistes, ont également été recrutés pour des séances de formation aux médias.

Reste, pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir le soutien de professionnels, les réseaux sociaux, les radios communautaires et les fils WhatsApp. « Dans tout le Sénégal, les gens sont hyperconnectés. Grâce à mes live, les vidéos que je poste, les électeurs peuvent me suivre et me reconnaître », assure El Malick Ndiaye. Il a tout de même engagé un photographe pour le suivre pendant la campagne. Mieux vaut ne rien laisser au hasard.