Politique

Attaque de drones : pourquoi les Émirats arabes unis sont visés

L’explosion de trois camions citernes à Abou Dhabi, le 17 janvier, a fait trois morts. Tout indique qu’une attaque de drones, lancés du Yémen, serait responsable du drame.

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Mis à jour le 18 janvier 2022 à 17:38

Installation de stockage du géant pétrolier Adnoc dans la capitale des Émirats arabes unis, Abou Dhabi, le 17 janvier 2022. © AFP

Aux environs de 10 heures du matin, le 17 janvier, trois camions citernes ont explosé près des infrastructures de stockage de l’Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc) dans la zone industrielle de Mussafah de la capitale des Émirats arabes unis. Ces explosions ont provoqué des incendies conséquents à 22 kilomètres du centre d’Abou Dhabi qui ont coûté la vie à trois personnes et en ont blessé six autres.

Un incendie moins important a également démarré sur un chantier de construction à l’aéroport international d’Abou Dhabi, entraînant des bouleversements mineurs du trafic aérien. L’enquête préliminaire indique pour le moment que ces explosions sont dues à de « petits objets volants », pouvant potentiellement être des drones.

« Ouragan du Yémen »

L’attaque est revendiquée dans la foulée par les rebelles yéménites houthis, qui, par la voix de leur porte-parole Nasser al Din Amir, chef adjoint du ministère de l’Information, ont annoncé d’autres attaques : « Si les Émirats poursuivent leur escalade [au Yémen], nous continuerons à répondre par nos opérations militaires contre eux. »

C’est la première fois qu’une telle attaque mortelle touche le territoire émirien

Yahya Saree, porte-parole militaire du mouvement rebelle, a confirmé qu’il préparait « une attaque militaire d’envergure » aux Émirats et se félicitait de la réussite de cette opération baptisée « Ouragan du Yémen ». Les Houthis ont plus tard revendiqué d’autres frappes de drones et de missiles balistiques sur de nombreux sites stratégiques, dont l’aéroport de Dubaï, ce que les autorités émiriennes n’ont pas confirmé.

S’il reste à déterminer officiellement les causes et les auteurs de cette attaque, les autorités émiriennes l’ont d’ores et déjà fermement condamnée et l’imputent au groupe rebelle yéménite, qualifié de « milice terroriste » par Anwar Gargash, ancien ministre des Affaires étrangères et conseiller spécial de Mohamed bin Zayed. Abdullah bin Zayed al-Nahyane, ministre des Affaires étrangères, a déclaré que les Émirats arabes unis se « réservent le droit de répondre à (…) cette sinistre escalade criminelle ». Quelques heures plus tard, la coalition annonçait avoir bombardé Sanaa, la capitale du pays prise par les Houthis début 2015, faisant au moins onze morts.

Coup dur

C’est la première fois qu’une telle attaque mortelle touche le territoire émirien. Les Houthis y avaient déjà revendiqué des frappes par le passé – notamment sur une centrale électrique nucléaire en 2017 et sur l’aéroport d’Abou Dhabi en 2018 –, ce que les autorités de la Fédération des émirats ont toujours nié.

Jusqu’alors les attaques de ce type touchaient surtout le territoire saoudien, comme celle du 24 décembre dernier à Jazan qui avait fait des morts pour la première fois depuis 2018, ou comme en 2019 sur les sites stratégiques d’Aramco d’Abqaiq et Khurais, marquant une rupture dans la manière dont les Saoudiens ont envisagé leur sécurité dans la région.

Le moment choisi pour l’attaque du 17 janvier était en outre particulièrement délicat. Ce jour-là étaient rassemblés dans l’Émirat plusieurs dirigeants du secteur de l’énergie, et le président de la Corée du Sud, Moon Jae-in, était en visite officielle.

Selon le mouvement houthi, l’attaque est donc une réponse à l’intensification récente du rôle militaire des Émirats arabes unis sur le théâtre yéménite. Ces derniers s’étaient mis en relatif retrait depuis 2019 pour consolider leurs intérêts stratégiques et géoéconomiques dans le Sud, mais où ils restaient présents à la marge et opéraient principalement au travers de leurs proxys séparatistes du Conseil de transition du Sud (CTS).

Abou Dhabi a contribué à libérer la province de Shabwa fin décembre de l’emprise des Houthis

Elle avait été précédée de la prise du cargo Rabwee battant pavillon émirien en mer Rouge début janvier. Selon Quentin Müller, journaliste spécialiste du Yémen : « Il y a une corrélation chronologique entre cette attaque et l’intensification récente de l’implication des Émiriens contre les Houthis. Depuis une ou deux semaines, les Houthis disaient qu’ils allaient attaquer. »

En effet, à la faveur d’un changement tactique et d’un redéploiement de ses forces présentes dans le pays, Abou Dhabi a contribué à libérer la province de Shabwa fin décembre de l’emprise des Houthis. Une victoire importante qui a également permis de couper des voies d’approvisionnement et de contrebande des Houthis, et de sécuriser l’accès au golfe d’Aden.

Il marque aussi le renforcement de l’emprise du CTS et de son parrain émirien dans la province, dont l’ancien gouverneur Mohammed Saleh bin Adio − du mouvement al-Islah considéré comme frériste et hostile à la présence émirienne −, a été remercié et remplacé par un gouverneur plus émiro-compatible, Awadh al-Awlaqi.

Négociations avortées ?

L’attaque marque quoi qu’il en soit une franche escalade dans la dimension régionale du conflit yéménite. Sur place, le combat s’est intensifié depuis quelques semaines, avec une hausse des raids aériens de la coalition et des offensives au sol autour de la ville de Marib, qui cristallise actuellement tous les enjeux de la guerre. Il convient cependant de rappeler que, comme pour les attaques sur les installations d’Aramco en 2019, il n’existe pas de preuve irréfutable de la responsabilité des Houthis.

Toujours selon Quentin Müller, il ne faut en effet pas « toujours tout relier aux Houthis, qui peuvent (…) prendre sur eux de revendiquer de manière opportuniste des attaques » potentiellement lancées depuis l’Iran ou l’Irak.

Les regards se tournent vers Téhéran, engagé dans un nouveau round de négociations sur le nucléaire

À Bagdad, le camp pro-iranien, qui a perdu beaucoup de sièges aux élections législatives d’octobre dernier, et voit d’un fort mauvais œil l’implication saoudienne et émirienne dans les pourparlers pour la formation du gouvernement, serait tenté d’envoyer un signal fort à Abou Dhabi.

Les regards se tournent désormais vers Téhéran, engagé dans un nouveau round de négociations sur le nucléaire et dans la désescalade avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. L’attaque revendiquée par les Houthis, soutenus par l’Iran contre Abou Dhabi, peut-elle remettre en cause ces discussions ?

S’il faut se garder de voir nécessairement la main de Téhéran derrière les actions des Houthis, l’emprise de l’Iran sur les rebelles yéménites n’étant ni totale ni directe, l’attaque va en tout état de cause introduire un malaise dans les négociations en cours. Reste que le président iranien Ebrahim Raïssi a reçu le jour même de l’attaque une invitation à se rendre aux Émirats arabes unis.