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Idi Amin Dada: « Je n’ai pas de remords, seulement de la nostalgie »

Ancien chef de l'État ougandais, depuis qu'Idi Amin Dada s'est installé en Arabie saoudite au début des années quatre-vingt, on a perdu sa trace.

Dans un ouvrage paru en avril 2003, Talk of the Devil. Encounter with Seven Dictators, le journaliste italien Riccardo Orizio nous donne des nouvelles de l’ex-dictateur Idi Amin Dada. Prétextant du fait qu’il doit réaliser des articles sur les sujets économiques, Orizio a pu obtenir, après de multiples tracasseries, un visa de l’ambassade d’Arabie saoudite à Rome en 1997. Après quoi, il débarque à Djeddah, avec la ferme intention de rencontrer l’ancien homme fort de Kampala. Après plusieurs jours d’enquête, il finit par tomber sur un masseur égyptien, qui a compté Amin Dada parmi ses clients, trois mois auparavant.

De fil en aiguille, Orizio apprend que, depuis 1980, Idi Amin Dada a passé son temps à dépenser, dans des endroits exquis, l’argent que lui donne le gouvernement saoudien au nom de la « solidarité islamique ». Il a assidûment fréquenté l’un ou l’autre sauna de la ville et les réceptions d’hôtels, tel un voyageur en transit : massage à l’hôtel Intercontinental, déjeuner au Meridien – ou vice versa -, thé au Sofitel. Les journées de l’ancien chef de l’État se terminent toujours par un café à Al Waha, un petit hôtel populaire, lieu de passage obligé pour les étrangers. Mais c’est à l’aéroport de Djeddah que, sur les conseils d’un informateur, Orizio finit par se rendre. L’ancien numéro un ougandais, lui dit-on, y va presque quotidiennement récupérer les aliments du pays que lui envoient des amis, via Londres et Nairobi : de la farine de manioc et de mil ainsi que des bananes vertes qui entrent dans la composition du plat national ougandais, le matooke. Las ! Aucune trace du bonhomme. Idi Amin Dada n’aime pas les journalistes.

Riccardo Orizio a passé son temps à pister celui que ses interlocuteurs lui ont décrit : un mastodonte jovial, tonique, souvent vêtu d’une calotte, d’une tunique blanche et de grandes bottes, qui vit dans un quartier cossu de Djeddah, roule au volant d’une Cadillac bleu clair – puis une Chevrolet Caprice -, passe beaucoup de temps à regarder les bulletins d’information et les reportages sportifs à la télévision.

Pendant plusieurs jours donc, Idi Amin Dada, volontairement, l’évite avant d’accepter de le prendre au téléphone et de le recevoir chez lui pour seulement quelques minutes – le temps de lui montrer ses chaînes de télévision satellitaires : « Je suis un bon musulman. Tout ce qui m’intéresse aujourd’hui a un rapport avec l’islam. Mes enfants ont grandi et ont quitté Jeddah. J’en ai juste envoyé deux dans des collèges aux États-Unis. J’ai une jeune épouse qui m’a donné une petite fille, Iman, et je me consacre à la religion, et à rien d’autre. Je récite le Coran, joue de l’orgue, j’aime nager et pêcher dans une station balnéaire à côté de la frontière yéménite. Les poissons y sont délicieux, croyez-moi. Une vie paisible. » Et d’ajouter : « Je n’ai pas de remords, seulement de la nostalgie. »

Nostalgie de Koboko, le petit village situé en bordure du Nil dans une région aride et pauvre, où il naquit en 1925. Toute son enfance, il a gardé les chèvres et peu fréquenté l’école d’Arua, le chef-lieu de province. Musulman de naissance comme 5 % de la population ougandaise de l’époque, le petit Amin Dada, qui appartient à la tribu nubienne des Kakwas, est très lié à sa mère, qui, abandonnée par son mari, vend des aliments sur les marchés pour survivre. En 1946, à 21 ans, Idi Amin Dada quitte son village pour s’engager dans le 4e bataillon des King’s African Rifles, l’armée coloniale britannique.

Après l’avoir employé comme plongeur, puis aide cuisinier, les Britanniques décident que ce colosse de 1,90 mètre pour 120 kilos, neuf fois champion de boxe (dans la catégorie des poids lourds) de son pays entre 1951 et 1960 pourrait être mitonné à d’autres sauces : il est versé dans le service actif. Envoyé au Kenya pour participer à la sanglante répression de la révolte des rebelles Mau Mau entre 1952 et 1960, il apprend à tuer. À son retour en Ouganda, il « pacifie » à sa manière le Karamoja, où règnent les « voleurs » de bétail. Il n’hésite pas à trancher d’un coup de machette le pénis des plus récalcitrants d’entre eux. Amin Dada, soutenu par le futur Premier ministre Milton Obote, échappe alors de justesse au tribunal militaire.

À la veille de l’indépendance en 1962, il n’est que sergent-chef, mais c’est le rang le plus élevé auquel peut prétendre un Noir dans l’armée coloniale de Sa Gracieuse Majesté. Grâce au soutien de Milton Obote, le futur président de la République, il monte rapidement en grade, complète sa formation militaire en Grande-Bretagne et suit un entraînement de parachutiste en Israël.

En 1969, Obote, chef de l’État depuis trois ans, échappe à un attentat dont Idi Amin Dada, devenu général et chef d’état major des armées, est soupçonné d’être l’auteur. Les relations entre les deux hommes se détériorent assez vite. Obote dépouille peu à peu Amin Dada de ses pouvoirs. Le 25 janvier 1971, le président se rend à Singapour, non sans avoir averti Idi Amin Dada qu’à son retour il lui demanderait des comptes sur quelques affaires non élucidées. Ce dernier n’attend pas l’échéance. Il s’empare du pouvoir. Pour l’Ouganda commence alors une période sombre.

En mars 1972, l’impulsif général, ayant obtenu de généreuses promesses du colonel Kadhafi, rompt avec Israël – alors le meilleur allié de l’Ouganda, à qui il accorde un tiers de l’aide totale octroyée à l’Afrique. Cinq cents ressortissants de l’État hébreu, des conseillers militaires, des experts, des diplomates, sont priés de plier bagage en moins de quatre jours. La même année, le dictateur expulse en une journée 80 000 Indiens – qui tiennent l’économie du pays – parce que, dit-il, Dieu « lui a ordonné de le faire dans un rêve ». La mesure est favorablement accueillie par la population qui profite du vide laissé dans le domaine du petit commerce par le départ des Asiatiques.

L’économie ne tarde pas à s’effondrer. Ce qui n’empêche pas celui qui s’est autoproclamé président à vie, puis maréchal, de jouer les amuseurs publics, d’exhiber ses nouvelles épouses avant de les répudier, d’inviter la reine Élisabeth d’Angleterre à venir en Ouganda si elle « voulait rencontrer un vrai homme ». Il apparaît en public avec son uniforme constellé de décorations qu’il s’est octroyées lui-même (dont celle de conquérant de l’Empire britannique), s’affuble du titre de « Dernier roi d’Écosse » et assassine systématiquement ses opposants politiques. Il organise une quête pour « l’Angleterre en crise », humilie les officiers supérieurs britanniques venus lui demander la grâce de Denis Hill, un enseignant condamné à mort. Il n’hésite pas à donner des conseils à Richard Nixon, Leonid Brejnev, Mao Zedong et autres Kurt Waldheim, renvoie son ministre des Affaires étrangères, l’ancien mannequin et princesse Elisabeth Bagaya, fille du roi des Toros, accusée d’avoir fait l’amour « avec un Blanc » dans les toilettes de l’aéroport d’Orly. Idi Amin se propose de réécrire entièrement l’Histoire et se prend surtout pour « l’envoyé de Dieu sur Terre ».

En octobre 1979, il envoie 2 000 soldats conquérir une partie du territoire tanzanien. L’opération éclair, qui doit durer « vingt-cinq minutes », s’achève sur une contre-offensive de l’armée tanzanienne et la fuite du dictateur en avril 1979. C’est la fin du régime de celui qui se qualifiait lui-même de « plus grand stratège de tous les temps » et avait fait tuer près de 300 000 personnes en huit ans et trois mois de pouvoir.

Il est aperçu quelques jours plus tard dans un village zaïrois au volant d’un véhicule tout-terrain avant de trouver refuge à Tripoli pendant près d’un an. Jugé trop encombrant par le colonel Kadhafi, il est accueilli en Arabie saoudite, dont le roi Faycal avait financé la construction de plusieurs mosquées en Ouganda et visité le pays en 1972. Depuis qu’il s’est installé au royaume des Saoud, il exprime régulièrement son souhait de rentrer chez lui.

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