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Le Mali face aux sanctions de la Cedeao

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Politique

Mali : Choguel Maïga peut-il revenir sur les accords militaires signés avec la France ?

Le Premier ministre malien a vivement critiqué les traités militaires qui lient Paris et Bamako, affirmant que le Mali « ne peut même pas survoler son territoire sans l’autorisation de la France ». Souhaite-t-il réellement les amender ou surfe-t-il sur le sentiment anti-français ?

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Mis à jour le 18 janvier 2022 à 16:36

Le Premier ministre malien Choguel Maïga en juillet 2021 à Bamako © BASTIEN LOUVET / BRST/SIPA

Habitué à tenir des propos acerbes à l’endroit de la France, le chef du gouvernement malien s’est fendu, le 15 janvier, d’une nouvelle salve d’attaques. Alors qu’il répète à l’envi que Paris a « empêché l’armée malienne d’entrer à Kidal » et y a créé « une enclave terroriste », puis dénoncé son « abandon en plein vol » dans la lutte contre le terrorisme, Choguel Kokalla Maïga a cette fois-ci remis en cause les fondations mêmes des accords militaires qui lient les deux pays lors d’une interview fleuve diffusée sur les ondes de l’ORTM, au cours de laquelle il a évoqué la coopération militaire avec la Russie, les assises nationales ou encore le calendrier de la transition.

« Accords déséquilibrés »

Principal point de friction évoqué par le Premier ministre lors de cet entretien : l’espace aérien malien. « Nous voulons relire les accords déséquilibrés qui font de nous un État qui ne peut même pas survoler son territoire sans l’autorisation de la France », a-t-il tancé.

Quand les Maliens veulent faire décoller un avion, ils ne demandent pas, ils le font. Ils sont chez eux

Soucieuse de ne pas envenimer davantage la situation, la France s’est gardée de répondre de manière frontale mais, en coulisses, l’on sent poindre l’agacement. « Les accords ne mentionnent absolument rien qui puisse contraindre l’aviation malienne, insiste-t-on au ministère des Affaires étrangères. Jamais les Maliens n’auraient consenti à signer un tel texte. Quand ils veulent faire décoller un avion, ils ne demandent pas, ils le font. Ils sont chez eux. »

L’accusation est également réfutée au sein de l’état-major français. « Soyons clairs : jamais l’armée française n’a empêché l’armée malienne de survoler son territoire, affirme une source qui a souhaité rester anonyme. Et rien, dans l’accord de défense, ne prévoit qu’elle puisse le faire. » Notre interlocuteur admet qu’il « existe des procédures de coopération logiques afin d’éviter les accidents entre appareils maliens et français » mais précise qu’il ne s’agit « en aucun cas pour la France d’autoriser ou non le survol de leur territoire aux Maliens. » Interrogés par Jeune Afrique, plusieurs spécialistes du Mali et des questions militaires affirment qu’aucun élément ne permet à ce jour de penser que des militaires français ont été à l’origine d’une telle interdiction.

Deux accords et une ambiguïté

Il existe en revanche une ambiguïté concernant le fait que les déplacements français soient ou non soumis au consentement malien. Deux cadres définissent aujourd’hui la coopération militaire entre Français et Maliens. « D’un côté, il y a des accords, signés en mars 2013, encadrant l’intervention d’assistance militaire française, en l’occurrence Serval puis Barkhane, résume Julien Antouly, doctorant et spécialiste en droit des conflits armés à l’Université Paris-Nanterre. Le texte a été mis à jour en 2020 pour y associer les pays européens qui composent la task force Takuba. De l’autre, un traité de défense datant de 2014, qui est venu remplacer un texte de 1985. Il s’agit là d’un traité général de coopération militaire qui ne concerne pas particulièrement l’opération Barkhane. » Si ce dernier prévoit que tout déplacement terrestre, maritime ou aérien des forces françaises est libre mais soumis au consentement préalable de l’État malien, l’accord de 2013 ne mentionne pas l’obligation d’obtenir le consentement de Bamako.

Quel est l’accord que le Premier ministre cherche à amender ? Celui de 2014, a fait savoir le ministère malien des Affaires étrangères à l’ambassadeur de France dans un courrier adressé fin 2021. « Toucher à ce traité permet aux Maliens de revoir les conditions de la présence française sans chercher à modifier l’accord de 2013, qui leur ferait prendre le risque d’un retrait pur et simple des troupes françaises », analyse un spécialiste de la question, qui a également requis l’anonymat.

Parmi les points que Bamako souhaiterait revoir : le cadre juridique de l’intervention française, jusqu’ici automatiquement appliqué aux contingents de Takuba. Il s’agirait alors de nouer des accords bilatéraux spécifiques avec chaque pays intégrant la task force. Le gouvernement souhaite également revoir certaines facilités accordées aux militaires français concernant les exemptions de visa ou l’importation de matériel militaire. Rien toutefois ne semble indiquer que les autorités maliennes cherchent à revoir les règles en matière de survol aérien.

Échanges cinglants

Dans son interview, c’est pourtant de l’accord de 2013 dont parle Choguel Maïga, évoquant la lettre du 11 janvier 2013 par laquelle le Mali demandait officiellement à François Hollande de faire intervenir l’armée française. « C’est une incohérence de plus, tranche, cinglante, une source au sein du ministère français des Affaires étrangères. Comme lorsque Choguel Maïga dit que la France est là pour occuper le Mali éternellement et en même temps qu’elle l’abandonne en plein vol. C’est ce qu’on appelle du populisme. »

Certains pays se servent de la Cedeao pour régler d’autres comptes, estime le Premier ministre

Surfant sur une vague de contestation à l’égard de la France et de l’opération Barkhane, le Premier ministre s’est exprimé quelques jours après l’annonce des sanctions de la Cedeao prises le 9 janvier à l’encontre du Mali, avec le soutien de la France et de l’Union européenne. Des sanctions jugées « illégales » par le chef du gouvernement, qui a annoncé vouloir déposer une plainte devant les institutions sous-régionales.

Ses propos interviennent surtout après des mois de tension entre Bamako et Paris. « Certains pays se servent de la Cedeao et de l’Uemoa pour régler d’autres comptes », a même estimé le Premier ministre. Un tacle à peine déguisé contre la France. Contactée par Jeune Afrique, la primature n’a pas répondu à nos sollicitations.