Le président Patrice Talon au palais de la Marina, à Cotonou, lors de la cérémonie de retour des œuvres sacrées restituées par la France, le 10 novembre 2021. © YANICK FOLLY/AFP

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Bénin : Patrice Talon, omniprésident sur tous les fronts

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Bénin : Patrice Talon, omniprésent, omniprésident

Réélu en avril 2021 à la tête du pays pour un second et dernier mandat censé être « hautement social », Patrice Talon est chef de l’État, chef du gouvernement et chef des armées. Parviendra-t-il à maintenir la cohésion au sein de sa majorité, constituée de fortes têtes dont certaines songent déjà à 2026 ? Et au sein du pays ?

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Mis à jour le 7 février 2022 à 11:27

Le président Patrice Talon au palais de la Marina, à Cotonou, lors de la cérémonie de retour des œuvres sacrées restituées par la France, le 10 novembre 2021. © YANICK FOLLY/AFP

C’est un petit morceau de bois sombre d’une trentaine de centimètres de long, tel le témoin que se passent de main en main les athlètes dans une course de relais. Un bâton que l’activiste togolais David Dosseh tend au président béninois Patrice Talon. Ce dernier vient de le rejoindre à la tribune du Sommet citoyen sur la bonne gouvernance, que les collectifs Tournons la page et Togo debout organisent à Cotonou en ce samedi 10 juillet 2021. Deux chiffres sont gravés sur le bois : 1 et 2. Comme le nombre maximum de mandats présidentiels fixés par la Constitution. Le chef de l’État béninois, réélu quelques semaines plus tôt dès le premier tour avec 86 % des suffrages exprimés, se saisit du symbole avec un grand sourire.

A-t-il une pensée pour son homologue et voisin togolais Faure Gnassingbé, qui en est à son quatrième mandat et avec lequel les relations sont si tendues ? Pense-t-il au Guinéen Alpha Condé, réélu un an plus tôt pour un troisième mandat, dont personne ne pouvait alors prédire qu’il se terminerait si abruptement deux mois plus tard ? Face aux militants qui discutent depuis des heures du « virus du troisième mandat », il promet : « Le troisième dimanche du mois de mai 2026 », il passera le relais « à celui qui aura eu la confiance du peuple béninois ».

Passe d’armes diplomatique

Six mois plus tard, c’est devant les parlementaires qu’il réitère cet engagement. Un public pour le moins acquis, les députés issus des dernières législatives étant tous membres de l’Union progressiste (UP) et du Bloc républicain (BR), les deux partis de la mouvance présidentielle, seuls autorisés à présenter des listes. « C’est le tout premier discours sur l’état de la nation de mon second mandat. Je n’ai pas dit le deuxième », lance le chef de l’État béninois en préambule. La précision sémantique est importante (le second est toujours le dernier) et surtout symbolique. Depuis la réforme engagée en 2019 sur son initiative, la Loi fondamentale béninoise est désormais la plus claire d’Afrique de l’Ouest sur le sujet : au Bénin, personne ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels « au cours de sa vie ».

Pourtant, lors de ce discours, Patrice Talon a déçu les espoirs de ceux, nombreux au sein de l’opposition béninoise, qui attendaient un geste de sa part sur les cas de Reckya Madougou et de Joël Aïvo. Depuis la rencontre entre Thomas Boni Yayi et Patrice Talon, en septembre dernier, beaucoup prophétisaient en effet une grâce présidentielle pour les deux opposants, condamnés respectivement à vingt ans et dix ans de prison. Le geste attendu n’est pas venu.

« Les mesures de grâce interviennent traditionnellement avant la fête nationale », le 1er août, tempère un cacique de la majorité. « La grâce relève des prérogatives du président de la République, mais le ministère de la Justice et le Conseil supérieur de la magistrature se penchent également sur les dossiers », précise Wilfried Léonce Houngbedji, secrétaire général adjoint et porte-parole du gouvernement, avant de glisser que « pour obtenir une grâce, il faut aussi savoir faire amende honorable ».

Les préjugés sur l’histoire politique de l’Afrique voilent les grandes mutations démocratiques en cours au Bénin, surtout à l’international

Le dossier a valu à Cotonou de s’attirer les foudres d’une partie de la communauté internationale. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’est dit « préoccupé » et a affirmé avoir « fait pression fermement auprès des autorités béninoises », notamment lors de la visite de Patrice Talon à Paris, en novembre dernier. Washington a pour sa part fait état de ses « graves inquiétudes quant à l’ingérence de la politique dans le système de justice pénale du Bénin » et dénoncé un « ciblage systématique des figures de l’opposition politique ».

La passe d’armes diplomatique a suscité la colère de l’exécutif, qui, au lendemain de la présidentielle, s’était déjà emporté contre les « ingérences étrangères ». « Les préjugés sur l’histoire politique de l’Afrique voilent maintes vues, surtout à l’international, sur les grandes mutations démocratiques en cours au Bénin, balaie Orden Alladatin, député de l’Union progressiste. Washington devrait au contraire encourager les efforts en cours. »

Opposition éparpillée

Il n’en reste pas moins que l’horizon politique semble largement obstrué du côté de l’opposition. Paul Hounkpè, candidat malheureux au poste de vice-président sous les couleurs des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE), a bien obtenu le poste de « chef de file de l’opposition ». Mais sans aucun élu à l’Assemblée nationale et avec seulement une poignée éparpillée dans les mairies, ses moyens sont pour le moins limités. « Nous ne regrettons pas d’être allé aux élections, assume cependant Alassane Soumanou Djimba, le président des FCBE et candidat de son parti à la présidentielle. Nous avons sans doute eu raison trop tôt : ceux qui appelaient au boycott sont en ordre de marche pour participer aux prochains scrutins. »

Du côté de l’opposition « radicale », Les Démocrates restent sur une ligne dure, à l’instar d’Éric Houndété, leader du parti créé par Thomas Boni Yayi, martelant qu’ « il n’y a pas eu d’élection démocratique au Bénin ». Mais déjà des signes de divisions apparaissent, plusieurs membres ayant déserté pour créer un énième nouveau parti : Nouvelle alliance. Irenée Agossa, candidat malheureux à la présidentielle, conteste sa légitimité mais reste ouvert au dialogue… y compris et surtout au sein d’une opposition divisée. « Il faut des assises de l’opposition pour enfin construire une plateforme commune », plaide le patron de Restaurer l’espoir.

« Le président de la République a eu des gestes d’apaisement après sa rencontre avec Thomas Boni Yayi », assure un ministre, qui cite l’exfiltration par Patrice Talon de deux députés du Bloc républicain particulièrement décriés, qui avaient été élus dans le nord du pays, le fief de Boni Yayi. He Okounlola, député de Savé, et Adam Bagoudou, député de Tchaourou, ont ainsi respectivement été nommés ambassadeurs du Bénin en Russie et en Arabie saoudite. « Ils ont laissé leur place à leurs suppléants, moins clivants », assure notre interlocuteur.

C’est devenu une sorte de loterie politique, tout le monde se demande derrière qui il va falloir se ranger quand l’heure viendra…

C’est au sein de sa propre majorité que l’omniprésence du président-patron se fait la plus prégnante. Les législatives prévues en 2023 promettent d’être le théâtre de durs affrontements entre l’Union progressiste et le Bloc républicain, les deux principaux partis se réclamant de la mouvance présidentielle. « La réforme du système partisan, le code électoral et le parrainage ont pour vocation de canaliser les ardeurs qui pourraient naître, tempère Orden Alladatin. Que les grands partis s’affrontent pour la dévolution du pouvoir est justement l’un des principaux résultats attendus des réformes. »

La mouvance présidentielle s’interroge

Au-delà, c’est déjà 2026 que tous ont en tête. « Il y aura un candidat de l’UP, et un candidat du BR. C’est une certitude. La question, c’est de savoir qui. La réponse, c’est Patrice Talon qui la donnera », glisse un cadre du Bloc républicain. « C’est devenu une sorte de loterie politique, estime quant à lui un cadre de l’UP. Tout le monde se demande derrière qui il va falloir se ranger quand l’heure viendra… »

Pour le moment, le chef de l’État se garde bien de laisser filtrer le moindre signe de préférence, quitte à faire coexister au sein de son gouvernement des personnalités pourtant réputées pour entretenir une défiance mutuelle.

Au lendemain de sa victoire, Patrice Talon a reconduit la quasi-totalité de ses ministres, au nom du principe selon lequel « on ne change pas une équipe qui gagne ». Parmi les quelques changements : Abdoulaye Bio Tchané, maintenu à son poste de ministre d’État chargé du Plan et du Développement, s’y est vu adjoindre la Coordination de l’action gouvernementale. Un poste de quasi-Premier ministre pour le patron du BR, qui pourrait ressembler à un début de passage de témoin… Sauf qu’Abdoulaye Bio Tchané, qui soufflera ses 70 bougies le 25 octobre prochain, sera trop âgé pour briguer la présidence en 2026.

Dauphins potentiels

Au sein de l’UP, on cite plusieurs noms. À commencer par ceux de deux quadras : Romuald Wadagni, le ministre des Finances, et Oswald Homeky, son confrère des Sports et de la Jeunesse. Le premier a pour lui son profil de jeune cadre dynamique, ses succès sur les marchés internationaux, sa proximité avec le chef de l’État… S’il assure à chaque occasion n’avoir en tête que les missions qui lui ont été confiées par le « patron », ses proches se font moins définitifs. « L’heure n’est pas venue d’en parler, souligne l’un d’eux. Mais beaucoup y pensent pour lui. »

Quatre ans et demi, c’est long. Ceux qui sont engagés aux côtés de Patrice Talon savent que l’heure est au développement

Le second est un autre « jeune loup » auquel on prête des ambitions. Comme Romuald Wadagni, il est originaire du Couffo, dans le sud-ouest du pays. Mais lui est un habitué du terrain, sur lequel il a commencé à évoluer dès 2015, lorsqu’il militait contre Boni Yayi. Des rencontres informelles ont même été organisées, rassemblant entrepreneurs, chercheurs et militants. « C’étaient plus des cercles de réflexion que des réunions dont l’objectif aurait été la structuration d’un mouvement politique », confie l’un de ceux qui ont été « approchés ».

Les noms de certains alliés historiques de Patrice Talon reviennent aussi régulièrement. Parmi eux, celui de l’ancien ministre de la Justice Joseph Djogbénou, qui préside la très stratégique Cour constitutionnelle depuis 2018. Les positionnements de deux autres personnalités du premier cercle de Patrice Talon sont également scrutés avec attention : Johannes Dagnon et Olivier Boko. Le premier dirige le Bureau d’analyse et d’investigation, organisme auteur d’audits très redoutés dans le milieu politique et économique béninois. Le second, cousin du chef de l’État, accompagne ce dernier dans quasiment tous ses déplacements et est son émissaire auprès des personnalités politiques.

Revalorisation salariale

« Personne n’osera se déclarer tant que le chef n’aura pas lui-même désigné un successeur. Sortir du bois maintenant serait risqué », reconnaît l’analyste politique Steve Kpoton. « Quatre ans et demi, c’est long. Ceux qui y pensent en se rasant en ont conscience. Et ceux qui sont engagés aux côtés de Patrice Talon savent que l’heure est au développement », résume Wilfried Léonce Houngbedji.

Sur ce plan, les chantiers sont nombreux. Contrer la poussée du risque jihadistes aux frontières avec le Burkina Faso et le Niger n’est pas le moindre. Sur le plan économique, si le Bénin a de bons résultats, les conséquences de la pandémie ont pesé sur l’inflation et les fruits de la croissance retrouvée tardent à venir gonfler les poches des Béninois de la rue. Patrice Talon a promis de « relever les salaires des travailleurs » et d’investir dans des secteurs pourvoyeurs d’emplois. La mise en œuvre de la seconde phase du Programme d’actions du gouvernement (PAG) doit, sur ce front social, permettre de « transformer l’essai » du premier mandat.

Une chose est sûre : d’ici à ce fameux troisième dimanche du mois de mai 2026, qui verra Patrice Talon transmettre le relais de bois sombre à son successeur, le mot d’ordre est clair : c’est « silence dans les rangs ».