Politique

Algérie : les vidéos de Guermit Bounouira depuis la prison de Blida sont-elles authentiques ?

Extradé en 2020 de Turquie, Guermit Bounouira a été condamné par le tribunal militaire de Blida pour espionnage. Quelques jours auparavant, il mettait en cause de hauts gradés de l’armée dans des vidéos diffusées depuis Londres et qu’il aurait prétendument enregistrées dans sa cellule.

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Mis à jour le 17 janvier 2022 à 16:25

La prison de Blida est réputée être l’une des mieux gardées d’Algérie. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Guermit Bounouira, adjudant-chef à la retraite et ancien secrétaire particulier d’Ahmed Gaïd Salah, a été condamné, le 10 janvier, à la peine capitale par le tribunal militaire de Blida, où il est détenu depuis son extradition de Turquie, en juillet 2020.

Bras droit de l’ancien vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée décédé en décembre 2019, Bounouira était poursuivi pour « divulgation d’informations classées secret défense touchant aux intérêts de l’Armée nationale populaire (ANP) et de l’État ».

Après la mort d’Ahmed Gaïd Salah en décembre 2019, Guermit Bounouira avait gagné la Turquie et aurait tenté d’obtenir sa naturalisation en échange de documents confidentiels de l’armée algérienne, dont un listing des promotions d’officiers en 2019.

Deux autres personnes ont été condamnées in absentia à la prison à perpétuité dans le cadre de la même affaire. Il s’agit du général Ghali Belkecir, patron de la gendarmerie nationale entre juillet 2018 et juillet 2019, en fuite à l’étranger et qui fait l’objet de plusieurs mandats d’arrêt internationaux émis par le tribunal militaire de Blida.

Trois vidéos

Le général Belkecir a déjà été condamné à 20 ans de prison par la même juridiction pour « détention d’informations et de documents confidentiels dans le but de les mettre à la disposition d’un agent d’un pays étranger ».

Considéré comme l’un des personnages les plus influents de l’ancien régime, Ghali Belkecir avait supervisé les enquêtes pour corruption lancées par Ahmed Gaïd Salah et qui ont abouti à la condamnation d’anciens ministres et oligarques proche de l’ex-président Bouteflika.

Larbi Zitout, membre fondateur du mouvement islamiste Rachad que les autorités algériennes ont classé comme organisation terroriste, a lui aussi été condamné à la perpétuité.

Réfugié depuis plusieurs années à Londres, d’où il attaque le pouvoir sur les réseaux sociaux, cet ancien diplomate est proche de Guermit Bounouira avec lequel il était en contact, aussi bien lorsqu’il était en poste en Algérie qu’en Turquie, où le bras droit d’Ahmed Gaïd Salah a trouvé refuge avant son extradition vers Alger.

Comment Guermit Bounouira a-t-il pu enregistrer des vidéos dans la prison militaire de Blida ?

La condamnation de Guermit Bounouira et de ses deux co-accusés intervient quelques jours après la diffusion depuis Londres de trois vidéos attribuées à Bounouira dans lesquelles celui-ci accuse plusieurs hauts gradés de l’armée d’être impliqués dans des réseaux de trafic de drogue et d’armes, et de s’être livrés à des faits de corruption et de blanchiment d’argent.

Dans deux des vidéos supposément tournées dans sa cellule de la prison de Blida, Bounouira accuse Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’armée depuis la disparition de Gaïd Salah, d’être un trafiquant de drogue à partir du Maroc et du sud algérien.

Dans une autre vidéo, toujours postée depuis Londres, Guermit Bounouira s’en prend au général à la retraite Mohamed Médiène dit « Toufik », patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS) de 1990 à 2015. Incarcéré à la prison de Blida de mai 2019 à décembre 2020 dans le cadre d’une accusation d’atteinte à la sécurité de l’armée et de l’État dont il a été blanchi, « Toufik » était connu pour son hostilité à Ahmed Gaïd Salah.

Pourquoi ces trois vidéos ont-elles été postées de Londres ? Comment Guermit Bounouira a-t-il pu enregistrer des vidéos depuis la prison militaire de Blida considérée comme la mieux surveillée d’Algérie ?

Selon nos informations, les trois documents sont des montages effectués à partir de vidéos que Guermit Bounouira avait envoyées à Larbi Zitout à l’époque où il était en fuite en Turquie.

Les cellules de la prison de Blida sont peintes en bleu, les détenus ont des combinaisons couleur bordeaux, alors que la literie dans les cellules est gris clair. Or dans les trois vidéos attribuées à Bounouira, le mur du lieu d’où il a fait ses enregistrements est de couleur jaune, sa literie est blanche et lui porte un pull jaune. Des éléments qui appuient la thèse de vidéos tournées en Turquie entre mars et juillet 2020 pendant la cavale de Bounouira.

Complicités ?

Sur ces vidéos, des enregistrements sonores que Guermit Bounouira a envoyés à partir de la prison militaire de Blida ont été ajoutés.

Il aurait enregistré ces trois documents sonores à voix basse en novembre 2021 lorsqu’il a été extrait à deux reprises de sa cellule pour être auditionné sur le fond par un juge d’instruction dans les affaires pour lesquelles il a été poursuivi.

La sortie de ces enregistrements sonores – la lecture d’une lettre d’une vingtaine de pages écrite en arabe – soulève des interrogations sur d’éventuelles complicités au sein de la prison militaire de Blida.

L’Algérie a décrété un moratoire sur l’application de la peine capitale en août 1993

Bounouira est détenu au pavillon n° 5 de la prison militaire de Blida qui compte cinq bâtiments. Placé en isolement, l’adjudant-chef à la retraite n’est pas autorisé à se trouver dans la cour en même temps que les autres détenus. Il mange seul dans sa cellule. Il ne croise les autres prisonniers que lorsqu’il se rend au parloir pour échanger avec ses avocats.

Le personnel pénitentiaire de la prison de Blida est composé de soldats ayant le grade de caporal afin de prévenir d’éventuelles complicités. Les gardiens sont fouillés et passent au détecteur de métaux pour empêcher les trafics de drogue et surtout l’introduction de téléphones dans l’établissement pénitentiaire.

L’Algérie a décrété un moratoire sur l’application de la peine capitale en août 1993, date à laquelle sept personnes, poursuivies dans l’affaire de l’attentat contre l’aéroport d’Alger qui a fait 9 morts en août 1992, avaient été passées par les armes.