Politique

La stratégie inavouée de Fouad Ali El Himma

En l'espace de quelques mois, son dynamisme frénétique - et néanmoins ordonné - l'a projeté au centre de la vie politique. Sa mission : préparer l'« après-Abbas ».

Qu’arrive-t-il à Fouad Ali El Himma ? On se posait déjà la question quand, à la veille des législatives de septembre 2007, il avait quitté son poste de ministre délégué à l’Intérieur, et son statut enviable de « plus proche collaborateur du roi », pour aller quérir un vulgaire siège de député dans une lointaine province. Depuis, élu haut la main dans les R’hamna, à proximité de Marrakech, il anime un groupe parlementaire qui compte une cinquantaine de députés et tient entre ses mains le sort du gouvernement d’Abbas El Fassi. Il a également lancé le Mouvement pour tous les démocrates (MTD) et s’est entouré d’une équipe respectable. Il a publié un manifeste politique et mis en place une structure de communication. À coup sûr, l’ancien ministre ne chôme pas. Il est à Agadir aux côtés d’Aziz Akhannouch, baron du Souss et ministre de l’Agriculture, pour délivrer la bonne parole aux élites locales. On le signale à Paris avec Salaheddine Mezouar, le ministre des Finances, pour rencontrer MRE (Marocains résidant à l’étranger) et étudiants des grandes écoles. Il confère encore avec les partis politiques (sans dire lesquelsÂ). Bref, ce dynamisme frénétique et néanmoins ordonné a projeté, en l’espace de quelques mois, Fouad Ali El Himma (FAH) au centre de la vie politique marocaine. S’étant éloigné officiellement du Palais, il demeure l’« ami du roi » (il le voit ou lui téléphone tous les jours, assure-t-onÂ). Il est au cÂur de toutes les conversations. Et ce n’est pas un hasard si la presse, sûre d’accroître son audience, consacre des pages et des pages à ses faits et gestes.
Seulement voilà, le même indicateur, crédible puisque ici la presse est réellement libre, donne des signes différents. FAH ne monopolise plus, ces derniers temps, la une des journaux. À croire qu’il se trouve dans le creux de la vague ou qu’il est tombé dans un trou d’air. Derechef, les interrogations qu’il suscitait au début de son aventure reprennent de plus belle : mais qu’arrive-t-il donc à Fouad Ali El Himma ? Soudain désintérêt ? Désaffection passagère ? Lassitude suscitée par la profusion médiatique : c’est too much, ou « très trop », comme on dit en Algérie.

En service commandé
Il y a sans doute un peu de tout cela, mais surtout une absence de lisibilité inhérente à la démarche politique de l’ami du roi. Prenons le manifeste du MTD intitulé « Principes et Objectifs », et diffusé le 25 février. Tout y est, et il ne peut susciter que sympathie et adhésion. Il se propose de réhabiliter l’action politique et de réconcilier les Marocains avec la chose publique. C’est plus que jamais nécessaire et urgent après la faible participation aux dernières élections (37 %). Il évoque les réformes entreprises telles que le code de la famille ou l’Instance Équité et Réconciliation (IER), et ne dissimule pas les maux du pays qui ont pour noms « exclusion, rejet de l’autre, terrorisme », sans oublier « pauvreté, chômage, corruption, émigration ». Au sujet des élections, outre l’abstention, le document dénonce l’usage massif de l’argent et l’absence de débat sur les programmes. « Notre pays a besoin, peut-on lire encore dans le manifeste, d’un véritable sursaut démocratique. Il a besoin d’une réflexion profonde et d’une vision claire se basant sur les acquis réalisés, apte à faire face aux dysfonctionnements et à prospecter l’avenir de manière visionnaire. »
Le MTD se présente comme une « initiative qui a des objectifs, une méthodologie et un cadre », et le manifeste les décline tout aussi clairement, mais on est frappé par leur caractère abstrait. La littérature de FAH et de ses amis baigne dans les bons sentiments. Tout y est, sauf l’essentiel : le projet politique. Un politologue le dit joliment en citant le fameux aphorisme attribué à Confucius : « Le plus difficile est de chercher un chat noir dans une pièce sombre surtout lorsqu’il ne s’y trouve pas. » Un projet politique suppose par définition un objectif déterminé, qui ne plaît pas nécessairement à tout le monde et qui mobilise en connaissance de cause ses partisans comme il rassemble ses adversaires et ennemis. L’unanimisme ici revendiqué, affiché, puisqu’on a choisi de s’adresser à « tous les démocrates », est soit un leurre, un stratagème somme toute innocent, classique, soit, plus préoccupant, un aveu de naïveté. Dans un autre document du MTD intitulé « Le Maroc demain », on lit cette profession de foi assez grandiloquente : « Ce qui nous anime, c’est la volonté de jeter les fondements d’un acte historique. » Puis : « Le Mouvement pour tous les démocrates ne sera par conséquent jamais un simple parti politique qui viendra allonger la liste des partis existants. »
Or il semble bien qu’on n’ait pas prêté suffisamment attention à cette précision essentielle. Pour l’opinion, ces circonvolutions relevaient de la dissimulation politicienne habituelle ou du marketing, et il ne faisait pas de doute que FAH allait finir par annoncer la création de son parti. Un vétéran comparait le MTD aux cars Laghzaoui, à Fès, au temps du protectorat, qui ne partaient que lorsque tous les sièges étaient occupés. Le car El Himma ne tardera pas à faire le plein. Dès son lancement, le MTD a bénéficié d’une force d’attraction irrésistible, à la mesure de l’influence qu’exerce aujourd’hui la monarchie et, par voie de conséquence, l’ami du monarque. Un confrère a même eu ce commentaire : « Une force d’aspiration, voire de siphonnage – de ce qui est siphonnable – du champ politique est entrée manifestement en action. »
On attendait donc le « parti d’El Himma » qui tardait à voir le jour ; et sans doute cette attente prolongée a-t-elle provoqué frustration et lassitude. Mais on peut soutenir que sous une forme ou une autre, ce parti verra le jour. Le MTD devrait rester encore quelque temps cet objet politique non défini (OPND), mais il s’attellera tôt ou tard à la tâche assignée à l’ami du roi.
On ne franchit pas le Rubicon pour pêcher à la ligne. Et Fouad Ali El Himma n’a pas quitté l’Intérieur pour être député des R’hamna. Il est en service commandé et sa mission est de préparer l’« après-Abbas ». Pour sacrifier à la « méthodologie démocratique », le roi a dû désigner Abbas El Fassi comme Premier ministre, mais, pour différentes raisons, ce n’est qu’une solution provisoire. Il convient donc de préparer une autre configuration gouvernementale qui respecte les exigences de la démocratie et les impératifs de l’efficacité.

Objectif 2012
Ici intervient le rôle assigné à FAH. Il lui revient de jeter les bases d’un rassemblement qui soit en mesure de regrouper les forces de progrès et de barrer la route à l’islamisme en pleine expansion. Un pragmatisme à tous crins devrait être de mise, mais il n’est pas difficile d’imaginer les contours de la nouvelle équation politique. Les stratèges du Palais tablent vraisemblablement sur le retrait de l’Istiqlal, en proie à l’usure du pouvoir, et sur l’éclatement de la Koutla, l’alliance qui lie ce parti à l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Et c’est à l’horizon 2012, la prochaine échéance électorale, que pourrait se constituer, autour du MTD (sous un autre label au besoin), une coalition qui regrouperait les socialistes et les « partis du Palais », tel le Rassemblement national des indépendants (RNI). Objectif : le Maroc aurait un gouvernement avec à sa tête un Premier ministre de plein exercice puisqu’il est l’ami du roi et qu’il y a été préparé de longue main. Mais 2012, c’est loin. Une telle hypothèse de travail, séduisante sinon cohérente aujourd’hui, pourrait-elle résister à l’épreuve du temps ?

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