Économie

Avion d’Air Côte d’Ivoire saisi : les véritables origines de l’affaire BNI Gestion-Oumar Diawara

Suivie de près à la présidence, l’affaire opposant l’investisseur et l’État ivoirien a commencé fin 2015, lorsque l’ex-directrice générale de BNI Gestion a tenté de profiter du boom immobilier à Abidjan.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 19 janvier 2022 à 11:54

Fatoumata Sakandé-Cissé, ex-directrice générale de BNI Gestion. © Abidjan.net

Personne ne parle plus d’elle ou presque et cela lui va très bien. Fatoumata Sakandé-Cissé, ex-directrice générale de BNI Gestion, aurait d’ailleurs, selon nos sources, un temps quitté la Côte d’Ivoire pour mettre le plus de distance possible entre elle et l’agitation provoquée par l’homme d’affaires congolo-malien Oumar Diawara, lorsqu’il a saisi fin 2021 un avion d’Air Côte d’Ivoire à Bamako.

Sollicitée par Jeune Afrique en novembre, elle a confirmé préférer rester hors champ : « Sur recommandation de mon conseil, je vous contacterai en temps opportun pour échanger avec vous ». Depuis, silence radio. Jusqu’en juillet 2017, l’épouse d’Adama Sakandé-Cissé, bras droit dans le monde des affaires d’Adama Bictogo, président du groupe Snedai et membre très influent du RHDP (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix, au pouvoir), était la directrice générale sans histoire du gestionnaire d’actif de la Banque nationale d’investissement de Côte d’Ivoire.

Tout s’est emballé lorsqu’elle a vendu, pour le compte de son entreprise, la société immobilière Perl Invest, propriétaire de six terrains, à Oumar Diawara. Et c’est pour récupérer ces actifs, confisqués par l’État, qui lui reproche de les avoir acquis pour le quinzième de leur prix grâce à l’aide de Fatoumata Sakandé-Cissé, que ce dernier s’est lancé dans un retentissant bras de fer avec les autorités ivoiriennes. Pour mieux comprendre l’origine de cette affaire suivie de près à la présidence, il faut revenir quelques années en arrière.

Pression foncière

Créé en 2009 par la banque publique ivoirienne, BNI Gestion propose à ses clients de placer leurs fonds sur les marchés financiers afin d’obtenir des revenus plus importants. À partir de 2014, les piètres performances de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) incitent Fatoumata Sakandé-Cissé à réfléchir à de nouveaux placements pour ses investisseurs.

La capitale économique ivoirienne profite alors d’une croissance très forte, portée par les aménagements urbains démarrés après la crise post-électorale de 2011. La pression foncière s’accroît et la valeur des terrains est amenée à grimper. L’ancienne élève de l’École supérieure de commerce d’Abidjan flaire le bon coup. Elle se lance en créant Perl Invest en novembre 2015 avec l’accord du directeur général de BNI, également président du Conseil d’administration de BNI Gestion, Eugène Kassi N’Da. Lui aussi sera démis de ses fonctions en 2018, emporté par les répliques de cette affaire.

Pourquoi Fatoumata Sakandé-Cissé anticipe-t-elle d’éventuelles nouvelles dispositions ? Lui-a-t-on donné des garanties en haut lieu ?

Fatoumata Sakandé-Cissé s’engage alors à obtenir l’agrément du CREMPF, le régulateur des marchés financiers de l’Uemoa. Elle est confortée dans sa démarche, qu’elle présente elle-même comme « avant-gardiste », quand, quelques semaines plus tard, le secrétaire général de cette instance Mory Soumahoro évoque lors d’un colloque organisé en décembre 2015 à Yamoussoukro, la possibilité d’une évolution réglementaire permettant aux gestionnaires d’actifs d’investir dans des projets immobiliers. Pourquoi celle qui était décrite comme professionnelle anticipe-t-elle d’éventuelles nouvelles dispositions en procédant entre février et novembre 2016 à l’achat de six terrains ? Lui-a-t-on donné en haut lieu la garantie que la réglementation allait évoluer ?

En avril 2016, Fatoumata Sakandé-Cissé tentera effectivement de faire agréer un fonds immobilier, en dehors de tout cadre légal. Elle n’obtiendra jamais de réponse formelle jusqu’à ce que, fin juillet 2016, le régulateur écrive au président de BNI Gestion pour l’informer de manquements majeurs dans la gouvernance de la société, dont l’acquisition de terrains non bâtis. À partir de ce moment-là, l’ex-directrice n’aura de cesse de tenter de régulariser la situation. Mais Mory Soumahoro, nommé depuis conseiller du ministre de l’Économie, restera sourd à toutes ces tentatives de conciliation.

Règlement de comptes

Selon Fatoumata Sakandé-Cissé, la remise en cause de la gouvernance de BNI Gestion tiendrait davantage à un règlement de comptes politique entre Cissé Souleymane, président du conseil d’administration (PCA) de BNI et proche du Premier ministre d’alors Amadou Gon Coulibaly, et Eugène Kassi N’Da, directeur général de BNI et PCA de BNI Gestion, fidèle lui à l’ex-président Henri Konan Bédié. Elle et Eugène Kassi N’Da forment, il est vrai, un tandem très uni.

Afin de sortir de cette impasse, l’ancienne directrice générale décidera de vendre sa filiale Perl Invest à qui les terrains ont été transférés. Alimentée au départ par deux fonds créés par BNI Gestion pour ses clients – principalement des salariés de sociétés publiques –, cette activité immobilière a donc dû être refinancée grâce un prêt de 15 milliards de F CFA (23 millions d’euros) souscrit par BNI Gestion auprès de la BGFI. Cette dette aurait dû être transférée à Perl Invest.

Mais le 17 juillet 2017, alors qu’Oumar Diawara, vient d’acquérir cette société, l’emprunt est remboursé par BNI Gestion sur ordre de sa directrice. Celui-ci ne débourse finalement qu’un peu plus d’1 milliard F CFA pour prendre possession de Perl Invest pourtant évalué à plus de 16 milliards.

L’opération met en grande difficulté la filiale de la Banque nationale d’investissement. Gravement déficitaire, la société aurait d’ailleurs été liquidée si elle n’avait pas été financée avec l’argent de milliers de fonctionnaires. Dès lors, BNI et les autorités ivoiriennes considèrent Oumar Diawara complice d’une tentative d’escroquerie et entament des poursuites judiciaires à son encontre.

Des prix gonflés

Pour expliquer son ordre de remboursement, Fatoumata Sakandé-Cissé déclarera que, « très occupée avec le Conseil d’administration de la banque » elle avait donné son accord par inadvertance. A-t-elle cherché à épargner la banque BGFI dans cette opération qui ressemblait de plus en plus à un naufrage ? Le mystère reste entier. Le 11 décembre 2017, le conseil d’administration de BNI la licencie pour cette faute lourde. Elle était déjà suspendue depuis quelques mois.

Le préjudice pourrait, selon certaines sources, s’élever à 8 milliards de F CFA

Après avoir acheté Perl Invest, Oumar Diawara a, lui, fait réévaluer ses nouveaux terrains. L’audit a mis en évidence une série de malversations réalisées lors de leurs achats. Des opérations personnellement supervisées par Fatoumata Sakandé-Cissé. Selon des documents que Jeune Afrique a pu consulter, les prix des parcelles ont été artificiellement gonflés pour masquer d’importants détournements. Le préjudice atteint, sur les seules données en notre possession, environ 4 milliards de F CFA. Mais selon certaines sources, celui-ci pourrait s’élever à 8 milliards.

Ainsi, lors de l’achat d’un terrain de 60 ha à Bingerville, une dénommée Mariam Bakayoko a touché 1,3 milliard de F CFA sans raison apparente, presque autant que le vendeur, rémunéré à hauteur de 1,5 milliard de F CFA. Ce dernier réclamera ensuite encore 3 milliards à Oumar Diawara, indiquant n’avoir reçu qu’un tiers de son dû.

Une parcelle, située à Angré, aurait également fait l’objet d’une commission inexpliquée de 900 millions de F CFA. Autre entorse à la bonne gouvernance, BNI Gestion a impliqué l’épouse d’Eugène Kassi N’Da, notaire, sur une des transactions.

Offensive et procédurière

Abus de biens sociaux, escroquerie… Tout cela serait resté invisible sans la vente de Perl Invest à Oumar Diawara. Quand celui-ci fait mesurer les terrains, il constate par ailleurs qu’ils ne couvrent pas 96 hectares, mais moins de 50 hectares.

Offensive et procédurière, Fatoumata Sakandé-Cissé tente d’abord par tous les moyens de contester son licenciement, avant de se résoudre à endosser la responsabilité du scandale.

En janvier 2018, BNI Gestion porte plainte contre elle pour abus de biens sociaux. Incarcérée trois semaines, elle est finalement libérée contre une caution de 100 millions de F CFA selon Oumar Diawara. Un montant modeste au regard du préjudice subi par BNI. Faut-il voir dans cette mansuétude le résultat du lobbying de ses proches ? L’ancienne directrice générale aurait ensuite repris discrètement ses activités dans le domaine de la promotion immobilière avant d’être finalement rattrapée par la justice.

Pour la juge, les pratiques de corruption et l’existence d’un système de rétrocommissions ne font aucun doute

En juin dernier, plus de trois ans après les premières révélations sur ce scandale, Mariam Bakayoko et Fatoumata Sakandé-Cissé ont été renvoyées devant le tribunal correctionnel d’Abidjan. Cette dernière est inculpée d’escroquerie, d’abus de biens sociaux, d’abus de confiance et de blanchiment de capitaux.

Pour la juge Blanche Essoh-Abanet, du pôle pénal économique et financier, les pratiques de corruption et l’existence d’un système de rétrocommissions ne font aucun doute. Elle l’écrit noir sur blanc dans son ordonnance de renvoi. Document dans lequel on peut lire aussi que Mariam Bakayoko a ainsi pu acheter un véhicule et un appartement à Paris. Fatoumata Sakandé-Cissé a fait appel et reste donc à ce jour présumée innocente.