Le président Patrice Talon au palais de la Marina, à Cotonou, lors de la cérémonie de retour des œuvres sacrées restituées par la France, le 10 novembre 2021. © YANICK FOLLY/AFP

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Culture

Bénin : le mystère de la couronne du roi Toffa Ier

Les 26 œuvres restituées début novembre par la France au Bénin avaient toutes été pillées dans les palais d’Abomey. Le royaume voisin, celui de Porto-Novo, espère lui aussi récupérer les trésors qui lui ont été volés.

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Mis à jour le 17 mars 2022 à 10:59
François-Xavier Freland

Par François-Xavier Freland

© DOM pour JA

Le 9 novembre 2021, la France a officiellement restitué au Bénin 26 pièces d’art sacrées pillées dans des palais royaux en 1892. Mais ces trésors royaux rendus par la France appartenaient tous au royaume d’Abomey, qui combattit sans relâche les Français au XIXsiècle. Aussi, un autre royaume, celui de Porto-Novo – qui avait pourtant choisi le camp de la France –, déplore avoir été un peu oublié. Parmi les trésors disparus à jamais, un trône et, surtout, une couronne, devenue légendaire et source de bien des mystères.

Sa majesté le roi de Porto-Novo

Porto-Novo aujourd’hui. Devant le palais royal, la sculpture presque grandeur nature d’un éléphant trône en hommage à Toffa Ier, l’ancêtre de la dynastie. L’animal symbolise l’unité et la loyauté. Ce jour-là, assit sur son trône, sa majesté le roi Gbeze Ayontinmè Toffa IX reçoit une délégation de notables de Ouidah. Au menu des discussions : le retour des 26 trésors royaux d’Abomey, présentés au palais présidentiel de la Marina du 20 février au 22 mai (dans le cadre de l’exposition « Art du Bénin d’hier et d’aujourd’hui, de la restitution à la révélation : trésors royaux et art contemporain du Bénin »), puis au musée d’Histoire de Ouidah, avant de retourner à Abomey. Aux pieds du roi, devant l’assistance agenouillée, des femmes dansent en chantant. « Et moi quand est ce qu’on va me rendre mes trésors », s’amuse-t-il.

Toffa IX porte un calot serti d’or. Aucune couronne sur sa tête, ni sur les portraits des glorieux ancêtres accrochés derrière lui. Peut-être sur l’une des gravures, une mauvaise photocopie encadrée, où l’on distingue le roi Toffa Ier coiffé de ce qui ressemble en effet à une couronne, mais que l’on discerne difficilement. S’agit-il d’une copie du dessin au fusain attribué à un certain Abel Tynaire et publié dans Le Monde illustré daté du 3 décembre 1892 ?

La France utilisera les petites rivalités et les loyaux services de Toffa Ier pour mettre à genoux son voisin, le roi d’Abomey

Au royaume de Porto-Novo, on a oublié cette couronne. On parle surtout d’un trône, de plusieurs fétiches et de masques dérobés. On se souvient aussi du traité de protectorat signé avec la France en 1863 pour mettre le royaume à l’abri des razzias de son voisin et rival d’Abomey, ainsi que de l’appétit des colons britanniques, déjà présents au Nigeria.

Retrouver son origine et sa trace

« Mon ancêtre, sa majesté Toffa Ier, est monté sur le trône en 1874. Son père, Sodj, a signé le premier traité avec les Français en 1863. C’est lui qui a ouvert son pays au monde entier. En réclamant que ses enfants, que ses sujets soient éduqués, il a accepté le brassage des civilisations. Mais ensuite la France l’a trahi en limitant ses prérogatives. » En effet, la France utilisera les petites rivalités et les loyaux services de Toffa Ier pour mettre à genoux son voisin, le roi d’Abomey, et fonder la colonie du Dahomey. Ainsi les Français, censés protéger le roi de Toffa, vont petit à petit limiter ses pouvoir et prendre possession de son territoire… Et c’est peut-être à ce moment-là que sa couronne aurait disparu.

Marie-Cécile Zinsou, qui dirige la fondation éponyme, a d’abord pensé que la fameuse couronne appartenait au roi Béhanzin, le souverain du royaume d’Abomey. Une hypothèse confortée par un texte retrouvé dans une biographie sur ce dernier intitulée Le roi Béhanzin. Du Dahomey à la Martinique. Son auteur, Patrice Louis, y écrit : « L’objet est impressionnant : le précieux couvre-chef est à six branches, serties de morceaux de verre taillé, jaunes, verts et rouges. La couronne est supportée par des chevaux et des lions, et surmontée d’un autre lion tenant entre ses pattes un morceau de verre violet. » Problème, la majorité des objets ayant appartenu à Béhanzin sont généralement ornés de son emblème, le requin. Le lion est l’emblème de son père, le roi Glélé.

On ne trouve par ailleurs aucune trace de cette couronne sur la tête du roi Béhanzin. L’objet ne fait pas partie des attributs royaux dahoméens. Jamais il n’est mentionné comme ayant été porté par un des rois d’Abomey, portant généralement des sandales et un bonnet – en soie, dans le cas de Béhanzin.

Sa majesté Gueze Ayontinmè Toffa IX dans son palais, à Porto-Novo. © Yanick Folly pour JA

Sa majesté Gueze Ayontinmè Toffa IX dans son palais, à Porto-Novo. © Yanick Folly pour JA

Un travail de fourmi

« L’enquête a été relancée, précise Marie-Cécile Zinsou, lorsque j’ai retrouvé, dans un article du Figaro sur le roi Toffa – paru au moment de l’Exposition universelle de 1900 –, une description de la fameuse couronne au Lion d’argent. Le journaliste dépeint alors longuement la couronne exposée dans une vitrine. Elle avait été apparemment collectée par un administrateur colonial, Jean-Baptiste Fonssagrives, qui travaillait à Porto-Novo. C’est probablement lui qui l’a envoyée à l’Exposition universelle. À partir de ce moment-là on perd à nouveau sa trace. Elle n’est inventoriée dans aucun musée français. Et, là, toutes les hypothèses sont possibles ! »

D’autres représentations de la couronne de Toffa apparaissent sur une pièce de 10 centimes du royaume de Porto-Novo de 1892, sans doute fabriquée par la Monnaie de Paris. On y voit également le lion, dans l’écusson qui porte la couronne.

Chaque objet sacré a une charge spirituelle, qui peut se retourner contre ses voleurs

Calixte Biah, le conservateur du musée d’histoire de Ouidah – chargé par le président Talon d’accompagner le retour des 26 œuvres des palais royaux d’Abomey à Cotonou, en novembre dernier –, n’a pour sa part jamais entendu parler de cette couronne. Il lève les yeux au ciel. « Vous connaissez les collectionneurs privés ! Ce ne sont pas des gens qui s’exposent au grand jour. Ça sera un travail de fourmi, assez délicat et difficile, pour la retrouver. Ce qui est sûr c’est que vous ne pouvez pas détenir indéfiniment quelque chose qui ne vous appartient pas ou un objet que vous avez eu de façon frauduleuse. Vous finirez par le dire, ou des proches le feront, et ceux qui le cherchent iront à vous. »

Au palais royal de Porto-Novo, le roi Toffa IX aimerait en savoir plus sur cette couronne. En attendant, il est bien déçu de n’avoir vu revenir que les 26 œuvres des palais royaux d’Abomey. « Au Bénin, chaque objet sacré a une charge spirituelle qui peut se retourner contre ses voleurs », conclut-il, avec un sourire au coin des lèvres

Malgré ses fétiches et le pouvoir « magique » dont il est doté, le roi Toffa IX en appelle toutefois à la raison, ainsi qu’à la loyauté, cet éléphant qui scella l’amitié Franco-béninoise, pour espérer récupérer la mystérieuse couronne de son ancêtre, mais aussi les autres trésors royaux de Porto-Novo. Et il émet un vœu : « Au vu de tous les renseignements réunis, moi, sa majesté le docteur Gbeze Ayontinmè Toffa IX, aimerait rencontrer le président de la France. »