Politique

Gaz non-conventionnel : dans le sud de la Tunisie, la société Perenco ne veut pas de pub

Forages « non conventionnels », contestation locale, mise en danger de la faune et de la flore environnantes… Les griefs envers Perenco et son activité dans le sud du pays se multiplient depuis 2010. Jeune Afrique s’est rendu sur ces sites… étroitement surveillés par l’armée tunisienne. Reportage exclusif.

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Par - à Douz
Mis à jour le 15 janvier 2022 à 16:34

La route menant au parc national de Djebil. © Alexandre Brutelle

Dans la région de Kébili (à 450 kilomètres au sud de Tunis), les puits de gaz gérés par la compagnie pétrolière franco-britannique Perenco, conjointement avec l’Entreprise tunisienne d’activité pétrolière (Etap), alimentent bien des fantasmes si l’on en croit les deux opérateurs, accusés de se livrer à des extractions illégales d’hydrocarbures depuis plusieurs années.

Début 2022, une enquête collaborative publiée par les médias Blast (France) et Inkyfada (Tunisie) met fin à une polémique de près de 10 ans sur la nature réelle des activités de la société franco-britannique dans la région.

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Depuis 2008, la société se livre en effet à l’extraction de gaz non-conventionnel par fracturation hydraulique à proximité de zones environnementales sensibles. Entre restrictions sanitaires, opacité écologique et militarisation des sites de l’entreprise, l’espoir d’un changement reste lointain.

« Ici, ils extraient du schiste »

« Ici ? Ils extraient du schiste. C’est très dangereux pour l’environnement ! » Voilà une phrase qu’on entend couramment dans les villages d’El Faouar, Ghrib, ou encore Sabria, situés le long de la route qui sépare la ville de Douz d’un site de Perenco. L’un des soldats censés garder le complexe se livre à la même confidence.

Chacun peut librement observer l’installation gazière privée. En théorie…

La concession El Franig est située en bordure du lac de sel de Chott el-Jérid, au beau milieu d’une immense surface d’eau salée plane peuplée de flamands roses, à quelques pas du Sahara tunisien. Il s’agit du site pétrogazier le plus lourdement protégé par l’armée tunisienne dans la région. Et pour cause : il est le théâtre de multiples grèves, blocages et sit-in depuis 2012.

Bassins de rétention d’eau, dans la concession El Franig. © Alexandre Brutelle

Bassins de rétention d’eau, dans la concession El Franig. © Alexandre Brutelle

La combinaison de portails, miradors et autres points de contrôle au milieu de cette étendue désertique prête pourtant plutôt à sourire tant leur inutilité paraît criante dans cet espace désert. Quelques pas suffisent pour passer de la route dessinée par Perenco au domaine public.

C’est peut-être le seul avantage pour la population de cette concession de gaz installée directement sur un site candidat à l’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco : chacun peut librement observer son installation. En théorie…

Alors que nous effectuons nos prises de vue depuis l’espace public, hors de l’enceinte du site d’El Franig, nous sommes interrompus au bout d’une heure par une jeep militaire.

Protection militaire

Les soldats qui en descendent sont véhéments et relèvent notre identité avec agressivité, sous la surveillance d’un employé de Perenco, qui nous filme à l’aide d’un smartphone. Ce dernier note nos noms et prénoms, que lui communiquent naturellement les soldats, et demande à ce que nos téléphones et appareils photo soient vérifiés. L’un des militaires s’exécute et parcourt nos photos personnelles, sans succès. Il ne parvient pas à trouver la carte mémoire de notre appareil photo.

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Des pratiques dénoncées comme contraires à la liberté de la presse et non conformes à la mission de l’armée sur ces sites, selon le Syndicat national des journalistes tunisiens, contacté à la suite de cet épisode.

L’employé quitte la scène, et les soldats de nous raccompagner sur la route principale après avoir reçu un appel de leur hiérarchie. L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais les langues des soldats commencent à se délier pendant que nous attendons notre véhicule. Manifestement peu habitués à recevoir de la visite, et cette situation problématique enfin résolue, ils se veulent plus affables.

La raison de leur présence ici ? « Empêcher les sabotages, grèves et blocages. » Et la nature des opérations sur le site d’El Franig ? « Ici, ils extraient du schiste. C’est très dangereux pour l’environnement ! » Un propos que l’employé de Perenco, parti depuis un moment, aurait probablement démenti.

Mais qui met en évidence l’autre conséquence de la militarisation de ces sites : le renforcement de l’opacité autour des activités réelles de l’entreprise sur le terrain.

La majorité des puits d’El Franig produisent aujourd’hui un gaz considéré lui aussi comme non-conventionnel car « compact »

Cette visite aura permis d’obtenir des images nettes de l’un des indicateurs les plus sûrs de l’extraction de ressources non-conventionnelles telles que le schiste : la présence de bassins de rétention d’eau.

Des sites de fracturation problématiques

La technique de la fracturation hydraulique consiste à injecter dans le sol des eaux mêlées à une pléthore de produits chimiques (plus une centaine d’additifs toxiques s’agissant de la société Schlumberger, active en Tunisie), afin de briser des roches souterraines profondes et riches en hydrocarbures. Une fois usées, les eaux sont généralement remontées en surface et stockées dans des bassins de rétention à ciel ouvert.

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C’est la présence de ces derniers sur le site El Franig qui avait alerté sur la possibilité d’opérations de fracturation hydraulique effectuées par Perenco, entre 2010 et 2015. Notamment au niveau du puits EFR-5, qui s’est révélé être un puits de schiste expérimental.

Depuis, la majorité des puits de la concession produisent un gaz considéré lui aussi comme non-conventionnel car « compact ».

Pour ce type de réservoirs, le procédé extractif reste sensiblement le même que pour le schiste, nécessitant également la fracturation hydraulique afin de libérer les hydrocarbures en question.

Une pratique illégale en Tunisie, comme le précise Inkyfada dans son enquête. En effet, selon l’experte Afef Hammami, maître de conférence à l’Université de Sfax et spécialiste en droit des sociétés extractives, la nature « non-conventionnelle » d’un site gazier relèverait d’une infraction constitutionnelle en raison des risques environnementaux. L’actuel Code des hydrocarbures tunisien ne fait à ce jour pas de distinction entre gaz conventionnel et non-conventionnel, renforçant l’ambiguïté légale de ce type de pratique.

Tout autour de la concession et du lac de Chott el-Jérid, dans un rayon de 15 kilomètres, se trouvent de nombreuses oasis, utilisées pour la culture de palmiers dattiers. Environ 80 points de cultures identifiés utilisent les mêmes nappes phréatiques que celles traversées par les forages de Perenco.

Appartenant aussi à Perenco, la concession Tarfa-Baguel empiète sur le site protégé du Parc national de Djebil

Dans la même zone, il y a 50 points d’eau de surface vitaux pour la faune et la flore locale, sauvages ou domestiques. En 2015, la région était d’ailleurs en situation de surexploitation des nappes phréatiques, selon les autorités locales, mettant en évidence la problématique de l’utilisation de ces ressources pour la fracturation hydraulique. Une opération peut en effet à elle seule nécessiter l’exploitation de milliers de mètres cubes d’eau.

La concession Tarfa-Baguel, à l’est de Douz, et appartenant aussi à Perenco, présente le même cas de figure. Elle empiète sur le site protégé du Parc national de Djebil, habitat naturel de près d’une centaine d’espèces protégées, selon l’Observatoire digital des aires protégées du Joint Research Center.

Parmi ces dernières, trois sont sur la liste rouge de l’UICN des Nations unies (Union internationale pour la conservation de la nature). On peut ainsi croiser des outardes houbara, des oiseaux en voie d’extinction, entre les différents puits d’extraction qui composent le site de Perenco.

Un secteur lucratif dans une région défavorisée

Connue comme la « Porte du Sahara », la ville de Douz est le point névralgique du tourisme local. Expéditions en véhicule tout-terrain à travers les dunes blanches, campings sous le ciel étoilé du désert, balades en chameau… Une véritable économie s’est développée au fil des ans pour cette ville à la situation stratégique, entre le Parc de Djebil et le Chott el-Jérid.

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Mais depuis le début de la pandémie de Covid-19, les chambres d’hôtel sont désespérément vacantes. Un coup dur pour Kébili, l’une des régions les plus marginalisées du pays en termes d’activité économique et d’investissements étrangers, selon l’Observatoire tunisien de l’économie (OTE).

À l’heure des diverses restrictions sanitaires, les opérateurs étrangers du secteur semblent parvenir à maintenir leur présence

La région de Kébili a beau être le premier producteur de dattes en Tunisie, deuxième poste d’exportation de produits agricoles après l’huile d’olive, les cultures seules ne suffisent plus. « Les gens sont malheureux. Il reste les champs de palmeraies, les cultures de dattes. Mais ce n’est pas assez pour faire vivre toute la région », confie un restaurateur, dont l’établissement est vide.

Puits de gaz et bassin de rétention d’eau, dans la concession Baguel-Tarfa. © Alexandre Brutelle

Puits de gaz et bassin de rétention d’eau, dans la concession Baguel-Tarfa. © Alexandre Brutelle

On en oublierait presque que la région abrite l’une des activités les plus lucratives du pays, celle de l’extraction de gaz et de pétrole. Malgré les diverses restrictions sanitaires et confinements liés au coronavirus, les opérateurs étrangers du secteur semblent parvenir à maintenir leur présence.

Avec l’arrêt du tourisme, ces entreprises étrangères – Mazarine, Serinus et bien sûr Perenco – ne contribuent-elles pas à l’emploi dans la région ? La question arrache immanquablement un sourire à nos interlocuteurs.

Perenco : une question sociale

Pour Fakher Elajemni, activiste local, la question est au cœur d’un conflit social en cours depuis des années à Kébili. Elle le poussera à instiguer une véritable vague de contestation populaire sur les puits de gaz alentours. Chômeur d’une trentaine d’années, il se retrouve propulsé à la tête des grands mouvements sociaux de 2017 dans la région.

Sit-in, manifestations et blocages se multiplient dans la région de Kébili à son initiative, tandis que des actions similaires et coordonnées sont menées simultanément ailleurs dans le pays sur les sites de Tataouine, El Kammour, ou encore Gabès. Fakher se charge quant à lui du blocage du site controversé de Perenco : El Franig.

Ce n’est pas la première fois que les sociétés pétrogazières étrangères présentes en Tunisie essuient une contestation locale. Facilitée par la libération de la parole publique consécutive à la révolution, celle-ci dure depuis 2012. Mais la coordination de ces différents mouvements, courant 2017, est alors inédite.

« Les délégations ministérielles se sont succédé, explique Fakher. Les revendications étaient les mêmes qu’avant nous : que Perenco participe à l’économie locale et au développement des infrastructures, ainsi qu’à l’emploi des jeunes. Mais cette fois, nous étions écoutés. Nous avons formulé 114 propositions, qui ont toutes été validées par l’État et les sociétés de la région. » Un accord est signé dès 2017 par l’État, les manifestants et les sociétés pétrolières de la région.

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Parmi ces propositions : la garantie que les manifestants ne seront pas poursuivis en justice par les sociétés. Pourtant, deux jours après la signature de l’accord, plusieurs d’entre eux sont convoqués au tribunal, dont Fakher.

En 2021, des heurts ont éclaté entre les forces de l’ordre et les habitants de la région

Selon lui, il fait l’objet d’un véritable harcèlement judiciaire de la part de Perenco depuis 2017 et se voit régulièrement convoqué pour répondre d’accusations de « vandalisme ». Des faits de dégradations de matériel à mettre, selon lui, sur le compte de « casseurs de grève » employés par Perenco.

Aujourd’hui, selon Fakher, moins de la moitié des propositions de l’accord auraient été appliquées près de cinq ans après sa signature. Tandis que les investissements et le taux d’embauche locaux par la société poseraient toujours problème. 

En 2021, des heurts ont d’ailleurs éclaté entre les forces de l’ordre et les habitants de la région. Non plus sur les sites extractifs, devenus inaccessibles, mais dans la ville même de Douz. La militarisation des sites, loin de garantir la paix sociale, n’aurait-elle fait que déplacer la contestation dans les rues d’une ville déjà minée par le manque d’opportunités économiques ?

Cet article a été produit avec le soutien du programme Money Trails