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L’irrésistible ascension d’Abdelaziz Belkhadem

| Écrit par Marwane Ben Yahmed (Avec Cherif Ouazani)

Personnage d’une rare discrétion, peu connu du grand public, le nouveau Premier ministre reste une énigme. Portrait.

Ahmed Benbitour, Ali Benflis, Ahmed Ouyahia et maintenant Abdelaziz Belkhadem Le président Bouteflika a nommé le 24 mai son quatrième Premier ministre en sept ans et, dans la foulée, a pourvu deux postes jusqu’ici vacants : celui de ministre de la Communication, attribué à Hachémi Djiar (qui anima longtemps la direction de la communication à la présidence), et celui de directeur de cabinet du chef de l’État, qui revient à Moulay Mohamed Guendil, ancien secrétaire général du ministère de l’Intérieur, qui succède enfin à Larbi Belkheir, ambassadeur à Rabat depuis août 2005.
Secrétaire général du Front de libération nationale (FLN), l’ex-parti unique, depuis février 2005, Abdelaziz Belkhadem, 61 ans, est un proche parmi les proches du chef de l’État. Lorsqu’on réussit à prendre contact avec lui, ce qui n’est pas facile (sa première décision a été de changer de numéro de téléphone portable, pour ne pas être submergé d’appels), il confie qu’il « compulse quantité de dossiers » afin de prendre ses marques et la pleine mesure de ses fonctions.
L’éviction d’Ouyahia, trois ans après son retour à la tête du gouvernement, était dans l’air depuis plus d’un an. Elle traduit aujourd’hui un rééquilibrage des forces au sein de l’alliance présidentielle composée du Rassemblement national démocratique (RND, républicain démocrate) dirigé par Ouyahia, du Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas, islamiste) de Bouguerra Soltani, et du FLN. Ce rééquilibrage se fait donc essentiellement au profit du dernier parti cité et semble marquer, selon nombre d’observateurs, un net virage conservateur.
Soltani et Belkhadem n’ont jamais caché qu’ils étaient favorables au départ d’Ouyahia, dont l’appartenance au RND risquait, selon eux, d’influer sur le résultat des élections législatives de mai 2007, enjeu majeur pour leurs deux formations. L’ambition du FLN, majoritaire à l’Assemblée, de récupérer la « chefferie », comme on dit en Algérie, n’était un mystère pour personne. Deux contre un : le rapport des forces était par trop défavorable à Ouyahia, dont le bilan est par ailleurs plutôt flatteur (voir J.A. n° 2368). Désabusé, ulcéré par les manuvres en sous-main de ses adversaires, Ouyahia envisage désormais de se consacrer entièrement à son parti et à la préparation des prochaines élections.
Belkhadem, lui, a remporté un deuxième bras de fer, après celui qui l’opposa à Benflis entre 2003 et 2005 : il s’agissait alors de reprendre le contrôle d’un FLN tenté de sortir de l’orbite présidentielle. Ses sympathies islamistes, ses liens supposés avec l’Iran et certains pays du Golfe incitèrent l’armée, dit-on, à récuser sa candidature quand, en août 2000, Bouteflika tenta une première fois de le nommer à la tête du gouvernement. Six ans plus tard, il prend une éclatante revanche. Cette fois, l’armée algérienne, dont la plupart des ténors ont été mis à la retraite ou éloignés des premiers cercles du pouvoir, n’a pas été en mesure de s’opposer à sa nomination.
Sa grande taille, sa maigreur et sa barbe poivre et sel strictement taillée lui donnent un air un peu austère. Cet homme d’origine modeste cultive la discrétion. Parfait arabisant, il se montre néanmoins fort à l’aise lorsqu’il doit s’exprimer en français. Très pieux, il n’a jamais dissimulé ses convictions inspirées d’un certain islam politique. Il n’est pas à proprement parler islamiste, mais n’en est pas très loin. Bien qu’occupant depuis longtemps le devant de la scène politique, il reste assez énigmatique. En tout cas, peu connu du grand public. Qui est-il vraiment ?
Belkhadem est un homme des hauts plateaux, né le 8 novembre 1945 à Aflou, près de Laghouat, à 450 km au sud d’Alger. Une région âpre, aride, balayée par de fréquents vents de sable. Une terre de transhumance où règne le mouton. La qualité de la laine qu’elle produit et celle de ses tapis sont célèbres dans toute l’Algérie.
Il a 17 ans lors de l’indépendance. Il fréquente l’école coranique, son adolescence est rythmée par les moussem, ces cérémonies festives célébrant les moissons qu’organisent les Kadirias et les Tidjanias, les confréries religieuses de la région. Il suit les cours d’une médersa, une institution scolaire bilingue, et à la fin de ses études, en 1964, entre dans l’administration fiscale, à Tiaret (Nord-Ouest). Fonctionnaire à 19 ans, le jeune Abdelaziz est la fierté de sa famille. Pourtant, cette « réussite » ne lui suffit pas. Il aspire à devenir enseignant et prépare un diplôme en lettres arabes.
Au début des années 1970, entre deux plans quinquennaux, le président Houari Boumedienne lance des programmes de développement régionaux et sillonne le pays en tous sens. Un jour, il fait étape à Tiaret. Belkhadem est alors professeur d’arabe dans cette ville réputée frondeuse. Le jeune enseignant est choisi pour lire le discours de bienvenue au chef de l’État et passe plusieurs nuits blanches à préparer son allocution, habile mélange de références religieuses et de poésie locale. Séduit, Boumedienne se renseigne sur son compte. Natif de Tiaret, Kaïd Ahmed, une grande figure de la guerre de libération qui fit partie du groupe d’Oujda aux côtés de Bouteflika, de Cherif Belkacem et de Boumedienne, le lui recommande chaudement. Cela tombe bien, Boumedienne souhaite étoffer son staff. Belkhadem est recruté. Il a 27 ans.
À la présidence, le jeune homme travaille avec le docteur Mohieddine Amimour, médecin, poète et conseiller diplomatique du président, qu’il a connu au Caire lorsque ce dernier était étudiant (Amimour est aujourd’hui sénateur). Affecté à la direction des relations internationales, il est inévitablement amené à rencontrer Bouteflika, l’inamovible ministre des Affaires étrangères. Les deux Abdelaziz sont aussi différents qu’on peut l’être : autant Belkhadem se montre humble et discret, autant « Boutef le flamboyant » exhibe son panache et son éloquence. Mais, à l’époque, Belkhadem travaille les discours du chef de l’État sans se soucier de sa future carrière politique.
Première épreuve en 1973. Désireux de consolider le « processus révolutionnaire », Boumedienne entreprend de nationaliser la terre pour la redistribuer à ceux qui la travaillent. Le bel unanimisme des dirigeants algériens vole en éclats. Kaïd Ahmed, le mentor de Belkhadem, entre en dissidence ouverte et dénonce la « dérive gauchiste » du président. À son niveau, Belkhadem est, lui aussi, hostile à cette politique, mais pour des raisons différentes. Si l’opposition de Kaïd Ahmed à la révolution agraire s’explique par ses penchants libéraux, la sienne est davantage le fruit de ses convictions religieuses. L’islam, en effet, sacralise la propriété : « C’est Dieu qui donne et lui seul reprend. » Mais Belkhadem garde pour lui ses divergences. Résultat : alors qu’en 1974 Kaïd Ahmed est contraint à l’exil (il mourra en disgrâce à Rabat), lui poursuit sa carrière à la présidence. En 1977, celle-ci va même s’accélérer.
Dix ans après le coup d’État du 19 juin 1965 qui permit à Boumedienne de s’assurer un pouvoir quasi absolu, le régime militaire décide de doter la République d’institutions. En 1976, une Constitution est adoptée, et l’Assemblée populaire nationale (APN) est créée. Les élections législatives ont lieu en 1977. Belkhadem décide de se lancer en politique et est investi par le FLN. Élu député de Sougueur (Tiaret), il est nommé président de la commission Plan et finances de l’Assemblée (1978-1987). En 1988, il devient premier vice-président du Parlement et seconde le très respecté Rabah Bitat, l’un des « fils de la Toussaint », les chefs historiques du soulèvement du 1er novembre 1954. L’ascension de l’enfant d’Aflou est irrésistible. Fervent partisan, il ne s’en cache pas, de la moralisation de la société algérienne, il défend lors des débats parlementaires des positions nettement conservatrices. S’il n’a pas le charisme d’un leader, c’est un homme d’appareil redoutablement efficace.
Nouveau tournant, en octobre 1990. En désaccord avec Chadli Bendjedid, Bitat démissionne de la présidence de l’APN. Logiquement, Belkhadem hérite du « perchoir ». Décidément, il semble toujours être là au bon moment Deuxième personnage de l’État, il lui revient constitutionnellement d’assurer l’intérim du président de la République en cas d’empêchement. L’année suivante, il entre au bureau politique du FLN – qui n’est désormais plus le parti unique.
Les émeutes d’octobre 1988 sont passées par là. En 1989, une nouvelle Constitution a été adoptée, et le multipartisme instauré. Les temps changent, un vent de démocratie souffle sur le pays, la presse s’émancipe. Las, les prémices de l’horreur sont déjà perceptibles : sur le terreau de la misère, de la corruption endémique et de l’exaspération d’une grande partie de la population, l’islamisme radical progresse irrésistiblement.
En janvier 1992, le Front islamique du salut (FIS) remporte le premier tour des premières élections législatives pluralistes de l’Algérie indépendante. Entre les deux tours, l’armée interrompt le processus électoral et contraint Chadli Bendjedid à la démission. Belkhadem va-t-il devenir président par intérim ? Non, l’état-major obtient du président démissionnaire la signature d’un ultime décret : la dissolution de l’APN. Belkhadem est furieux, le FLN aussi. Dans les mois qui ont précédé la crise, Belkhadem a été le principal interlocuteur du FIS. La presse indépendante l’accuse d’avoir pris langue avec les parrains internationaux des islamistes algériens : l’Iran et l’Arabie saoudite. Le lynchage médiatique est terrible. Belkhadem, qui n’a jamais caché son opposition à une solution militaire, prêche pour la réconciliation nationale. À l’époque, le FLN est dirigé par Abdelhamid Mehri, ?autre partisan d’une solution politique.
Plus l’islamisme armé sombre dans la barbarie, plus Belkhadem cherche à sortir de la crise. En février 1995, plusieurs personnalités politiques (d’Hocine Aït Ahmed à Abdelhamid Mehri) réunies dans la capitale italienne sous les auspices de la communauté catholique de Sant’Egidio signent le « Contrat de Rome ». Ce texte propose de décréter un cessez-le-feu entre les maquisards et l’armée régulière en échange de la réhabilitation du FIS, dissous par décision de justice en mars 1992. L’initiative est rejetée « globalement et dans le détail » par le pouvoir militaire. Farouche partisan de cet accord, Belkhadem va en payer le prix : il est écarté de tous les centres de décision. Deux ans plus tard, ?son ami Mehri est évincé du secrétariat général du FLN. Le bureau politique est « purgé » de ses « réconciliateurs ». Belkhadem est l’un d’eux. Ali Benflis aussi.
La traversée du désert sera de courte durée. En avril 1999, Bouteflika est élu président de la République. Benflis, son directeur de campagne, devient secrétaire général de la présidence, puis, en 2000, chef du gouvernement. Belkhadem prend pour sa part la tête de la diplomatie.
La même année, Boualem Benhamouda, le secrétaire général du FLN, est à son tour évincé. Les coups d’État « scientifiques », comme on les appelle par dérision à Alger, tant ils sont grossiers, se succèdent au sein de l’ex-parti unique. Benflis, à l’époque l’un des plus proches collaborateurs du chef de l’État, hérite du secrétariat général d’un FLN en état de déliquescence avancée, mais qui, dûment repris en main, va remporter haut la main les législatives de 2002. Chef du gouvernement, secrétaire général d’un parti ultramajoritaire à l’APN, Benflis se sent pousser des ailes. Il proclame le FLN « autonome », refuse de soutenir la candidature de Bouteflika à sa réélection et, plus grave, annonce son intention de se présenter contre son ancien patron, qu’il juge « dépassé » et « incapable de hisser l’Algérie à la place qui devrait être la sienne ».
Le ton monte, Bouteflika se sent trahi. Pas question pour lui de laisser la puissance de feu du FLN entre les mains de Benflis. Belkhadem entre alors en scène et organise une dissidence. L’opération de « redressement du FLN » est lancée, la bataille fait rage. Les uns après les autres, les soutiens de Benflis basculent dans l’autre camp. Le FLN n’est plus qu’une coquille vide : une décision de justice annule le VIIIe Congrès au cours duquel Benflis a été élu. Plus de bureau politique ni de comité central. Pour ne rien arranger, les avoirs du parti sont gelés. Bref, le candidat Benflis est « cassé » par son propre parti.
Artisan de cette victoire politique, Belkhadem récupère l’appareil du FLN. En février 2005, il devient secrétaire général. En mai, il est nommé ministre d’État, représentant personnel du président de la République, et cède le portefeuille des Affaires étrangères au très respecté Mohamed Bedjaoui, diplomate et juriste de renom.
Aujourd’hui, dans son bureau du Palais du gouvernement, Abdelaziz Belkhadem doit sans doute mesurer le chemin parcouru, de Laghouat à Alger, en passant par Tiaret. Bien sûr, ce nouveau Premier ministre aux convictions conservatrices clairement affichées inquiète certains observateurs, algériens ou étrangers. Est-il de droite ou de gauche ? Plutôt de « l’extrême centre » : c’est un politique avant tout. Quoi qu’il en soit, ses premières décisions seront étudiées à la loupe. Déjà, il a déclaré ne pas ressentir le besoin de faire une déclaration de politique générale devant le Parlement. À la grande fureur de ses détracteurs.
Comme Benflis et Ouyahia, Belkhadem n’appartient pas à la génération qui s’est battue pour l’indépendance. Le passage de témoin n’est pourtant pas pour tout de suite. Quels que soient les penchants et les orientations de son Premier ministre, il n’est pas certain que l’Algérie change radicalement de direction. Le pays n’a qu’un seul patron. Il se nomme Abdelaziz Bouteflika.

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