Économie

Le Bénin accentue la pression sur Moov et MTN au profit de la SBIN 

Le gouvernement entend augmenter la couverture des réseaux télécom du pays tout en dessinant un cadre réglementaire qui doit permettre au nouvel opérateur public de rebattre les cartes du marché.

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Mis à jour le 18 janvier 2022 à 17:29

Une tour télécoms (illustration). © Vincent Fournier/JA

À Cotonou, la dernière demande des autorités suscite à la fois interrogation et abattement au sein du secteur des télécoms. Selon les informations de Jeune Afrique, en novembre, l’Autorité de régulations des communications électroniques et de la poste (Arcep) a invité la filiale du sud-africain MTN et Moov – filiale de Maroc Telecom – à ouvrir des discussions avec la Société béninoise d’infrastructures numériques (SBIN) pour négocier un contrat d’itinérance permettant au nouvel entrant d’utiliser leurs réseaux. Créé sur les cendres de Bénin Télécom, l’opérateur public, dont la gestion a été confiée au sénégalais Sonatel, a prévu de lancer ses services mobiles au deuxième trimestre 2022.

« Cette mesure n’a pas été spécifiquement pensée pour la SBIN, assure une source proche du gouvernement. La possibilité de mutualiser les infrastructures était déjà prévue par le code des télécoms adopté en 2018 et elle a été précisée dans un décret publié quelques mois plus tard. » À cette époque, le gouvernement espérait encore qu’un acteur privé pourrait venir casser le duopole MTN-Moov, précise notre interlocuteur.

La possibilité de mutualiser les infrastructures était déjà prévue par le code des télécoms

Optimiser les investissements

L’ambition du régulateur est d’éviter la redondance des équipements dans les zones moins denses et de mieux utiliser la capacité d’investissement des opérateurs pour parvenir à une couverture totale du territoire en 4G. Ce dernier objectif figure d’ailleurs dans leur cahier des charges depuis 2019 et devait théoriquement être atteint fin décembre. « L’objectif est surtout de permettre à la SBIN d’utiliser un réseau existant et de ne pas avoir besoin d’en créer un de toute pièce. Acquérir les sites, les équiper, assurer leur maintenance… C’est un exercice extrêmement compliqué et coûteux », constate un cadre du secteur.

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Dans les faits, ce coup de pouce ne dispensera pas le nouveau groupe public d’investir massivement. Mais il lui permettra de se concentrer sur les zones denses où il devra maîtriser la qualité de ses services pour constituer sa clientèle. Près de 50 milliards de F CFA (76 millions d’euros) seront ainsi mis sur la table pour bâtir son réseau en 2022, selon une source proche du dossier. Au lancement, l’opérateur public devrait couvrir 50 % de la population pour atteindre environ 70 % à la fin de décembre 2022. Sur trois ans, les dépenses planifiées atteignent environ 100 milliards de F CFA.

Pour préparer son déploiement, la SBIN a procédé, fin 2021, à une augmentation de son capital. Au départ, fixés à hauteur de 50 milliards de F CFA, grâce notamment à l’intégration des actifs hérités de Bénin Télécom, les capitaux propres de l’entreprises ont finalement été portés à 68 milliards de F CFA suite à la participation de la Caisse des dépôts et des consignations du Bénin.

Neuf mois pour négocier

D’après nos informations, la SBIN attend le retour des opérateurs pour véritablement lancer les négociations. « Les accords d’itinérance se feront sous la forme de contrats de droit privé. Ils seront soumis ensuite au régulateur, qui fixera un prix plafond et un plancher. Tout cela ne sera probablement pas bouclé avant la fin de l’année », précise une source proche de l’opérateur public. Ses concurrents ont en effet demandé un délai de neuf mois pour mettre en place ces accords. L’ensemble du processus devrait prochainement être encadré par une note du régulateur.

Moov et de MTN ont le sentiment d’être pris en étau

Difficile de dire quelle sera la stratégie de Moov et de MTN face à une évolution de la règle du jeu qui leur est, sur le papier, défavorable. Leur sentiment est aujourd’hui d’être pris en étau. « Non seulement, la SBIN a, parmi les opérateurs, le monopole sur l’exploitation de la fibre optique, mais elle pourra bientôt bénéficier de nos investissements », déplore l’un de leurs représentants.

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Moins rentable que MTN, Moov pourrait être la principale victime de ces accords d’itinérance inédits sur le continent. Ces dernières années, la filiale de Maroc Telecom a vu ses parts de marché (40 % des abonnés, mais seulement 30 % des revenus) s’éroder tout comme sa rentabilité. « On ne voit pas ce type de contrat en Afrique parce qu’il n’y a pratiquement plus de lancement de nouveaux opérateurs, mais si vous regardez en France, Orange en a signé un (en 2011) avec Free, quand ce dernier s’est lancé. C’était une manière pour lui de mieux amortir son réseau et d’anticiper d’inévitables pertes de parts de marché », commente notre interlocuteur au sein de l’administration.

Distributeur de services Orange Money. Ici à Abidjan (Côte d'Ivoire) en 2018. Image d'illustration. © Issam Zejly pour Jeune Afrique

Distributeur de services Orange Money. Ici à Abidjan (Côte d'Ivoire) en 2018. Image d'illustration. © Issam Zejly pour Jeune Afrique

Une pression accrue

Ces partenariats pourraient en outre permettre aux filiales de MTN et de Maroc Telecom de profiter de fonds apportés par la Banque mondiale pour la couverture des zones rurales. Des territoires peu rentables où la SBIN aura par ailleurs, en tant qu’entité publique, des obligations de service plus importantes que ses concurrents.

« C’est purement théorique. Les discussions avec la Banque mondiale durent depuis des années et rien de concret n’est encore sur la table. La pression est de plus en plus forte. L’État dit qu’il veut qu’on investisse davantage, mais dans le même temps, il a encadré nos tarifs et nous impose une des fiscalités les plus importantes de la région. La compétition ne nous fait pas peur, si elle est équitable », insiste notre source du côté des opérateurs privés.

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Et dans ce domaine, la SBIN n’est pas le seul motif d’inquiétude en ce début d’année pour MTN et Moov. D’ici à quelques semaines, leurs dirigeants s’attendent au lancement des activités de Wave au Bénin, star montante du mobile banking en Afrique de l’Ouest. Déjà présente au Sénégal et en Côte d’Ivoire, la start-up cristallise les critiques des opérateurs qui l’accusent de détruire le marché, notamment au détriment des distributeurs, en offrant des transactions sans frais. Des services (transferts, retraits) qui en plus sont taxés à hauteur de 5 % par le gouvernement béninois depuis le 1er janvier.


Suite à la publication de l’article, le secrétaire exécutif de l’ARCEP, Hervé C . GUEDEGBE, nous a fait parvenir ce droit de réponse.

Contrairement aux déclarations parues dans Jeune Afrique, la mise en place des lignes directrices sur l’itinérance n’est pas une pression faite sur MTN et Moov au profit de la SBIN. Cette décision était contenue dans le code du numérique adopté le 2 avril 2018, et le décret du 28 août 2019 précisant les règles relatives à l’accès et à l’interconnexion des réseaux de communications électroniques. Ledit décret précise qu’une décision de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) fixe les lignes directrices en matière d’itinérance nationale. L’Arcep a finalisé une étude sur sa mise en œuvre qui a fait l’objet d’appel à commentaires auprès des opérateurs, en attendant son adoption par le régulateur. Il ne s’agit pas d’une évolution de la règle du jeu mais de la définition de la règle qui permettra à tous les opérateurs de fournir ou d’acheter des services d’itinérance. Ces principes ne sont défavorables à aucun d’entre eux. Au regard des niveaux de couverture et de la structuration actuelle du marché des communications électroniques, tous ont un potentiel de fourniture de service d’itinérance mais également un besoin d’acheter ces dits services. En ce qui concerne le partage d’infrastructures, il s’agit d’un principe consacré par le code du numérique et applicable depuis plusieurs décennies par tous les opérateurs (FAI, Mobile, Fixe). Même les déploiements des réseaux de MTN et Moov l’ont été à l’entrée avec le partage des infrastructures passives de l’ex-Bénin Télécoms SA. Ce partage est mis en œuvre à travers des catalogues d’offres validés par le régulateur.