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Dépouillement des votes lors de l’élection présidentielle de février 2019. © Sylvain CHERKAOUI pour JA

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Locales au Sénégal : les enjeux du scrutin

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Élections locales au Sénégal : à Dakar, Abdoulaye Diouf Sarr risque gros

Le ministre de la Santé a été choisi par Macky Sall pour tenter de ramener la capitale dans le giron du parti présidentiel. Le 23 janvier, il n’aura pas droit à l’erreur.

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Par - à Dakar
Mis à jour le 19 janvier 2022 à 19:07

Abdoulaye Diouf Sarr, le ministre sénégalais de la Santé, chez lui à Yoff, le 12 janvier 2022. © Carmen Abd Ali pour JA

Au rez-de-chaussée de la grande bâtisse qui fait face à la mer, à deux pas du cimetière Layenne de Yoff, le salon grouille de monde en cette période de campagne électorale. Une petite armée de militants patiente sagement devant la télévision tandis que son candidat enchaîne les interviews à l’étage. Au pas de charge. À dix jours du vote, Abdoulaye Diouf Sarr n’a pas de temps à perdre.

Le ministre de la Santé vit un moment crucial de sa carrière politique : la conquête de Dakar. Après une série de rendez-vous à son domicile, il s’échappe pour rejoindre le quartier des HLM, où il poursuit sa campagne de porte-à-porte. Le candidat espère mobiliser le maximum d’électeurs pour un scrutin qui, d’ordinaire, ne déchaîne pas les passions : en 2014, lors des dernières élections, moins de quatre Dakarois sur dix s’étaient déplacés pour aller voter. À l’époque, ils avaient porté leur choix sur le dissident socialiste Khalifa Sall, qui, après sa condamnation en 2017, a dû céder son fauteuil à Soham El Wardini. Cette dernière est également candidate à sa réélection.

Dépasser les divisions

Dakar résiste à l’Alliance pour la République (APR, parti présidentiel) et à Macky Sall depuis l’arrivée au pouvoir de ce dernier. Pour avoir échoué à remporter la capitale lors du scrutin de 2014, la Première ministre, Aminata Touré, avait même perdu son poste.

Dakar ne doit pas être un ascenseur politique

Abdoulaye Diouf Sarr ne s’en inquiète pas : il a de toute façon prévu d’abandonner son portefeuille de ministre s’il venait à être élu. « J’ai des ambitions pour ma ville. Je veux m’occuper des Dakarois, mener à bien mon projet au service des populations, assure-t-il. Dakar ne doit pas être un ascenseur politique. »

En dépit de la difficulté de la tâche, plusieurs membres de l’entourage présidentiel s’étaient portés volontaires pour mener la bataille de la capitale. C’est néanmoins entre Abdoulaye Diouf Sarr et l’ancien ministre Amadou Ba que tout s’est joué. Bien sûr, le candidat insiste aujourd’hui : ce choix n’est pas celui « d’une personne au détriment d’une autre », mais celui d’une équipe.

Abdoulaye Diouf Sarr le sait, sans le soutien des responsables locaux, chargés de mobiliser leurs propres communes, il peinera à se démarquer. Mais, à la différence des scrutins précédents, le vainqueur sera élu au suffrage universel direct, et non par les conseillers municipaux. Il lui faudra donc dépasser les divisions au sein de son propre camp, où les investitures ont suscité quelques frustrations, et battre le ministre d’État, Mame Mbaye Niang, membre de l’APR lui aussi.

Pour me battre à Yoff, il faut se lever de bonne heure

Pour mener sa campagne, Abdoulaye Diouf Sarr est entouré d’une équipe constituée de cadres de sa coalition, dont Amadou Ba lui-même, en tant que coordinateur national de Benno Bokk Yakaar (BBY).

Quels sont les éléments qui ont fait peser la balance en faveur du ministre de la Santé ? « C’est un poids lourd du parti », souligne un conseiller du chef de l’État. Amadou Ba, rappelle ce conseiller, a rejoint Macky Sall bien plus tard, après son arrivée au pouvoir. Et puis, « il n’a jamais dirigé une localité et n’a pas cet ancrage local ».

Maire de Yoff, troisième commune de la capitale pour le nombre d’électeurs, depuis 2014 – la seule aux mains de l’APR à Dakar –, Abdoulaye Diouf Sarr peut en effet se targuer de cette légitimité politique. « Pour me battre à Yoff, il faut se lever de bonne heure », glisse le ministre, affable et courtois, dans son unique moment de fanfaronnade. Il sait qu’il peut compter sur le soutien de sa communauté Lébou. Les autochtones, fondateurs historiques de la ville, en ont d’ailleurs eux-mêmes revendiqué le contrôle.

Un long compagnonnage

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Ce Dakarois reçoit dans sa grande maison, un ancien atelier de transformation de poisson, où travaillait sa grand-mère, qui revendait ensuite le produit de la pêche. Chaque jour, le gamin de Yoff s’y rendait pour apporter son déjeuner à l’aïeule.

Vous vous attaquez à celui qui pourrait changer le pays

Si sa commune compte, c’est aussi parce que c’est là que les cadres apéristes, réunis autour de Macky Sall, ont fait leur première apparition publique, au début de 2009. Abdoulaye Diouf Sarr faisait alors partie du cercle restreint, et un peu déserté désormais, de ces responsables politiques qui, à la fin de 2008, ont jeté les bases de l’APR : Alioune Badara Cissé (décédé depuis), Ndéné Fatoumata Tall (l’actuelle ministre de la Jeunesse), le ministre Seydou Gueye, Mahmoud Saleh, Thierno Alassane Sall (qui a depuis rejoint l’opposition)… Comme d’autres cadres, Abdoulaye Diouf Sarr était chargé de nourrir la réflexion du parti et, bien sûr, de chercher des militants.

La rencontre avec Macky Sall

Sa relation avec le chef de l’État remonte à la rupture entre Macky Sall et le Parti démocratique sénégalais (PDS) d’Abdoulaye Wade. À l’époque, Abdoulaye Diouf Sarr donne des cours de master en finance d’entreprise dans une business school de la capitale. L’un de ses élèves est député et cadre du PDS. Lors des pauses, il leur arrive d’échanger sur celui qui est alors président de l’Assemblée nationale, en guerre ouverte avec Abdoulaye Wade. « Vous vous attaquez à celui qui pourrait changer le pays », lance Abdoulaye Diouf Sarr. Un jour, son élève lui tend le téléphone : « Prof, vous qui n’arrêtez pas de parler de Macky Sall ! Tenez, je vous le passe. »

À partir de ce jour, Diouf Sarr sera de toutes les batailles et de tous les gouvernements, ou presque : du Tourisme en 2014, de la Gouvernance locale en 2015, puis de la Santé à partir de 2017. Un poste qui le place en première ligne du plan de lutte contre l’épidémie de Covid-19.

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Que pense, d’ailleurs, le ministre de la Santé de ces deux semaines de campagne électorale, où se multiplient les rencontres et les meetings, alors même que le variant Omicron se répand comme une traînée de poudre à travers la capitale ? « Ce n’est pas évident. Mais le calendrier électoral est ce qu’il est », répond-il, un brin gêné, rappelant la nécessité de se vacciner et de respecter les gestes barrière. Le 13 janvier, il lançait la campagne nationale en faveur de la troisième dose de vaccin.

Programme ambitieux

Formé à Lyon (France) et à Alexandrie (Égypte), cet économiste entend bien utiliser les 66 milliards de FCFA de budget annuel moyen de la ville, dans une logique « d’efficacité et de recouvrement optimal ». Son programme « Dakar Bou Bess » (« pour un Dakar nouveau ») est ambitieux. Parmi ses mesures phares : davantage associer les populations aux décisions municipales, moderniser la ville (bornes wifi gratuites, appui aux applications de mobilité ou de sécurité…), renforcer la vidéo-surveillance, désensabler les rues, assurer la gratuité des transports pour les personnes vulnérables. Il promet également la construction d’un hôpital aux Parcelles Assainies et s’engage à reverdir la capitale.

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La question du financement des projets a été relancée, ce 12 janvier, par l’un de ses adversaires, Barthélémy Dias. Présentant son programme à la presse, cet opposant a dit vouloir « réactualiser » le projet d’emprunt obligataire de Khalifa Sall. En mars 2015, ce dernier devait en effet lever, pour la ville, un emprunt obligataire de 20 millions de FCFA. Le gouvernement avait tout bloqué au dernier moment. Le ministre de l’Économie d’alors, un certain Amadou Ba, s’y était opposé. Le ministre des Collectivités locales, également concerné par le projet, n’était autre qu’Abdoulaye Diouf Sarr. Lequel continue de rejeter l’idée : « Il ne faut pas oublier que Dakar est un démembrement de l’État, explique-t-il. Le projet ne peut fonctionner sans être en phase avec un cadrage financier macro-économique. »

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« J’appelle le président Macky Sall à accepter cet emprunt, parce qu’il est un administré de Dakar, maintient de son côté Barthélémy Dias. Cette façon de vouloir humilier le peuple de Dakar ne passera plus. »

Mon engagement est sans faille. Le président sait qu’il peut compter sur moi

Des attaques que balaye le ministre Seydou Guèye, également mobilisé auprès du candidat du parti présidentiel : « Abdoulaye Diouf Sarr a réussi à ramener le débat sur son programme. La mairie a construit un pouvoir [qui] polémique avec le pouvoir central. Il nous faut nous concentrer sur le quotidien des Sénégalais. »

Programme contre programme, solutions contre solutions, les candidats en lice n’ont plus que quelques jours pour convaincre. Et Abdoulaye Diouf Sarr, qui a refusé plusieurs fois de répondre à la question, finit par expliquer pourquoi, selon lui, Macky Sall l’a choisi pour mener cette bataille à Dakar : « Mon engagement est sans faille. Il sait qu’il peut compter sur moi. »