Politique

RDC : pour les cadres du PPRD de Kabila, la tentation du camp Tshisekedi

Poussés par la mise en retrait de Joseph Kabila et la fronde contre Emmanuel Ramazani Shadary au PPRD, plusieurs piliers de l’ancien parti au pouvoir tentent un rapprochement inattendu avec Félix Tshisekedi.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 12 janvier 2022 à 17:17

Joseph Kabila en janvier 2019 à Kinshasa © TONY KARUMBA/AFP

Ce sont sept petites secondes qui ont fait le tour des réseaux sociaux. Ce 3 janvier, en pleine tournée au Grand Kasaï, Félix Tshisekedi atterrit à Tshikapa. Comme pour chacune de ses étapes, un parterre d’officiels l’attend à la descente de l’avion présidentiel. Parmi eux figure Évariste Boshab, cacique parmi les caciques du système Kabila. « Honorable, merci d’être là », lui glisse, presque étonné, Félix Tshisekedi. « Mais je ne pouvais qu’être là », lui répond, sur le ton de l’évidence, son interlocuteur. En quelques heures, la séquence devient virale.

À Lire RDC : Évariste Boshab, dernier kabiliste du canal historique

« L’âme du camp Kabila »

Ancien président de l’Assemblée nationale, ex-secrétaire général du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD, ancien parti présidentiel) et surtout puissant ministre de l’Intérieur entre 2014 et 2016, Évariste Boshab a longtemps été l’une des incarnations du système Kabila. « Il fait partie des cerveaux du camp de l’ancien président, mais en est aussi l’âme », assurent ceux qui connaissent ce professeur d’université de 66 ans.

Le 19 septembre 2016, quand la population était descendue dans les rues de Kinshasa à l’appel des figures de l’opposition, dont Étienne Tshisekedi, et des acteurs de la société civile pour exiger la convocation du calendrier électoral, Évariste Boshab avait organisé la répression. Le bilan de l’ONU a fait état de 53 morts, de 127 blessés et de 368 arrestations.

La présence de caciques du PPRD aux côtés de Tshisekedi a suscité une forte polémique

Mais Boshab n’est pas le seul à avoir mobilisé pour Tshisekedi dans le Kasaï. À l’étape de Kabinda, dans la province de Lomami, un autre cacique du PPRD a déclaré sa flamme à Félix Tshisekedi. À l’instar de Lambert Mende (déjà membre de l’Union sacrée) au Sankuru, Adolphe Lumanu a ainsi mobilisé les troupes dans son fief pour réserver au chef de l’État un chaleureux accueil. « Le président de la République a une vision pour l’intégrité du territoire national : la sécurité à l’Est du pays. Il a une vision pour le développement des entités de base, en commençant par les territoires et en passant par les villes ainsi que l’ensemble de la République. Qui peut ne pas soutenir cette vision ? Si vous ne la soutenez pas, c’est que vous êtes à la fois contre les aspirations et les attentes de votre peuple », s’est justifié cet ancien directeur de cabinet de Joseph Kabila, lui aussi passé par le ministère de l’Intérieur.

La présence de caciques du PPRD aux côtés de Tshisekedi a suscité une forte polémique au sein de cette formation phare du Front commun pour le Congo (FCC) de Kabila. Au point que l’un deux, le sénateur Léonard She Okitundu, ex-ministre des Affaires étrangères, a tenu à expliquer sa présence lors de l’étape de Sankuru. « Le chef de l’État est venu dans le cadre de la matérialisation du projet de Lumumbaville, honorant la mémoire de notre héros national. En tant que sénateur, je ne pouvais pas être absent », s’est-il justifié.

Départs en série

Comment expliquer ce qui s’apparente, près d’un an après la formation de l’Union sacrée, à une nouvelle vague de départs dans le camp de Joseph Kabila ? La première explication est sans doute bien à chercher du côté du PPRD. Depuis la défaite de son candidat aux élections de 2018 et plus encore depuis le renversement de majorité, le parti traverse une crise dont il semble incapable de s’extirper. Des députés nationaux, des sénateurs et des ministres se sont ralliés à l’Union sacrée. Théophile Mbemba, co-fondateur de la formation et ancien ministre de l’Enseignement supérieur et universitaire (ESU), a même créé sa propre « Alliance pour l’alternance et le progrès ».

Emmanuel Ramazani Shadary est la principale cible des critiques, qui épargnent jusque-là Kabila

De son côté, Didi Manara Linga, récemment suspendu pour avoir tenté un rapprochement avec l’Union sacrée à l’insu du PPRD, a été débauché pour assumer, au nom de l’opposition, le poste de premier vice président de la CENI. Un nouveau revers pour le camp Kabila qui refusait, en raison du manque de consensus qui entoure le processus, d’envoyer des représentants au sein de la commission électorale.

À Lire RDC : au sein du FCC de Joseph Kabila, une délicate réorganisation s’amorce

Le PPRD doit par ailleurs composer avec une forte contestation visant son secrétaire permanent, l’ex-dauphin Emmanuel Ramazani Shadary, principale cible des critiques qui épargnent jusque-là Joseph Kabila. Ultime ombre au tableau, son adjoint, Ferdinand Kambere, a été arrêté et envoyé à la prison de Makala pour « tentative de meurtre » de l’un des jeunes à l’origine de la fronde.

2023 en ligne de mire ?

« Au-delà de la crise interne du parti, ceux qui sont allés mobiliser en faveur de Félix Tshisekedi dans le Kasaï le font pour des raisons électoralistes, estime cependant une source proche de Tshisekedi. C’est le fief de Félix Tshisekedi et 2023 approche. Il faut être dans les bonnes grâces du président ». La direction de L’UDPS, au pouvoir, reste toutefois prudente quant à ce rapprochement. « Ils viennent pour Tshisekedi, le président de la République, et non pour l’UDPS, le parti politique », rétorque notre source.

Il est possible que Kabila se soit résolu à prendre du recul pour mieux préserver ses intérêts personnels

Reste que le flou qui entoure l’avenir du PPRD et, plus largement, celui du FCC, laisse la porte ouverte aux règlements de compte. Le kabiliste Coco Nyangi a ainsi accusé Ramazani Shadary d’être responsable de l’exode des cadres de son parti : « C’est mon frère et mon ami, mais il a échoué. Tout le monde est parti ! » s’est-il exclamé dans une vidéo qui a fait le tour de la toile.

La redynamisation de l’ancien parti présidentiel, évoquée depuis de nombreux mois, et l’éventuelle éviction de Ramazani Shadary, pourraient-elles lui permettre de sortir de l’impasse ? Quoi qu’il en soit, une autre question majeure se pose : comment expliquer la passivité de Kabila ? « Il est possible qu’entre son divorce d’avec le chef de l’État et la pression des États-Unis, Joseph Kabila se soit résolu à prendre du recul par rapport à la politique pour mieux préserver ses intérêts personnels, analyse un diplomate européen. Quitte à laisser la maison PPRD de côté et ne pas constituer une véritable force d’opposition, laissant les mains libres à Tshisekedi. »