Politique

Sahara : Staffan de Mistura en tournée au Maghreb pour réaffirmer le rôle de l’ONU

L’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU au Sahara effectue, du 12 au 19 janvier, sa toute première tournée au Maghreb depuis sa nomination. Le processus de négociation, au point mort depuis 2019, peut-il être enfin réamorcé ?

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Par - à Casablanca
Mis à jour le 12 janvier 2022 à 16:35

Staffan de Mistura, envoyé spécial de l’ONU pour le Sahara. © UN Photo/Jean-Marc Ferré

Jusqu’au bout, la date de la première tournée au Maghreb du nouvel émissaire onusien pour le Sahara, Staffan de Mistura, sera restée secrète et/ou incertaine.

Attendu dans la région à partir d’aujourd’hui et jusqu’au 19 janvier, le diplomate, qui a passé les dernières semaines à se « familiariser avec sa fonction », va débuter sa tournée par Rabat dès l’après-midi de ce 12 janvier et ira ensuite à la rencontre des dirigeants du Front Polisario dans les camps de Tindouf, puis Alger et enfin Nouakchott.

Quant à un éventuel détour par les provinces marocaines du sud, Laâyoune et Dakhla, le doute demeure. L’ordre de la tournée est en tout cas assez logique, car « une première visite au Maroc est normale, l’Algérie et la Mauritanie sont officiellement des observateurs, même si le royaume considère l’Algérie comme partie prenante du conflit », souligne Thierry Desrues, spécialiste du Maghreb et membre du Conseil supérieur de la recherche espagnol.

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Selon ce dernier, le fait que le royaume « accepte de recevoir Staffan de Mistura en premier » apparaît comme « une concession du point de vue de Rabat, certainement appréciée par ses alliés et le secrétaire général de l’ONU, qui y verront un signe de bonne volonté et de modération ».

L’ONU en quête d’incarnation ?

Mais au-delà de l’épineuse question du programme, la tournée de l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU intervient dans un contexte extrêmement tendu : la rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie, et l’état de « guerre » entre le royaume et le Polisario, dans les zones jouxtant le mur de sécurité marocain, depuis que le Front a rompu le cessez-le-feu en novembre 2020.

Alger et les dirigeants de la RASD ont d’ores et déjà rejeté la formule des tables rondes

Dans la droite ligne de la résolution 2602, votée aux Nations unies le 29 octobre 2021, Staffan de Mistura va plaider pour une reprise du dialogue politique, au point mort depuis 2019, à travers le format des « tables rondes » quadripartites réunissant le Maroc, l’Algérie, le Polisario et la Mauritanie.

Seulement, Alger et les dirigeants de la RASD ont d’ores et déjà rejeté cette formule, dénonçant une résolution « partiale et déséquilibrée » et plaidant pour des « négociations directes » entre le Maroc et le Polisario sous la houlette de l’Union africaine (UA).

Au lendemain de la nomination de Staffan de Mistura, le 6 octobre 2021, le Front a même demandé à « fixer un calendrier pour la mission du nouvel envoyé onusien au Sahara occidental » et de « donner des garanties pour l’organisation d’un référendum d’autodétermination » dans la province. Des exigences désormais assez éloignées des positions onusiennes.

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Dans ces conditions, quelle est la marge de manœuvre du diplomate italo-suédois ? « Il ne faut pas s’attendre à grand-chose même si cette tournée sera très commentée.

De Mistura peut obtenir une petite victoire en réincarnant la présence de l’ONU dans ce dossier et montrer sa capacité à être un acteur de changement, alors qu’elle est très critiquée en Libye et au Mali », affirme Emmanuel Dupuy, président de de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE).

Le dessous des cartes

La tournée peut-elle tourner au fiasco ? À défaut d’un changement majeur sur le dossier du Sahara, elle devrait s’effectuer dans la cordialité. Staffan de Mistura est un diplomate « pur jus », ancré dans le dialogue.

Sur place, il tentera d’évaluer la teneur du réchauffement des relations entre le Maroc, l’Allemagne et l’Espagne. À Alger, nul doute que l’ex-vice ministre italien des Affaires étrangères aura un mot pour Rome, qui a récemment renforcé sa coopération avec l’Algérie.

Il y a au sein de l’ONU un large assentiment de la position diplomatique marocaine

L’Italien y retrouvera aussi Ramtane Lamamra, le ministre algérien des Affaires étrangères. Les deux hommes se sont longuement côtoyés lorsque De Mistura était représentant de l’ONU en Afghanistan (2010-2011), puis en Syrie (2014-2018), alors que Ramtane Lamamra était en poste au Conseil paix et sécurité de l’UA.

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Une proximité qui explique en partie l’opposition de Rabat à sa nomination à l’été 2021 – le Maroc l’a finalement acceptée en octobre. Même si Staffan de Mistura n’est pas hostile à l’Algérie, il y a au sein de l’ONU un large assentiment de la position diplomatique marocaine et du plan d’autonomie de 2007.

« Tout à gagner »

Le contexte au Sahel pourrait également avoir une influence sur le comportement de l’Algérie et de la Mauritanie. Alors que les dirigeants de la Cedeao viennent de placer le Mali sous embargo, Alger doit montrer qu’il est un partenaire fiable et regagner une légitimité diplomatique dans la région et aux yeux d’une partie de l’Europe.

« La Mauritanie, aux prises avec des problèmes domestiques, aspire à montrer qu’elle représente le havre de paix que les pays sahélo-sahéliens ne sont plus. Le Sahara pourrait donc devenir secondaire dans son agenda », analyse encore le président de l’IPSE.

Quant au Maroc, tenant de plusieurs victoires diplomatiques depuis deux ans, il « a tout à gagner avec ce possible retour de la diplomatie traditionnelle encadrée par l’ONU », estime Emmanuel Dupuy.