Politique

RDC : les confidences d’Eddy Kapend, gardien des secrets de Laurent-Désiré Kabila

Gracié en janvier 2021 après vingt ans derrière les barreaux, l’ex-aide de camp de Laurent-Désiré Kabila s’est confié à « Jeune Afrique ». Rencontre avec l’ancien détenu le plus célèbre du Congo.

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Par - envoyé spécial à Kinshasa
Mis à jour le 16 janvier 2022 à 11:01

Le colonel Eddy Kapend à la prison de Makala, à Kinshasa, le 8 janvier 2021. © ARSENE MPIANA/AFP

Eddy Kapend a retrouvé le plaisir des choses simples. Celui d’une après-midi au bord de la piscine d’une guest house discrète de Kinshasa, où il réside toujours. Celui d’une gorgée bien fraîche de Simba, la bière brassée dans son Katanga natal, qu’il savoure entouré de ses proches amis, de sa famille et de son chien, Capitaine. « Il a le grade, mais il ne montera jamais plus haut », sourit le colonel.

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C’est flanqué d’un simple garde militaire qu’Eddy Kapend se présente sur la terrasse d’un hôtel de Ma Campagne, un quartier de Kinshasa. L’homme qui nous reçoit en cette chaude matinée prend le temps de saluer le personnel du lieu. L’ancien bras droit de Laurent-Désiré Kabila affiche une certaine décontraction. Il sait qu’il revient de loin.

« Félix Tshisekedi m’a sauvé la vie »

Principal accusé lors du procès de l’assassinat de l’ex-président, Eddy Kapend avait été condamné aux côtés d’une trentaine d’autres personnes à la peine capitale en janvier 2003. L’image du verdict est restée célèbre. On l’y voit écouter la sentence, le regard droit, sans émotion apparente, puis être « dégradé » en pleine audience, privé de sa ceinture, de ses galons et de son béret kaki, tandis que les photographes se battent pour immortaliser ce moment d’Histoire.

Dix-huit ans plus tard, une casquette camouflage a remplacé le béret et la moustache est devenue broussailleuse. Mais Eddy Kapend a peu changé, s’appliquant toujours à ne laisser transparaître aucune émotion. « J’ai souffert en prison, mais pas plus que d’autres détenus », dit-il, évoquant simplement ces premiers jours passés sous cagoule dans le pavillon 1 de la prison de Makala, gardé par un char et des militaires zimbabwéens. « Le pire dans la détention, ce n’est pas la faim, la persécution ou les moustiques. Ce qui fait mal, c’est d’être innocent et injustement persécuté. C’est une cicatrice indélébile. »

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Jugés pour « attentat, tentative de coup d’État, complot, association de malfaiteurs, disparition d’armes de guerre, abandon de poste [et] trahison », Kapend et ses co-accusés encore en vie ont finalement bénéficié d’une grâce présidentielle, le 1er janvier 2021. « Dieu merci, Félix Tshisekedi m’a libéré, souffle-t-il. J’étais mort, il m’a sauvé la vie. Du moment qu’il me donne la liberté de voir ma famille et mes proches et d’être utile un jour encore à mon pays, je lui dois mon indéfectible loyauté. »

Depuis un an, le colonel, qui a toujours clamé son innocence, a fait le choix de la discrétion. Un « droit de réserve » qu’il dit observer de son plein gré, ne souhaitant pas rouvrir le livre de ces années au service du Mzee, à qui il rappelle dès qu’il le peut son attachement, ni refaire le film, tant de fois réécrit, du 16 janvier 2001.

« C’est l’homme qui a tué le président »

Eddy Kapend a sans doute rejoué la scène dans sa tête des centaines de fois. Laurent-Désiré Kabila était méfiant, mais comment aurait-il pu douter des intentions d’un simple kadogo qui demandait à lui parler? « Il n’y a pas eu de défaillance dans la protection de Kabila, se défend le colonel. Il y aurait eu une défaillance si un commando extérieur avait réussi à atteindre le président. Là, c’est celui qui avait le devoir de le protéger qui l’a tué. Comme on dit dans le renseignement, il n’existe pas de menace zéro. »

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Le jour du drame, le Mzee est en pleine discussion avec son conseiller, Émile Mota. Les deux hommes planchent sur la composition de la délégation qui doit accompagner le chef de l’État au sommet Afrique-France de Yaoundé lorsqu’un claquement de bottes à l’entrée du bureau attire l’attention du président. Il s’agit du soldat Rachidi Kasereka. La scène ne dure que quelques secondes.

Kabila a été touché par trois balles, tirées à bout portant

Il n’est pas encore 14h, ce 16 janvier 2001. Le corps du président gît sur son fauteuil beige. Kabila a été touché par trois balles, tirées à bout portant. Kapend, dont le bureau se situe au même étage, est alerté par les détonations et fait irruption devant la pièce. L’assassin, qui tente de s’échapper dans les couloirs du palais, est rapidement intercepté par un autre garde qui lui tire dans les jambes. Mota, sous le choc, hurle en swahili qu’il s’agit de l’homme qui a tué le président. Selon l’accusation, Eddy Kapend prend alors la décision de l’abattre.

Fidélité

Ce geste demeure l’un des nombreux mystères de l’affaire. Pourquoi Eddy Kapend a-t-il tué le meurtrier du président avant que celui-ci ne révèle l’identité des commanditaires ? L’intéressé conteste fermement avoir commis ce geste qui lui est attribué depuis vingt ans et dénonce des « contre-vérités » répandues pour lui nuire. « Ce sont des questions clés auxquelles je suis le seul à pouvoir répondre et je ne peux pas donner des moitiés de réponse, sinon je laisse la voie libre à toutes les interprétations », explique-t-il en parlant du déroulement de cette journée. Devant la cour, Kapend plaidera la colère. « J’ai fait mon devoir par fidélité au chef de l’État. Aujourd’hui on perçoit cette loyauté comme un signe de méchanceté », déclarera-t-il face à ses juges en évoquant le rôle qu’il a joué le 16 janvier.

Je ne leur dit pas tout, simplement que quelque chose de grave s’est passé

Au moment où les tirs retentissent, plusieurs membres du cabinet du président se trouvent hors du palais. Ils sont prévenus au compte-goutte, chacun avec des informations parcellaires sur la réalité de la situation. « Je les appelle un par un, mais je ne leur dit pas tout, simplement que quelque chose de grave s’est passé et qu’il faut qu’ils se rendent à l’hôtel Intercontinental, le plus sécurisé de la ville », raconte Kapend.

À Kinshasa, dans les capitales voisines et à Bruxelles, l’information gagne en crédibilité. Kapend et d’autres prennent la décision d’envoyer le corps au Zimbabwe. Officiellement, Kabila n’est que blessé. Mais Kapend le sait, il l’a vu : le Mzee n’est plus.

« Il n’avait que moi comme partenaire intime »

Un dispositif de crise se met en place. Le Congo n’a plus de président et aucun successeur ne s’impose dans l’ordre protocolaire. Une réunion est organisée en urgence. Autour d’Eddy Kapend, Gaëtan Kakudji, le puissant et ambitieux ministre de l’Intérieur, Abdoulaye Yerodia, l’ex-ministre des Affaires étrangères, ou encore Mwenze Kongolo, chargé de la Justice. Des représentants militaires zimbabwéens et angolais sont aussi autour de la table. Il faut trouver un successeur qui fasse consensus.

Devant ses juges, Kapend affirmera n’avoir jamais eu l’intention de prendre le pouvoir

Kapend est-il tenté ? Les Angolais, que l’aide de camp connaît bien, y seraient potentiellement favorables. Mais le colonel décline. Craint-il, en acceptant, de passer pour l’instigateur du meurtre ? Devant ses juges, Kapend affirmera n’avoir jamais eu l’intention de prendre le pouvoir. Mais un autre événement alimente les suspicions de la cour. Le même jour, il lance à la télévision nationale un appel au calme et intime aux militaires de rester dans leurs caserne et de n’utiliser leurs armes « que sur ordre de la hiérarchie ». « Il a joué un rôle important, à ce moment-là, parce que sinon il risquait d’y avoir des débordements », avait expliqué à Jeune Afrique Nono Lutula, l’ancien conseiller sécurité du Mzee, condamné et libéré en même temps qu’Eddy Kapend.

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Cette allocution attire néanmoins les soupçons sur le colonel Kapend. Il le paiera cher, mais il assume. « Personne d’autre que moi ne pouvait parler à la place de Kabila, se défend-il aujourd’hui. En tant que chef d’état-major particulier, on est le dernier rempart du président. Ici, il n’y avait pas de Parlement. Donc oui, j’avais plus de prérogatives que d’autres. Il n’avait que moi comme partenaire intime. »

Le seul avion autorisé à atterrir à Kinshasa le lendemain est celui transportant Joseph Kabila. Arrivé du Katanga sous escorte zimbabwéenne, le fils du Mzee est âgé de 29 ans. Il est le plus petit dénominateur commun sur lequel les participants à la réunion de crise ont réussi à s’entendre. Jeune militaire galonné mais introverti, il prend la tête d’un pays au bord de l’implosion. En détention, Kapend assurera à Jeune Afrique qu’il s’agissait là de la volonté du Mzee et qu’il s’est simplement chargé de la faire respecter lors de la réunion du 16 janvier.

Moi, je sais qu’il y a eu un complot contre le président

Une fragile transition s’amorce, entre urgence protocolaire, méfiance et rivalités de palais. Quelques semaines plus tard, le 24 février, Eddy Kapend est mis aux arrêts. « Les gens politisent tout et ne comprennent pas ce qu’il s’est passé, s’agace-t-il. Moi, je sais qu’il y a eu un complot contre le président. Lui-même le savait, c’est pour cela qu’il mettait en place des stratagèmes secrets pour se protéger, que nous nous cachions parfois pour nous parler. »

« Psychologie anxieuse »

Vingt ans après la mort du Mzee, cette journée demeure l’une des plus grandes énigmes de l’histoire du Congo. Qui a armé le bras de Rachidi Kasereka ? Laurent-Désiré Kabila a-t-il été trahi par son entourage ou a t-il fait les frais de rivalités dans l’appareil d’État ? Avait-il simplement trop d’ennemis ?

« Pour comprendre pourquoi le président avait une psychologie anxieuse et des raisons de se méfier, il faut savoir comment il en est arrivé là », justifie Kapend. Lui était devenu, en quelques années, l’un de ses principaux confidents.

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Retour en 1997. Le 17 mai, les troupes de l’Alliance démocratique pour la libération du Congo (AFDL), soutenues par Kigali et Kampala, pénètrent dans Kinshasa, signant la fin des trente-deux années de règne de Mobutu Sese Seko. Kapend est l’un des commandants des rebelles, dont l’offensive a été conduite par un puissant général rwandais, James Kabarebe. Pendant toute la campagne, ce dernier est souvent accompagné par un jeune militaire timide : Joseph Kabila. « Il a toujours été comme ça, c’est sa nature », se souvient Kapend.

Laurent-Désiré Kabila entame une reprise en main musclée du pays. Kabarebe est nommé chef d’état-major. Kapend, lui, devient adjoint du directeur des communications à l’état-major général et assiste un certain John Numbi, dont il a fait la connaissance dans les années 1990.

C’est James [Kabarebe] qui m’a appris le b.a-ba du métier

Katangais comme Kabila, Kapend ne deviendra son aide de camp que plusieurs mois après. Soupçonneux, Kabila lui demande à l’époque d’interroger une liste de personnalités, principalement des ministres et des anciens gradés de l’ère Mobutu, qu’il considère comme des putschistes ou des traîtres potentiels.

« Quelques jours après avoir rendu mon rapport, le président m’a convoqué dans son bureau. Il a dit qu’il voulait me nommer aide de camp alors que je n’avais aucune expérience. C’est James [Kabarebe] qui m’a appris le b.a-ba du métier, puisqu’il a lui-même été l’aide de camp de Paul Kagame », se souvient Kapend. « Tu es comme l’adjoint du président désormais, tu dois être disponible et surtout, tu dois être discret », insiste Kabarebe.

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À partir de la fin 1998, au palais de Marbre, le chemin menant au bureau du président passe désormais par celui d’Eddy Kapend. Influent auprès des militaires, brièvement formé en Angola dans les années 1970 par les tigres, les anciens gendarmes katangais, cet ancien des forces armées zaïroises avait rejoint Kabila en 1996. Omniprésent mais toujours dans l’ombre, il est désormais impliqué dans la plupart des dossiers, de la « diplomatie secrète » dans la sous-région à la politique sécuritaire. « Laurent et moi on se connaissait. Il y avait de la confiance entre nous. Cela a beaucoup joué quand la guerre est arrivée. »

« Président nous ne dépendons plus de vous »

Mais l’entourage de Kabila s’agace de l’omniprésence des alliés rwandais et ougandais. Entre le président et ses voisins, la rupture est inévitable. Kabarebe est limogé en juillet 1998. Quelques jours plus tard, le Mzee annonce mettre un terme « à la présence des militaires rwandais qui nous ont assisté pendant la période de libération ».

Le dernier avion militaire rwandais quitte la RDC le 31 juillet. Dans la soirée du 2 août, Eddy Kapend est alerté par un soldat que des tirs retentissent dans Kinshasa. Le colonel est à son bureau. Kabila, lui, est dans sa résidence. « Je sors du palais et je vois des lumières rouges qui fusent dans le ciel de Kinshasa. J’informe le président qu’il n’est pas prudent pour le moment de sortir de chez lui », raconte Eddy Kapend. Les unités rebelles sont rapidement maîtrisées. « Pour nous, c’était terminé. »

Certains de nos commandants dans l’Est nous ont trahis pour enrichir la rébellion

Mais à l’autre bout du pays, le destin de Laurent-Désiré Kabila à la tête du Congo a déjà basculé. Les rumeurs d’une entrée prochaine de l’armée rwandaise se multiplient. Kabila convoque tous les commandants d’unité à Kinshasa. Objectif : s’assurer du moral des troupes et faire en sorte que chacun reparte, en avion, avec suffisamment d’armes et d’argent pour rester loyal.

Un avion ne reviendra pas. « Certains de nos commandants dans l’Est nous ont trahis pour enrichir la rébellion. Lorsque j’ai réussi à joindre l’un d’eux, il m’a répondu : « Colonel, sachez que je ne dépends plus de vous », puis il a raccroché. « C’était la naissance du RCD [Rassemblement congolais pour la démocratie]. »

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Sonné, l’aide de camp s’en va prévenir son chef. « Au départ il ne m’a pas cru ». Dans son bureau, Kabila commence à s’agiter. Il fait les cent pas, cherche des armes, comme si les rebelles étaient à sa porte, et réfléchit à voix haute. Il semble à peine comprendre ce qu’il se passe.

« Le pire est arrivé parce qu’il y a eu trahison”

Isolé et critiqué, le Mzee se retrouve, à peine plus d’un an après son arrivée au pouvoir, cerné par les rébellions et empêtré dans une nouvelle guerre. Au fil des mois et des semaines, il devient de plus en plus méfiant.

Le vieux combattant, qui a un temps accueilli Che Guevera dans son maquis, se doute-t-il déjà que ses jours sont comptés ? « Après le 2 août, il a compris que le danger était réel. Lorsqu’on est maître de la République et qu’on perd une à une les villes de l’Est, vous pensez qu’on se sent en sécurité ? Il était bien placé pour savoir que ses ennemis étaient capables de renverser des régimes », poursuit Kapend.

Le chef de l’État ne se sent plus à l’aise nulle part

Chaque jour, le chef de l’État reçoit un rapport sur l’avancée des rebelles. Lorsqu’il doute de sa sécurité dans son propre palais, il s’en extirpe pour brouiller les pistes, multiplie les voyages, dort à l’improviste dans des paillotes ou des tentes militaires. Lui qui avait délaissé le Palais de la nation et la Cité de l’Union africaine pour des raisons de sécurité ne se sent plus à l’aise nulle part. « Lorsque la guerre arrive, la première chose à faire, c’est de réfléchir à la sécurité du président. Le pire est arrivé parce qu’il y a eu trahison. »

« Ne sont en prison que les innocents »

Eddy Kapend n’en dira pas plus sur les responsabilités de ce meurtre mystérieux. Le 16 janvier 2018, prenant la parole devant d’autres détenus le jour anniversaire de la mort de Kabila, il affirmera que « tous les assassins, les traîtres et les commanditaires sont en liberté » et que « ne sont en prison que les innocents ».

L’ancien aide de camp s’est mis à la rédaction de ses mémoires

Aucune réouverture du procès ne semble pour autant à l’ordre du jour. Désormais, Kapend, comme les autres condamnés, attend d’en savoir plus sur son avenir. « Je souhaite mettre mon intelligence au service du pays. Dans n’importe quel domaine, dit-il. J’ai été à l’école de Laurent-Désiré Kabila. Ma seule idéologie est d’être au service de la patrie. » En attendant, l’ancien aide de camp s’est mis à la rédaction de ses mémoires. Trois tomes qui, peut-être, permettront de lever le voile sur les zones d’ombre qui, vingt-et-un ans plus tard, entourent encore l’assassinat de Laurent-Désiré Kabila.