Politique

Tunisie : Kaïs Saïed compte épingler 20 000 hauts responsables

Plusieurs milliers de personnalités ayant occupé des postes à responsabilité ces vingt dernières années vont devoir démontrer qu’ils ne se sont pas enrichis de façon illicite. La liste, voulue par le président tunisien, a déjà été établie.

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Mis à jour le 11 janvier 2022 à 16:21

Kaïs Saïed, le 23 octobre 2019. © Zoubeir Souissi/REUTERS

Le palais présidentiel de Carthage a réduit sa communication au minimum, la focalisant sur les prises de positions présidentielles et leur mise en œuvre par le gouvernement. Mais les vidéos et les communiqués ne disent pas tout des intentions de Kaïs Saïed. Selon nos sources à la Kasbah, le chef de l’État tunisien s’apprête à demander des comptes à 20 000 responsables des sphères publiques et privées qui ont été en poste ces vingt dernières années durant la dernière décennie du régime Ben Ali, puis celle de la révolution, dès 2011.

Longue liste

Les hommes d’affaires ayant des « créances accrochées » (impayées auprès des banques) sont également concernés. Tous devront démontrer qu’ils ne se sont pas rendus coupables d’exactions financières ou d’enrichissement illicite.

Selon nos sources à la Kasbah, la liste des personnalités visées a déjà été établie. Elle comprend les PDG des banques publiques et privées, les responsables gouvernementaux étatiques, dont les ministres et les gouverneurs, mais aussi tous les grands noms du secteur privé. D’après la procédure envisagée par Kaïs Saïed, leurs avoirs seraient confisqués jusqu’à ce que chaque dossier soit examiné et que chacun apporte la preuve de son innocence.

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Depuis plusieurs mois, le président fait peser comme une épée de Damoclès au-dessus de la sphère économique cette sorte de mise en résidence surveillée des biens – à défaut de celle des individus. Une disposition qu’il compte mettre en œuvre au nom des mesures transitoires imposées par sa mainmise sur le pouvoir le 25 juillet 2021.

En visant le maximum de personnalités, son objectif est de pouvoir dérouler son programme qui consiste à exiger de chaque contrevenant – en fonction des avantages ou sommes obtenus depuis 2001 – qu’il investisse dans un projet de développement pour une zone déshéritée. Cette idée n’est pas nouvelle : elle avait déjà été suggérée par Kaïs Saïed en 2011, alors professeur de droit régulièrement consulté pour des avis juridiques, mais elle n’avait alors pas suscité d’intérêt dans les cercles politiques (partis, Assemblée des représentants du peuple) et gouvernementaux. Mais alors qu’a émergé le populisme dont il se fait le héraut, l’idée que les nantis auraient spolié les démunis et les richesses du pays a fait son chemin et provoqué des fractures sociales.

Guerre ouverte avec les juges

Le chef de l’État pourrait avoir du mal à mettre en œuvre son projet de reddition des comptes. Il a en effet engagé un bras de fer, qui s’est transformé en guerre ouverte, avec les juges, qui refusent de traiter des affaires sans preuves ou de revenir sur les dossiers déjà traités voire jugés. Ce désaccord est notamment à l’origine des menaces de dissolution du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qu’il formule de plus en plus fréquemment.

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Quoi qu’il en soit, Kaïs Saïed est déterminé à passer à l’action : il aurait accepté la tenue d’un dialogue national – qu’il refusait jusqu’ici –, à condition qu’il puisse faire aboutir son projet. Sauf que Rached Ghannouchi, le président d’Ennahdha, aurait d’ores et déjà refusé de participer à ces assises dans un tel climat.