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Monde arabe : la culture de l’éphèbe

D’abord, un constat : un voile épais couvre tout ce qui se rapporte à l’homosexualité en Islam. C’est comme si le fait de ne pas la voir, ou de ne pas reconnaître qu’elle existe, abolissait sa réalité. Du coup, aucune étude sociologique sérieuse n’est menée sur le phénomène. Même constat en ce qui concerne les textes sacrés où l’homosexualité est présentée comme une abjection terrible. C’est bien de dépravation qu’il s’agit dans le Coran : zina, fûhcha, etc. Le principe de cette condamnation y est formulé ainsi : « Honni soit celui qui de son corps fait un commerce illégal ou l’utilise à des fins impures. »
À cela il faut ajouter l’homophobie ordinaire – un peu sordide, un peu coupable, mais tellement généralisée – des Arabes pour tout ce qui rappelle les homosexuels, dont le statut se situe entre celui du paria et du pestiféré. Là encore, le théologien fait cause commune avec l’homme de la rue pour renvoyer sur l’Occident impie l’invention et la propagation de l’homosexualité.
Dans une interview télévisée, le chanteur Khaled avait résumé le sentiment général en vogue au Maghreb en avançant que l’homosexualité était ni plus ni moins qu’une « maladie ». On retrouve ce « diagnostic » dans le discours des autorités morales de l’islam qui n’ont pas de mots assez durs pour condamner et culpabiliser tous ceux qui s’adonnent à cette pratique. Déjà, dans son code malékite, Khalil stipulait naguère que « tout individu, musulman ou non musulman, libre ou esclave, marié ou non marié, qui sera reconnu coupable de pédérastie sera lapidé ainsi que son complice ».
L’homosexualité est définie dans les ouvrages spécialisés comme un « état des individus (hommes ou femmes) qui n’éprouvent d’affinité sexuelle que pour les personnes de leur propre sexe ». En arabe, l’homosexualité masculine, couramment appelée pédérastie, est dite liwat (en référence à Loth, cité dans le Coran, notamment dans la sourate VII, verset 80 : « Vous livrez-vous à cette abomination – turpitude – que nul n’a commise avant vous ? ») – le miboun, en Tunisie – et l’homosexualité féminine ishaq, mûssahaqa, et plus largement zâniya, de zina, et même bâghiya (prostituée). Connue depuis l’Antiquité grecque (la plupart des mots actuels qui la qualifient proviennent d’ailleurs de la littérature ancienne, à l’instar de « lesbianisme » tiré de Lesbos, l’île grecque ; « saphisme », du nom de la poétesse grecque Sapho, etc.), l’homosexualité a toujours posé au législateur des problèmes d’une grande complexité.
Elle impose une parentalité entravée – puisqu’elle ne repose pas sur la fécondité -, interroge la légitimité de la cohabitation sexuelle – que le Pacs français a voulu codifier – et les limites – concernant notamment les droits successoraux – d’une union totalement invalide aux yeux des religions traditionnelles. Tous ces problèmes ne sont encore résolus ni en Amérique du Nord, exception faite de la Californie, ni en Europe, hormis aux Pays-Bas, en belgique te en Espagne qui ont opté en faveur d’une législation homophile. C’est dire que le tabou de l’homosexualité dans le monde arabe est bien loin de constituer une anomalie singulière.
Certes, la pédérastie active y subit de plein fouet l’anathème et l’interdit, mais, dans quelques milieux privilégiés et certains îlots pour touristes, des formes plus policées d’homosexualité commencent à être tolérées. Il suffit d’emprunter telle ou telle grande avenue de Casablanca ou de Tunis, de fréquenter tel ou tel café, tel hammam ou seulement de s’attarder dans le hall de certains hôtels pour se rendre compte qu’à l’évidence l’homosexualité est aussi un phénomène maghrébin.
Quant à tous ceux qui doutent de l’intérêt que les Arabes lui ont porté, ne fût-ce que pour le condamner, il faut leur faire lire Éphèbes et courtisanes (éditions Rivages, 1997), un opuscule qu’al-Jahiz (env. 776-869), prosateur de génie, a rédigé à Bassora il y a… onze siècles ! Jahiz fait dialoguer deux protagonistes, un amateur d’éphèbes – homosexuel sans complexe – et un hétérosexuel plutôt versé dans la dégustation féminine. Comme s’il répondait à un sondage d’aujourd’hui, Jahiz avait résumé la situation de l’homosexuel : « Ne blâmez pas quelqu’un pour son penchant pédérastique/Car la pédérastie est une disposition naturelle chez lui/Il se peut qu’il regrette tous les délits/Mais des mignons il mourra inconsolé. »
Le célèbre Abu Nuwas (762-813) était, lui, connu pour trois goûts qui scandalisent aujourd’hui l’Islam : boire du vin, alors que la religion l’interdit ; apprécier la beauté des éphèbes et des mignons sans craindre de passer pour un pédéraste ; et chanter l’athéisme, ce qui est aussi une abomination. Était-ce la marque d’une complexité orientale ou de la complexité humaine ?

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