Politique

Algérie – Denrées alimentaires : bras de fer entre le gouvernement et les commerçants

Lait, pain, pommes de terre, tomates, volaille : aucun des produits de consommation de base des Algériens ne semble épargné par la pénurie et la hausse des prix. Explications.

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Par - à Béjaïa
Mis à jour le 10 janvier 2022 à 16:53

Le 1er janvier, la tasse de café est passée de 30 à 40 dinars quand la baguette de pain ordinaire a bondi de 10 à 15 dinars. © MARC GARANGER/Aurimages via AFP

L’année commence en Algérie comme elle a fini, avec des pénuries et une hausse des prix de produits de grande consommation. Les crises sont désormais cycliques et touchent les produits essentiels comme l’huile de table, le lait conditionné en sachet puis en boîte, les pommes de terre, les œufs, les tomates ou le poulet de chair. Au point que le Conseil de la nation a décidé, ce 8 janvier, de mettre en place une commission d’enquête parlementaire « pour mener des investigations sur les situations de pénurie et de monopole qui ont touché certaines marchandises et produits de large consommation».

Au premier jour de la nouvelle année, des boulangers et des cafetiers ont accroché des panneaux annonçant à leurs clients l’augmentation du prix de leurs produits. La tasse de café passe de 30 à 40 dinars quand la baguette de pain ordinaire bondit de 10 à 15 dinars. Réaction immédiate du ministère du Commerce, qui a fermement condamné l’initiative.

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« Cette augmentation est inacceptable dans la mesure où ce produit [le pain, ndlr] est fait à partir de farine subventionnée dont nous importons 7 millions de tonnes par an », a dénoncé Ahmed Mokrani, le directeur de l’organisation des marchés, des activités commerciales et des professions réglementées au niveau du ministère du Commerce. Le prix du pain ordinaire est réglementé par un décret exécutif depuis 1996.

« La loi de Finances pour l’année en cours n’a prévu aucune augmentation pour les produits de consommation de base, à l’exception du sucre après l’institution de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 9 % et ce afin de réduire une consommation nationale jugée excessive de ce produit », a ajouté le même responsable.

Spéculation ?

Ce 6 janvier, c’est le Premier ministre, également ministre des Finances, Aymen Benabderrahmane, qui est monté au créneau en estimant que la pénurie de certains produits de consommation tels que l’huile de table est due principalement à une perturbation dans la distribution.

Un retour à la normale serait ainsi attendu durant les prochains jours. Pour le Premier ministre, le dysfonctionnement dans la filière de l’huile de table « résulte des procédures et formalités accomplies par certaines usines vers la fin de chaque année, telles que l’opération d’inventaire qui entraîne une baisse du rythme de distribution ».

Ni spéculation ni stockage, la filière est perturbée par la dévaluation du dinar et l’augmentation du prix des matières premières

Toujours à propos de l’huile de table, Aymen Benabderrahmane a indiqué que les besoins nationaux pour ce produit s’élevaient à 1 600 tonnes par jour pour une production de 2 000 tonnes par jour. Une différence qui permettra, selon le Premier ministre algérien, « de couvrir tous les besoins nationaux ». Son ministre du Commerce, Kamel Rezig, va plus loin et parie qu’en 2022, l’Algérie deviendra le premier pays africain exportateur d’huile de table.

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Loin de cet optimisme affiché, commerçants et grossistes de produits alimentaires tentent tant bien que mal de se défendre contre les accusations de spéculation sur l’huile de table. « Toutes les augmentations des produits de base en Algérie sont liées à la dévaluation du dinar », estime Samir Djebbar, coordinateur de l’Union générale des commerçants et artisans algériens (UGCAA) pour la wilaya de Tizi-Ouzou.

« Après le pic de la pandémie de Covid-19, la reprise de la croissance mondiale a entraîné une forte demande sur les produits de large consommation que nous importons en Algérie en grande quantité. Les prix du soja et du tournesol ont augmenté sur le marché mondial et les subventions de l’État ne suffisent plus.

Les autorités refusent d’augmenter le montant des subventions et refusent que les producteurs augmentent les prix. Du coup, les usines ont baissé leur production », explique Samir Djebbar.

Dans un communiqué publié le 3 janvier, le ministre du Commerce indique avoir donné des instructions fermes pour accroître la production afin de couvrir la demande nationale. Par ailleurs, le même ministre a cru bon d’interdire la vente de l’huile de table aux mineurs en arguant que « les enfants sont utilisés dans la spéculation de ce produit ». Une décision largement tournée en dérision sur les réseaux sociaux.

Précédents

Pourtant, au mois de mars 2021, le pays avait connu la même situation de crise dans la filière des huiles de table. Les commerçants avaient alors refusé les directives des services du ministère du Commerce qui instauraient l’obligation de facturation de toutes les transactions réalisées par les acteurs du marché, à tous les niveaux.

Ils estimaient que ces facturations réduisaient leurs marges de façon drastique tout en rendant toutes les transactions visibles et imposables par le fisc.

« Les commerçants refusent toujours ce système de facturation. Ni spéculation ni stockage, la filière est perturbée par la dévaluation du dinar et l’augmentation du prix des matières premières à l’échelle mondiale », tranche Samir Djebbar.

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Les boulangers, pour leur part, reviennent régulièrement à la charge depuis des années et réclament une augmentation substantielle du prix du pain, arguant que si le prix de la farine est soutenu, les intrants ne le sont pas. Même si son prix est officiellement fixé à 7,50 dinars, la baguette de pain ordinaire est en réalité vendue à 10 dinars depuis 2015.

Pour compenser ce qu’ils considèrent comme un manque à gagner, la quasi-totalité des boulangers ont trouvé la parade en multipliant les offres avec des pains spéciaux, améliorés, au blé complet, aux céréales, au seigle, etc., dont les prix sont librement fixés par les commerçants.

Le 22 décembre, la Banque mondiale a dressé un tableau sombre de la situation économique en évoquant une « forte hausse de l’inflation alimentaire »

L’autre crise que le gouvernement tente de juguler d’urgence est celle du lait UHT. La décision des autorités de suspendre l’importation de la poudre de lait en novembre 2021 a sérieusement perturbé le marché et la filière du lait et de ses produits dérivés, comme le yaourt, le fromage et les laits chocolatés. Des producteurs comme Tchin-Lait, filiale algérienne de la marque française Candia, ont dû fermer leurs usines après avoir épuisé leurs stocks de poudre de lait.

Critiques de la Banque mondiale

Joint par JA, Faouzi Berkati, le patron de Tchin-lait, apporte les précisions suivantes : « Nous avons déposé nos demandes de dérogations sanitaires d’importation de poudre de lait en juillet 2021 et nous n’avons reçu certaines autorisations qu’à la dernière semaine du mois de décembre. Nous avons donc lancé notre programme d’achat à l’international, mais comme il s’agit de dérogations pour la Nouvelle-Zélande et l’Amérique du Sud, il est clair que les marchandises commandées mettront près de 4 mois pour arriver à bon port. » Outre le problème de disponibilité du produit, les prix de la poudre de lait ont flambé au 4e trimestre de l’année 2021.

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Ces augmentations des prix qui ont touché tous les produits de consommation sans exception ont contribué à éroder un peu plus le pouvoir d’achat de la population. L’inflation a atteint le niveau record de 9,2 % en octobre dernier. Le 22 décembre, c’est la Banque mondiale qui dressait un tableau sombre de la situation économique en évoquant une « forte hausse de l’inflation alimentaire » et en pointant « la dépendance intacte de l’Algérie à l’égard des revenus des hydrocarbures ». L’avis négatif des experts de la Banque mondiale a d’ailleurs provoqué la colère des autorités algériennes et poussé l’APS, la très officielle agence de presse algérienne, a crier au « complot ».

La loi de Finances 2022 a acté la fin du système des subventions généralisées aux produits de base, mais pas avant la mise en place d’un mécanisme de compensations pécuniaires versées directement aux ménages les plus démunis. D’ici là, tout indique que le pays continuera à vivre au rythme des crises et des pénuries.